France

«Là, j'ai eu l’impression que j'étais en face d'un assassin»

Sandrine Issartel, mis à jour le 10.05.2017 à 14 h 13

L'ancien gendarme Jean-François Abgrall est venu témoigner au 9e jour du procès du double meurtre de Montigny-lès-Metz. C'est lui qui à partir de la fin des années 1980 a fait «tomber» Francis Heaulme.

Jean-François Abgrall, le 9 mai 2017 I Jean Christophe VERHAEGEN / AFP

Jean-François Abgrall, le 9 mai 2017 I Jean Christophe VERHAEGEN / AFP

La journaliste Sandrine Issartel suit pour Slate le procès de Francis Heaulme accusé du meurtre de deux enfants âgés de 8 ans tués à coups de pierres le 28 septembre 1986 à Montigny-lès-Metz. Après avoir fait un point sur les protagonistes de l'affaire et s'être intéressé à Patrick Dils, incarcéré pendant quinze ans pour ce dossier avant d'être acquitté en 2002, elle se penche ici sur la figure de l'enquêteur Jean-François Abgrall.

Initialement, il enquêtait sur le meurtre d'une aide-soignante tuée, le 14 mai 1989, de trois coups de couteau sur une plage de Brest (Finistère). C'est pourtant lui, cet ancien gendarme breton qui a démontré la présence de Francis Heaulme en Moselle, le jour du double meurtre de Montigny-lès-Metz, pour lequel il comparaît devant la cour d'assises de Moselle depuis le 25 avril. Le témoignage de celui que l'on considère comme «le tombeur» de Francis Heaulme était attendu de pied ferme en ce 9e jour de procès.

Nous sommes le 14 mai 1989. Ce jour-là, le gendarme de la section de recherches de Rennes (Ille-et-Vilaine), Jean-François Abgrall, 47 ans, est de permanence. Vers 17 heures, il est appelé après la découverte du corps d'une femme sur une plage de Brest. La victime se nomme Aline Pérès. Âgée de 49 ans, le corps de cette aide-soignante des urgences du CHR de Brest, vient d'être découvert sur une plage au Relecq-Kerhuon, à Brest. Vêtue d'un simple slip de bain, elle a succombé à trois de couteau portés à la gorge, aux reins et sous le sternum. 

Si la victime se tenait un peu à l'écart, il s'agissait néanmoins d'«un lieu fréquenté», se rappelle l'enquêteur. «Elle était un peu à l'écart sans être isolée», ajoute-t-il qualifiant immédiatement la scène de crime d'«atypique». Aline Pérès était venue «prendre un bain de soleil» pendant sa pause. «Eu égard à son âge et à son habitude des urgences, elle avait forcément une certain expérience de la vie», raconte Jean-François Abgrall en déduisant que le meurtrier avait manifestement fait preuve d'un grand «savoir-faire». Sous la violence de l'assaut, elle n'avait pourtant réussi à atteindre ni les autres plagistes qui se trouvaient non loin, ni ses clés de voiture rangées, à sa droite, dans son sac à main. 

«Il m'a expliqué qu'il avait parfois l'impression d'avoir du sang sur les mains»

En charge de l'enquête, le maréchal des logis chef part à la recherche de «témoins qui auraient fréquenté les lieux». À proximité de la plage, se trouve une communauté Emmaüs. Parmi les derniers résidents, un dénommé Francis Heaulme qui vient de quitter l'endroit.

Au mois de juin, l'ancien résident d'Emmaüs se fait connaître par le biais d'un simple contrôle de titre de transport dans le train. Il avait oublié de payer son billet. Les gendarmes qui ont reconnu son nom et qui savent qu'il est recherché par les homologues rennais comme simple témoin en informent le gendarme Abgrall. La première rencontre entre les deux hommes est déterminante. «Il m'a demandé s'il pouvait me tutoyer, se souvient Abgrall. Je lui ai répondu “oui”». «Qu'est-ce que tu veux savoir?», embraye Francis Heaulme.

«La veille du meurtre, j'ai rêvé qu'il y avait un crime sur cette plage. Du coup, j'y suis allé le lendemain»

Francis Heaulme

«Il m'a expliqué qu'il était sur la route depuis la mort de sa mère, en 1984», rapporte l'enquêteur. Francis Heaulme rapporte également avoir passé deux ans à l'armée à Francfort. «Il m'a raconté qu'il était choqué, traumatisé, parce qu'on lui avait appris à tuer un sentinelle.» Heaulme décrit et mime les gestes en fixant son interlocuteur dans les yeux. «Là, j'ai eu l’impression que j'étais en face d'un assassin», rapporte Abgrall. «Il m'a expliqué qu'il avait parfois l'impression d'avoir du sang sur les mains et qu'il était obligé de se laver les mains pour vérifier si c'était vrai.» 

Une relation de confiance s'est établie entre les deux hommes. Francis Heaulme se laisse alors aller à quelque confidence. «La veille du meurtre, j'ai rêvé qu'il y avait un crime sur cette plage. Du coup, j'y suis allé le lendemain avec Henri Leclaire, un copain d'Emmaüs.» Comment ne pas faire le lien entre ces révélations spontanées et le meurtre d'Aline Pérès. Francis Heaulme a un alibi. Le jour du meurtre, il était à Quimper.

«Je sais qui c'est. Tout ce que je sais, c'est que c'est la faute du Gaulois»

Jean-François Abgrall initie une cellule de rapprochement à Rosny-sous-Bois où toutes les informations peuvent être centralisées. La traque de Francis Heaulme est lancée. Un collègue l'informe qu'une demande de renseignements concernant ce dernier a été lancée par la brigade d'Avignon qui enquête sur le meurtre, le 7 août 1989, à Courthézon (Vaucluse), de Jean-Joseph Clément, un retraité sexagénaire de la légion.

En octobre 1989, Heaulme est interpellé en Meurthe-et-Moselle. Placé en garde à vue, l'audition se présente mal. Abgrall est appelé à la rescousse. «Tiens François, tu es là?», lance Heaulme au gendarme. «Tu as quelque chose à me dire?, lui répond Abgrall. Je sais qui c'est. Tout ce que je sais, c'est que c'est la faute du Gaulois.» Les retrouvailles entre l'enquêteur et le routard, émaillées de révélations opaques, vont se multiplier. Heaulme devient la cible de plusieurs enquêtes pour des meurtres commis partout en France.

«À mesure que les enquêtes avançaient, la porte se refermait sur Heaulme», déclare Jean-François Abgrall. En 1991, il retrouve sa trace dans le Bas-Rhin. Francis Heaulme travaille pour l'association Les Mains ouvertes, à Bischwiller. Il vit avec sa compagne, Georgette Speeg. Abgrall se rend chez Heaulme, et l'interpelle. En garde à vue, le suspect se rétracte quand à ses déclarations sur le meurtre d'Aline Pérès. «Je t'ai raconté des conneries.» Au même moment, le fameux «Gaulois» est interpellé. Il se rappelle avoir assisté au meurtre d'une femme sur la plage de Brest qu'il attribue à Francis Heaulme, son compagnon de fortune. Le 7 janvier 1992, Francis Heaulme est interpellé. Il avoue le meurtre de l'aide-soignante, de façon tout à fait inopinée, à l'occasion d'un déjeuner. «Elle avait l'air gentil, la femme. Je lui ai ouvert la gorge et je lui ai mis un coup de couteau».

«Si vous lui posez des questions précises, il se bloque»

«Et Avignon, c'est lui?», demande un jour un policier à l'occasion d'une audition. «Oui, oui, le vieux, c'est moi», répondra Heaulme. De fil en aiguille, le gendarme Abgrall va opérer des rapprochements entre des meurtres non élucidés et l'itinéraire de Francis Heaulme sans cesse en mouvement à travers la France. Il finit par décoder ses confidences –«il parle toujours dans des espaces interstitiels»– et la manière de les obtenir. «Si vous lui posez des questions précises, il se bloque». Il qualifie chaque meurtre de «pépin».

Alors Abgrall le laisse venir. Si bien qu'en 1992, alors qu'il est incarcéré à la maison d'arrêt de Brest, Francis Heaulme se laisse aller. «Un jour, alors que je suis à vélo dans l'Est de la France, je passe dans la rue. À droite, il y a un talus, une voie de chemin de fer, après il y a un tunnel. Des enfants m'ont jeté des pierres. J'ai continué puis je suis revenu pour leur donner une correction. Là, il y avait des gendarmes et des pompiers». Il dit avoir essayé de monter sur le talus mais ne pas y être parvenu parce qu'il y avait des ronces. 

À l'époque, Patrick Dils ayant été condamné depuis 1989 pour ce double meurtre, l'affaire de Montigny-lès-Metz est classée. Le gendarme Abgrall n'en a pas entendu parler. Il ne réagit pas. «On ne fera rien de ses révélations jusqu'en 1997», explique Abgrall jusqu'à ce que ce dernier soit sollicité par la stagiaire d'un cabinet d'avocats parisien. «Je défends quelqu'un dont je suis persuadée de l'innocence», explique la jeune femme. Le «quelqu'un» en question se nomme Patrick Dils. Il a été condamné à la perpétuité pour le double meurtre de Montigny en 1989. Depuis sa cellule, il ne cesse de clamer son innocence. En 1997, après plusieurs demandes en révision rejetées, ses nouveaux avocats s'adressent à celui que l'on considère désormais comme «le spécialiste de Francis Heaulme».

«Partout où je passe, il y a des meurtres»

Jean-François Abgrall parvient à prouver la présence de Heaulme sur le lieu du crime le 28 septembre 1986. «Qu'est-ce qui peut permettre aujourd'hui d'assurer sa présence à Montigny?», interroge Me Dominique Rondu. «Il faut toujours un motif. Là, des enfants lui ont jeté des pierres, il est revenu les corriger», explique Abgrall. Selon le gendarme, ce crime porte «la signature» de Heaulme, c'est «son répertoire».

«“Il donne les éléments tels qu'ils apparaissent dans son esprit.” Aussi, un jour, raconte-t-il: “Un jour, j'ai étranglé un arbre entre Boulogne et Cherbourg. Cet arbre est devenu mou...”.»

«Partout où je passe, il y a des meurtres», a coutume de dire Francis Heaulme. En septembre 1986, il habite Vaux, chez sa grand-mère, à quelques km du lieu du crime. Il est employé dans une société de BTP. «Je ne me souviens pas des pépins mais je me souviens des endroits où je suis allé.» L'enquête va donc s'attacher à retracer l'itinéraire de Francis Heaulme pendant les dix années qui ont précédé son interpellation. 400 points de repères sont recensés. D'autres dossiers ressortent. «Il n'a jamais rien raconté d'inexact. Ce qu'il a raconté correspondait toujours à une affaire dans laquelle il était impliqué», constate Abgrall. Lorsqu'il dit qu'il est allé voir la mer, «c'est une information pas anodine». En effet, deux jours avant son interpellation, tandis qu'il habite à Bischwiller, il est allé tuer quelqu'un à Boulogne-sur-Mer.

La plupart du temps, «il se pose en spectateur, ce n'est pas lui qui commet le meurtre mais un autre ou alors c'est l'autre qui lui a raconté le crime». Lors de ses révélations, il utilise parfois des noms d'emprunt et désigne cet «autre» comme étant l'auteur du crime. 

«La sexualité est un moteur de son passage à l'acte»

Avec les enquêteurs, il joue au jeu du chat et de la souris. Jean-François Abgrall appelle cela «l'enquête inversée». «Il donne les éléments tels qu'ils apparaissent dans son esprit». Aussi, un jour, raconte-t-il: «Un jour, j'ai étranglé un arbre entre Boulogne et Cherbourg. Cet arbre est devenu mou...».

Le gendarme breton parvient à dresser une typologie des crimes de Francis Heaulme. Il tue avec «une extrême violence», fait preuve d'un «acharnement excessif». Joris Viville, 9 ans, a été tué en 1989 à Port-Grimaud. «L'enfant s'arrache les cheveux sous la douleur. Pendant qu'il l'étrangle et l'étouffe, il le poinçonne avec un tournevis d’électricien». À Sylivie Rossi, l'une des autres victimes, il se vante de lui «avoir pété le foie».

Selon l'enquêteur, toutes les affaires ont une «connotation sexuelle». Les victimes sont totalement ou partiellement dénudées. Il explique cela par le déficit de sexualité dont souffrirait Francis Heaulme. «Il ne peut pas avoir de sexualité alors qu'il a les mêmes envies qu'un autre homme, explique-t-il. La sexualité est un moteur de son passage à l'acte alors qu'il ne veut pas en entendre parler. Il dit toujours: “le sexe pour moi, ce n'est rien”.»

La défense de Francis Heaulme a tenté de remettre en question le sérieux et la légitimité du travail de Jean-François Abgrall. «Vous ne m'avez pas convaincue de la réalité de ces confidences dont on ne trouve aucune trace», a lancé Me Liliane Glock s'indignant que le procès verbal des révélations de 1992 ne fut dressé qu'en 1997. Un manquement conséquent, selon Me Alexandre Bouthier, puisque «c'est ce PV qui permet de lancer la procédure de révision». L'avocat n'a pas manqué non plus de questionner l'enquêteur quant au «degré de spontanéité des aveux» de Heaulme à Abgrall. «N'y a-t-il pas un certain empressement de votre part à faire coller des éléments avec la réalité?» 

«Cela fait vingt-cinq ans que je suis en prison. J'ai changé!»

Mardi 9 mai, Francis Heaulme a été appelé à la barre. Tandis qu'il se trouve à quelques dizaines de centimètres de l’enquêteur, le président l'interroge. «Avez-vous dit ce qui se trouve dans le PV à Monsieur Abgall?» «Non», répond l'accusé. Avant de se raviser sous l'instance du président. «J'étais sur la route, il y a eu un jet de pierres, je suis reparti …. On m'a posé tellement de questions. Il y a eu tellement d'enquêtes.» On n'en saura pas plus. 

«Vous pourriez pourtant le remercier pour une chose: vous avoir arrêté. Sinon, vous auriez continué»

«En voulez-vous à M. Abgrall?», demande le président. «Un petit peu», répond timidement Francis Heaulme. «Vous pourriez pourtant le remercier pour une chose: vous avoir arrêté. Sinon, vous auriez continué.» «Ah non, je ne suis pas bien. Cela fait vingt-cinq ans que je suis en prison. J'ai changé!», s'agace Heaulme. «Abgrall y est pour beaucoup. Vous deviez souffrir de tout ce qui s'est passé», termine le président avant de relancer la discussion sur Montugny-les-Metz. «Vous confirmez que vous êtes passé à Montigny-les-Metz?». «J'y suis passé par hasard. Il y a eu des jets de pierres. Chaque fois que jep asse quelque part, il y a un meurtre. Mais Montigny, ce n'est pas moi, et je le dirai jusqu'au bout!», affirme Francis Heaulme.

Sandrine Issartel
Sandrine Issartel (13 articles)
Journaliste
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