Culture

Pas assez de Max et trop de Maximonstres maussades

Dana Stevens, mis à jour le 17.12.2009 à 14 h 23

L'adaptation du classique «Max et les Maximonstres» par Spike Jonze contient trop de monstres maussades et pas assez de Max.

J'essaie de comprendre mon hostilité envers Max et les Maximonstres (Where the Wild Things Are, Warner Bros. Pictures), l'adaptation par Spike Jonze d'un classique de la littérature de jeunesse écrit par Maurice Sendak. Ca va peut-être nécessiter quelques heures sur le divan de mon psychologue. Quand j'ai appris - dès les premiers murmures du battage médiatique qui annonce le film depuis plusieurs années - que Max allait être adapté au cinéma, j'ai redouté le pire.

Les précédents concernant les adaptations au grand écran des classiques du milieu du XXe siècle, l'âge d'or des livres de jeunesse avec Dr. Seuss ou E.B. White, n'étaient pas encourageants. Il y avait deux mauvais chemins que le film risquait d'emprunter: celui du Chat Chapeauté (The Cat in the Hat) (une dégradation consternante du texte de base avec un comédien renommé maquillé au latex récitant une atroce «modernisation» argotique du langage particulier de Dr. Seuss) ou celui du Petit monde de Charlotte (Charlotte's Web) (une adaptation littéraire qui respecte le texte original mais qui est excessivement sentimentale et fade).

A son crédit, ce Max et les Maximonstres est bien éloigné de ces approches.  C'est une adaptation d'un nouveau genre d'un livre de jeunesse. Spike Jonze, réalisateur prodige de clips musicaux et de films tels que Dans la peau de John Malkovich et Adaptation, a fait du livre le prétexte à un film idiosyncrasique et profondément personnel qui ne serait (pour reprendre les mots d'un critique élogieux du livre de Sendak publié dans le magazine Life en 1967) pas simplement pour les enfants ou même sur les enfants, mais par un enfant.

Le scénario, rédigé par l'écrivain Dave Eggers, n'est ni une interprétation du livre ni une reproduction fidèle. Eggers imagine plutôt une autre et plus longue histoire dans les interstices du texte original de 37 pages (et il a publié cette histoire, The Wild Things, sous la forme d'un roman de 285 pages, relié en fausse fourrure).  L'interprétation que Jonze et Eggers font du livre est à la fois originale et pleine de bonnes intentions; c'est clair qu'ils prennent Sendak et l'enfance au sérieux (mais pas aussi au sérieux qu'ils se prennent eux-mêmes). Il est juste dommage que le résultat ne donne pas un meilleur film.

Si vous avez un enfant, ou si vous en avez été un pendant ces 40 dernières années, vous connaissez déjà l'histoire de Max et des Maximonstres. Un petit garçon, Max, enfile un costume de loup, un soir, enchaîne les bêtises, et crie à sa mère «Je vais te manger!»  Elle l'envoie dans sa chambre sans dîner, et pendant qu'il fait la tête, sa chambre se transforme par magie en forêt, d'où il part en bateau vers une île pleine de créatures terrifiantes. Il les apprivoise en les fixant droit dans les yeux, devient leur roi, et joue avec elles jusqu'à ce que sa mère lui manque.  Il reprend alors le bateau pour retourner chez lui et trouve son dîner qui l'attend dans sa chambre, encore chaud. L'histoire est aussi élémentaire que cela: un voyage de rêve dans la psyché d'un enfant qui se déroule dans l'espace temporel de ce que les parents américains appellent aujourd'hui un «time out», c'est-à-dire la punition par mise à l'écart.

Mettre un monstre sur un divan

C'est cet aspect fondamental et compact qui rend Max et les Maximonstres difficile à adapter en long métrage (alors qu'il se serait bien prêté à un court métrage d'une vingtaine de minutes).  Max et les Maximonstres n'a pas besoin d'être annoté, analysé ou développé.  Il est comme une des merveilles du monde ou une statue monumentale de l'île de Pâques. Nous savons tout ce qu'il faut savoir de Max et de sa mère et de leur dialogue dans le livre: «Monstre» lui dit sa mère; «je vais te manger» répond Max. Savoir que la mère de Max (Catherine Keener, parfaite dans un petit rôle) est divorcée, vit avec un copain (Mark Ruffalo) et a des soucis d'argent n'ajoute rien à l'histoire. Pas plus qu'apprendre que Max (l'impressionnant Max Records, qui n'avait que 9 ans lors du tournage) est fâché après sa soeur adolescente qui a détruit l'igloo qu'il a construit dans la neige.

Jonze essaie de reprendre le début in medias res du livre, en commençant le film par une série de courtes séquences rythmées qui montrent Max en train de courir de pièce en pièce, en semant la pagaille. L'effet est vivifiant, désorientant, et génial; mais, presque immédiatement, cette dynamique tous azimuts est ralentie par le besoin d'expliquer la motivation psychologique du mauvais comportement du garçon. La psychologie de tous les personnages est examinée, y compris - et c'est du plus mauvais effet - celle des créatures sauvages.

Quand Max arrive sur l'île, sa première rencontre survient avec un monstre en train de faire une crise analogue à la sienne: Carol (une bête mâle malgré son prénom, affublée de la voix de James Gandolfini) attaque le campement des créatures, détruisant les cabanes couvertes de chaume que ses confrères ont construites. Une ménagerie de bêtes, dont j'ai assez rapidement renoncé à accoler les noms aux visages,  regarde avec consternation le saccage de Carol:  il y a Judith, qui est une grincheuse avec un nez en forme de corne (avec la voix de Catherine O'Hara); Ira, qui a un gros nez et des yeux tristes (Forest Whitaker); Alexander, un bouc introspectif (Paul Dano); Douglas, un coq faiseur de paix (Chris Cooper); et K.W., un esprit libre ressemblant vaguement à une fille avec de longs cheveux roux (Lauren Ambrose).

Admettons que les monstres en tant qu'êtres physiques - des créations de synthèse à base de marionnettes de grande taille, de voix de studio et de manipulation digitale - soient des merveilles.  La crainte qu'ils aient l'air lisses, sans densité et tristement synthétiques comme le sont tous les monstres de synthèse qui ne sortent pas des studios Pixar est dissipée.  On sent la présence de ces créatures titubantes, avec leurs visages tombants et expressifs et leur fourrure sale et emmêlée, aussi bien que celle d'humains en chair et en os.

Le casting des voix, avec ces acteurs très connus pour interpréter les bêtes, est quelquefois perturbant: c'était courageux pour James Gandolfini d'avoir essayé, mais il restera toujours Tony Soprano. Ceci dit, les acteurs qui font les voix des monstres font du très bon travail, surtout Catherine O'Hara en tant que Judith, intrigant et râlant en permanence.

Des peluches qui se morfondent

Le problème n'est pas l'apparence ou le timbre de voix des créatures, mais c'est ce qu'ils disent et ce qu'ils font pendant les presque 80 minutes où ils occupent l'écran. Jonze et Eggers sont tous les deux doués quand il s'agit de réaliser des performances d'intensité émotionnelle. Quand les créatures sauvages courent dans la forêt avec une chanson des Yeah Yeah Yeahs en arrière fond ou quand tout le monde saute sur Max pour se pelotonner dans une grosse pile de fourrure, le spectateur est envahi par une bouffée de plaisir incontestable. (Vous pouvez l'apprécier dans sa forme la plus pure en regardant la bande annonce.)

Mais entre ces moments réussis, on trouve de longues séquences de narration décousue sur les relations entre les créatures sauvages: Judith est jalouse de Carol parce qu'il est particulièrement proche de Max.  Carol est triste que K.W. se soit fait des amis à l'extérieur de la communauté des monstres. Alexander souffre de problèmes de confiance en soi compréhensibles pour un bouc chétif introverti.

Pour aller à l'essentiel, le milieu du film peut être résumé comme suit: des personnages en peluche construisent une forteresse avec des branches, s'assoient dedans et se morfondent.  Si je n'emmène pas ma fille de trois ans et demi voir ce film, ce n'est pas parce qu'elle aurait peur des monstres. (Ils pourraient faire peur à certains enfants, mais je vis avec une accro à l'adrénaline). C'est parce que leurs sessions thérapeutiques sans fin l'ennuieraient à mort.

Au fond, le livre Max et les Maximonstres ne parle pas de monstres: les bêtes représentent les démons de Max, ils sont les incarnations de ses craintes secrètes. (Dans cet entretien fascinant, Sendak révèle à Bill Moyers qu'il a dessiné les monstres en puisant dans sa mémoire le souvenir des vieux membres juifs de sa famille qui le terrifiaient quand ils surgissaient pour l'embrasser). Donner à chaque monstre ses propres démons et transformer l'histoire en une chronique des luttes pour le pouvoir et des blessures internes des créatures, sape l'énergie de l'histoire qui nous intéresse véritablement: le voyage de Max vers un pays mystérieux qui est à la fois intérieur et extérieur à lui et la façon dont il retourne ensuite chez lui.

Par Dana Stevens.

Traduit par Holly Pouquet

Dana Stevens
Dana Stevens (29 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte