France

«Pourquoi les journalistes mentent?»

Vincent Manilève, mis à jour le 11.05.2017 à 8 h 15

Deux jours après l'élection d'Emmanuel Macron, j'ai pu parler politique, information et réseaux sociaux avec des élèves du lycée professionnel Charles de Gaulle à Paris.

classroom | frwl via Wikimédia CC License by

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«Les élèves n'aiment pas toujours la vue d'ici, depuis le CDI», plaisante Véronique Ibinda, professeure documentaliste au lycée professionnel Charles de Gaulle dans le XXe arrondissement de Paris, en me montrant le cimetière du Père-Lachaise, qui jouxte la cour de récréation. En ce mardi 9 mai, le soleil rayonne pour la première fois depuis plusieurs jours sur le cimetière et la cour du lycée, si bien que l'on sent chez les élèves une certaine réticence quand il a fallu s'enfermer. «Vendredi dernier, j'ai bien insisté pour que les élèves soient présents», me rassure alors Haïfa Pin, professeure de lettres et co-organisatrice de la rencontre avec des élèves de seconde et de première.

Mon intervention en tant que journaliste était prévue dans le cadre de la semaine de presse et des médias dans l'école, un événement organisé par le ministère de l'Education fin mars et dont le thème était «D'où vient l'info?». C'est finalement au surlendemain du second tour de l'élection présidentielle que la rencontre a lieu. Une bonne façon de comprendre comme des lycéens s'informent, d'autant qu'ils voteront pour la première fois en 2022.

«Macron a beau avoir un visage d'ange, il faut se méfier de ce visage d'ange-là»

Le début de l'échange a été pour le moins timide. Les professeures ont dû insister pour que les premiers rangs se remplissent, et les élèves ont dû ranger leur téléphone, leur hand spinner pour certains, et m'écouter m'engager dans un (trop) long monologue sur le web journalisme. Puis, après plusieurs questions sur ma profession (notamment sur la liberté d'expression ou l'importance ou non des clics sur ma fiche de paye), la discussion s'oriente sur l'élection. La majorité des élèves a un avis très étayé et tranché sur les candidats, notamment les deux finalistes.

«Au deuxième tour, je n'ai pas eu le choix, explique Sanaa, 18 ans et primo-votante à cette élection. Je ne pouvais pas voter pour une raciste.» «Marine Le Pen n'est pas raciste», lance alors dans un souffle Moustakaim, 16 ans, sans que je sache bien s'il pense vraiment ce qu'il dit ou s'il veut simplement impressionner ses camarades. «J'ai voté pour le moins pire, reprend Sanaa. Macron, je ne le connaissais pas, mais j'ai trouvé que sa communication était bonne.» «Pour moi, Mélenchon était le mieux pour la France, reprend une autre élève, qui préfère ne pas donner son prénom. Les autres politiques parlent bien pour qu'on tombe dans leur piège. Macron a beau avoir un visage d'ange, il faut se méfier de ce visage d'ange-là.» Chez sa voisine, je crois distinguer un «bien dit». Quand je demande à la classe ce qui les dérange avec le prochain président de la République, Moustakaime, 16 ans, répond: «Il était banquier, il ne veut pas nous aider.» Souleymane, 17 ans, prend alors la parole et défend l'homme du mouvement en marche: «Je ne vois pas en quoi être banquier peut déranger. C'est un métier comme un autre, il a le droit d'être banquier, pour moi ce n'est pas un argument.»

«Moi, je vais vous donner mon avis sur la politique, lance Aïsha, 16 ans. Si j'avais pu voter, j'aurai voté blanc, je ne me sens pas du tout représentée.» En cause, la déconnexion entre sa vie et celle de politiques. «Je voterai toujours blanc», ajoute-t-elle en guise de conclusion. Un positionnement qui fait écho à une étude de l'institut BVA auprès de 1.000 jeunes âgés de 17 à 24 ans et publiée fin 2016. Un tiers de ces jeunes avait le sentiment que leur avis est pris en compte par les politiques, et seuls 43% étaient sûrs d'aller voter (contre 8% qui étaient sûrs de ne pas y aller).

La classe est d'accord pour dire que «le pire» a été évité, même si une victoire de Mélenchon était espérée. «En fait, je suis soulagée que Le Pen ne soit pas présidente, mais je ne voulais pas de Macron non plus, il veut enrichir les riches, commence Marwa, 16 ans. Mélenchon pense aux autres d'abord. Il veut favoriser l'école, l'agriculture, l'humain.» «Jean-Luc Mélenchon a de bonnes idées, il n'a pas peur de dire des choses fortes, continue Moustakaime. Il voulait mettre la cantine gratuite.» Ses petits camarades s'esclaffent, mais sa professeure tempère et explique qu'il s'agit d'un argument. Une prise de parole tout à fait intéressante puisque cela montre que le jeune homme a prêté attention aux positions du candidat de la France insoumise, qui a effectivement décidé d'ajouter cette mesure à son programme et en a plusieurs fois parlé, y compris lors du premier débat présidentiel. Dans le XXe arrondissement, où est situé le lycée Charles de Gaulle, Jean-Luc Mélenchon est arrivé en tête du premier tour juste devant Macron avec 31,83% des voix. «Les journalistes auraient dû plus s'intéresser à lui, regrette encore le jeune adolescent. France 2 n'invitait que Macron et Le Pen.» Je tente alors de nuancer sa déclaration, en expliquant notamment que Jean-Luc Mélenchon n'est pas un fan de la première heure des médias, et qu'il préfère s'exprimer directement sur YouTube. Mais je sens que mon explication ne satisfait pas.

«Pourquoi les journalistes mentent?»

«Pourquoi les journalistes mentent?», me demande un des élèves, quelques minutes plus tard. Pour comprendre le sens de leur question, il faut remonter au 30 janvier dernier. Ce jour-là, devant le lycée Charles de Gaulle, un affrontement entre deux élèves dégénère et l'un d'entre eux assène un coup de couteau à l'autre. Coup de couteau qui tuera l'un des deux élèves. Les élèves et le personnel pédagogique ont dû faire face au choc, aux représailles, et ont vu les médias s'emparer du sujet. Ce drame a ressurgi lors de notre conversation lorsque certains élèves, dont nous garderons le nom anonyme, ont critiqué le premier récit fait par certains médias, notamment Le Parisien. «J'étais là quand ça s'est passé, se souvient l'une d'entre elles, c'était pas plusieurs coups de couteau, c'était un seul.» «C'est vrai, au flanc», lance un autre, qui jusque-là était plutôt resté discret dans la discussion.

J'ai alors compris que cette journée de janvier, et son traitement médiatique, avaient influencé le rapport de ces jeunes à l'information: ils sont méfiants, y compris à l'égard des journaux les plus reconnus. Moustakaime a alors repris la parole: «Ce sont des menteurs, ils aiment exagérer les choses pour rajouter de l'action. Pourquoi est-ce qu'ils disent que les terroristes crient Allah Akbar alors que non? Ils aiment salir l'image des noirs et des arabes.» Peut-être fait-il référence aux doutes autour de l'attaque d'un commissariat en janvier 2016? Il ne nous le dira pas.

Si le jeune homme, puis un autre, précisent qu'il ne faut pas «mettre tous les médias dans le même bateau», je ne peux nier la méfiance qui règne chez eux à l'égard du quatrième pouvoir. Dans son résumé d'une conférence intitulée «Médias d’information: où sont les jeunes?» organisée en janvier 2016, le journaliste Nicolas Becquet notait que «le fossé qui sépare le monde des médias et celui des “jeunes” est immense. Plus qu’un simple désamour ou une défiance, tout ou presque les oppose: type et formats de l’information, préoccupation réelle, plates-formes, temporalité et désaccord à propos de l’image des jeunes proposée par les médias.»

Les informations? «Ça me tombe dessus»

Si j'ai été surpris en entendant qu'ils étaient nombreux à regarder encore la télévision, notamment pour «confirmer» ce qu'ils voyaient sur internet (Souleymane m'a expliqué allumer BFMTV pour voir si la chaîne évoque bien ce qui se raconte sur Twitter), je l'ai été plus encore en découvrant que les élèves arrivent rarement à sourcer l'origine exacte des informations qu'ils découvrent sur internet. «Je ne les cherche pas, ça me tombe dessus», explique une jeune lycéenne, lorsqu'elle explique que les réseaux sociaux, et non les médias directement, représentent sa principale porte d'entrée vers les nouvelles. Le contenu est devenu plus important que le contexte de sa publication, ce qui devient problématique quand on repense à cette étude qui montrait que les jeunes ne savent pas vraiment faire le tri sur internet.

Ainsi, Marwa cite Facebook, Snapchat, Instagram, mais également une application d'actualité qu'elle a téléchargée sur son téléphone. Après notre intervention, j'ai rapidement échangé avec elle et découvert qu'il s'agissait d'une application qui agrège des articles de différents sites, sur le modèle de Google Actualités. Sauf que Marwa ne sait pas toujours sur quel site elle clique, augmentant le risque de tomber sur des contenus faux ou erronés. Sanaa, elle, m'a raconté utiliser tous les jours la partie Discover de Snapchat, où des médias comme Le Monde ou L'Equipe publient une édition quotidienne. Cela justifie totalement la démarche de ces médias qui, en adoptant les usages de ces jeunes sur Snapchat, peuvent alors fournir une sorte de «refuge» numérique où les contenus sont vérifiés (mais n'échappent pas toujours à certains malaises). 

Je tente de leur donner quelques astuces pour ne pas tomber dans le piège des fausses nouvelles, mais la sonnerie retentit et je m'en serais voulu de les priver de leur pause. J'aurais pourtant aimé leur conseiller d'adopter des outils comme le Décodex, de s'abonner à un compte Twitter comme celui de Buzzfeed, Vérifié, ou de visiter régulièrement des sites comme celui des Décodeurs ou de Libé Désintox, qui ont eu beaucoup de boulot dans cette campagne minée par la désinformation

Avant de partir pourtant, certains élèves prennent le temps de me donner leur pseudo sur Snapchat, en me demandant de les citer dans mon article. J'échange un instant avec Souleymane, que le journalisme intéresse malgré sa méfiance. Après lui avoir parlé de son parcours, je le vois sortir de sa classe et dire à ses amis, en plaisantant: «Je suis un futur média».

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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