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Comment Emmanuel Macron peut-il avoir envie de manger du cordon bleu?

Tommaso Melilli, mis à jour le 10.05.2017 à 12 h 03

Le chef italien Tommaso Melilli analyse l'amour du cordon bleu de notre futur président.

Emmanuel Macron dans le documentaire de Yann L'hénoret, «Emmanuel Macron, les coulisses d'une victoire» | DR

Emmanuel Macron dans le documentaire de Yann L'hénoret, «Emmanuel Macron, les coulisses d'une victoire» | DR

Dans un restaurant où j’ai travaillé, le personnel n’avait pas le droit de manger les plats de la carte. Cela arrive souvent, mais ce n’est pas le pire qui puisse arriver: le pire qui puisse arriver, c’est que le propriétaire de l’établissement refuse ou «oublie» systématiquement de commander des aliments destinés au repas du personnel. Cette situation, extrêmement fréquente, oblige les professionnels de la restauration à un régime à base de féculents (presque toujours des pâtes) et des légumes que l’imaginaire collectif classe comme non appétissants. (Pour info, mes pâtes aux brocolis sont légendaires)

Or, dans ce restaurant, une fois tous les trois mois, sans préavis et sans raison particulière, on voyait débarquer avec la livraison quotidienne de viande une ration de cordons bleu précuits, dans une boîte qui en contenait huit.

Dans l’équipe du restaurant on était trois, et les cordons bleu étaient petits, ce qui rendait la répartition des pièces assez ingrate. Le plus souvent, je tranchais en renonçant à ma part de croquettes, et je me remettais à manger des pâtes aux brocolis sans trop de regrets. Cela pour dire que j’ai du mal à imaginer qu’un adulte, confronté à un choix de mets, même réduit, puisse délibérément choisir de manger des cordons bleu.

Le candidat à la cantine

Dans le documentaire de Yann L'hénoret, Emmanuel Macron, les coulisses d’une victoire, le futur président propose à son équipe de déjeuner dans un restaurant routier qu’il connait depuis longtemps.

C’est le 23 avril, autour de midi, et l’équipe vient de commenter les chiffres provisoires sur la participation au premier tour. Quand Macron propose ce restaurant, on perçoit des rires et des regards perplexes, peut-être même une grimace de la future première dame. Mais bon, c’est lui le chef, c’est lui qui décide. D’ailleurs, le soir, si ça se passe bien, ils ont réservé à La Rotonde.

Le routier du cœur de Macron s’avère être plutôt une cantine. En plus, ils ont changé de gérant, mais rien semble pouvoir interférer avec tout cet enthousiasme. On voit donc Macron étudier, plateau en main, l’offre du déjeuner.

- «J’aime bien les cordons bleu, là».

- «C’est dans le menu enfant».

- «Ah...»

Le président qui comprend le vin

On parle d’un film extrêmement bien fait, par moments même passionnant, mais résolument hagiographique. Et tout y est pour une raison. Ce passage aussi. Par exemple, Macron semble être le premier président depuis Mitterrand qui comprend quelque chose au bon vin, mais dans le film on n'en parle jamais –cela aurait été trop festif, dissonant avec ces temps d’austérité.

Même après le premier débat, il demande à boire de l’eau, alors que, rien qu'à voir son visage j’avais envie d’une énorme pinte; le seul alcool qui apparait dans le film sont des bières japonaises qui accompagnent des sandwichs lors d’une réunion, mais on ne voit pas la sienne.

Pas d’alcool, mais il fallait un petit moment «bouffe». Et le grand classique présidentiel du Salon de l’Agriculture était, du point de vue narratif, déjà compromis par la mise en examen de Fillon.

Donald Trump mange son steak bien cuit et le noie dans le ketchup, et certains estiment que cela montre tout de son approche politique: il n’envisage pas d’essayer autre chose que la viande trop cuite, qui est bien évidemment plus juteuse et savoureuse, et pour rattraper le manque de jus et de goût (dont il est responsable) il couvre tout avec autre chose.

Que veut dire le cordon bleu?

Pour récapituler, le cordon bleu, c’est ça: des viandes en vrac, un fromage générique, une croûte panée.

Il n’y a rien de dangereux dans le cordon bleu: pas de viande rouge, pas d’os, même pas l’hypothèse d’un légume et deux viandes dépourvues de tout souvenir d’une forme animale. C’est de la comfort food, mais bon, quand c’est frit, c’est pas très compliqué de faire quelque chose de gourmand.

C’est tellement ringard et cheap que ça devient snob. Ou mieux: ce serait snob si ce n’était pas, en plus, un plat lié à un imaginaire gastronomique enfantin. Et l’enfance, ça sauve du snobisme. Il voulait vraiment les cordons bleu? Ou il en a demandé seulement pour jouer sur ce ton enfantin-nostalgique?

Il y a beaucoup de Macron dans le cordon bleu. C’est rassurant et populaire. Tellement populaire qu’on le néglige, on le donne aux enfants, c’est comme s’il nous disait: «Hé, vous savez, on avait oublié mais c’est quand même bon les cordons bleu!».

Mais le cordon bleu de Macron, c’est aussi autre chose: c’est un plat manqué, un plat demandé et fantasmé, mais non consommé. Parce que le président qui n’avait pas droit au menu enfant a, finalement, mangé du saumon.

Tommaso Melilli
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Chef et Italien
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