France

Arrêtons tout de suite, non, Emmanuel Macron n'est pas «jeune»

Claude Askolovitch, mis à jour le 09.05.2017 à 18 h 09

L'obsession pour l'âge du nouveau président est un cruel témoignage du désarroi d'une génération de quinquagénaires pas prête à laisser la place aux suivantes.

Détail de la Une de L'Express

Détail de la Une de L'Express

Ce mot de «jeune homme» est déjà odieux, à peine arrivé le président Macron, 39 ans. Il faudrait aussitôt abroger ce vocabulaire. «Jeune homme», et aussi «jeune président», et «jeune» encore, que l’on subit depuis dimanche, sur un ton où l’extase le dispute mal à l’ironie envieuse? J’en entend qui disent «jeune homme» en semblant s’étonner qu’on laisse à un enfant le boîtier fisher price de la bombe atomique? J’en ressens un désarroi.

La France se divise de part et d’autres d’un président d’âge médian, et les désormais anciens conjurent leur vertige en ironisant. «Je suis plus vieux que mon président!», rit-on jaune dans nos chaumières rhumatisantes. Ce serait de la joie simple et de simple contentement, de se dire que la gueule de la France, soudain, chez elle et dans le monde, ne sera pas un visage ravagé par les temps, mais une peau neuve, une incertitude apparente, féconde, un risque, nous qui n’en prenons plus, ce serait émouvant, même si illusoire… Mais je devine quelques aigreurs dans tout cela, et la condescendance aigre des remisés. Quinquas, qui parlez tant, que l’on macronise, je vous sais.

«Macroniser, verbe transitif: expédier au rebut mental par l’apparition triomphante d’un jeune souverain. “L’élection présidentielle macronisa le hollandisme et François Baroin dans la foulée”. Être macronisé: être renvoyé à son obsolescence par la prise de pouvoir d’un trentenaire.»

Transmission

On mesure mal le choc psychologique. La France des patients contemple qu’elle est flouée quand un météore la dépasse. Nous sommes –l’insignifiant que je suis à l’âge des Valls et consors– désormais des pré-vieillards, ayant raté leur coup pour avoir trop attendu. Que cela arrive aux politiques n’est qu’une métaphore de tous les échecs qui cristallisent, quand nos cheveux ont blanchi et nos corps se dérobent aux excès. La limite est venue. Nous voilà donc médiocres dans ce que nous avons accompli, nous n’irons pas plus haut, jamais plus loin? Ainsi sonne le glas des nés sous De Gaulle, grandis sous Pompidou. Qu’avions-nous cru, que nous serions, jusqu’à l’arthrose, protégés dans une intemporalité cotonneuse, à l’instar des horribles baby-boomers qui nous ont précédé, et qui, vieillards déjà, dansent encore le jerk ou la bossa-nova de la révolution?

Nevermore mes poteaux. On verra bien. 

Il faut croire en Dieu comme François Bayrou, pour garder une bienveillance de sourire, quand un autre accomplit ce que lui rata. «Vous êtes un peu jeune mais ça ira», dit-il à Macron, phrase volée à peu près dans un curieux documentaire de campagne que TF1 a diffusé hier; Bayrou sourit, en bienveillant, peut se dire qu’il a transmis. C’est un rôle qu’un sexagénaire peut endosser, ou au-delà, un Collomb, un Bayrou, les accomplis, de se dire qu’ils ont donné au jeune homme? Mais il faut un certain âge pour se repositionner ainsi, en aimables porteurs de sagesse, que l’on confie à un âme neuve, un corps jeune, pour aller au bout.

Un potentiel pour la France

Macron est Josué, si Bayrou est Moïse. Mais les quinquas se déssêchent dans un désert borné. En consolation, on peut se dire que Macron, sans le savoir, est physiologiquement dans le même toboggan que nous. C’est à la vingtaine que nos tissus, nos cellules, nos cristallins, les combinaisons chimiques qui nous firent, commencent à se dégrader. L’élu n’est plus parfait. Allons-nous mieux? Nous faisons signe à l’andropause. Tu vois le type, là-bas, dix-sept ans derrière, qui marche seul et croit que ça va durer? Ne le rate pas.

Reprenons. Je pose ici que Macron est une chance, d’avoir non pas un jeune homme, mais un homme encore jeune tout en haut de ce pays. Je pose ici que Macron est une chance, parce que débarrassant le pays d’une médiocrité de pouvoir et de narrations poisseuses, sur le mérite à l’ancienneté et les grâces des renoncements. Je pose ici que Macron est un potentiel comme nous n’avons pas eu depuis si longtemps, incertain pourtant. Sa jeunesse relative lui permet d’envisager d’autres vies après le pouvoir, le banalisant comme une étape de l’existence et non plus comme un aboutissement cynique.

L'erreur de la paresse

Mais la soudaineté de son ascension, la supériorité intellectuelle et stratégique dont il a fait preuve, sa solitude devant le peuple, et sa force encore entière, peuvent aussi réinventer nos absurdités monarchiques. Macron a en lui le réflexe de l’autorité verticale, qui sait des impatiences, des duretés? Ne le parons pas de l’innocence des nouveaux-nés. Célébrer sa jeunesse est une joie, un hommage, une perfidie ou un piège politique. C’est aussi une paresse. Macron a eu quelques vies et des responsabilités, et des choix, depuis l’origine, qui ne font pas de lui un rookie, un Kid, comme le titre un peu sottement un grand hebdomadaire souvent mieux inspiré.

Ce qui nous fait adultes, lire, comprendre, et aimer, cet homme, par hasard et nécessités, l’a entrepris avant ses contemporains. Il lisait, collégien, ce que lisent les étudiants; il aima, lycéen, au pays des adultes, et s’y engagea; il pensa, réellement jeune, avec Ricoeur et d’autres. On lit mal les scènes originelles, qui peuplent portraits et biographies, et installent Macron dans l’éternité d’un wunderkind que les anciens abreuvent: pour toujours Manu avec sa grand-mère Manette, pour toujours le lycéen et Brigitte, pour toujours l’apprenti impétrant? Coupable erreur. Macron, réellement, jeune, traitait à égalité avec ses aînés. On arrête ici ce qui n’est pas une célébration, mais un constat. Quand il parle, Macron n’a rien de jeune; sa culture est classique et ses référents historiques. Il ne diffère de ses rivaux que par leur simplisme ou leurs limites. Il est, en somme plus mature et plus cultivé. Il a lu. Il faut d’autant plus, tant cela déstabilise, le jeuniser de mots? Il y a déjà, il y aura, des raisons de le contester, de l’étalonner au réel. L’âge n’y sera pour rien. Il n’est qu’un artefact.

Le mal français

Dire que Macron est un jeune homme, enfin, est une idiotie insultante, pour ceux qui suivent. Si Macron est jeune à 39 ans, que sont les français de 20, de 30 ans, dont certains l’accompagnent d’ailleurs? Des bébés? Des foetus politiques, des embryons idéologiques? Il y a dans la négation de la maturité du nouvel élu quelque chose d’insultant envers des hommes et des femmes déjà adultes, déjà parents, responsables, qui entrent dans un monde vermoulu, enthousiasmant et limité… Leur retirer la qualité de «jeunes» au profit d’un nouveau monarque, par facilité, est horrible. C’est une autre manière de nier la jeunesse, en recherche de place, de travail, de destin, que de célébrer la nouveauté d’un homme en pleine force de l’âge. Nous sommes ici au cœur du mal français, ce diable idéologique qui ruse même à l’agonie. Encensant la jeunesse de Macron, on signifie une fois de plus aux jeunes générations qu’elles ne sont pas dans le jeu. C’est une mesquinerie de conservateurs, une de plus… Il n’y est pour rien.

Ce n’est pas Macron qui se proclame «jeune». Ce sont nos mots alentours. Les mots des vieux, ou des émissaires des vieux pouvoirs, des habitudes, du vieux pays, du «pour toujours». Ce sont les mots des quinquagénaires qui n’acceptent pas que des êtres censés aient la moitié de leur âge. Il est, ailleurs, des pays où l’on donne le pouvoir à des êtres de 20 ans, ou ils le prennent, et quand ils l’exercent, on ne voit pas qu’un Zuckerberg soit inférieur à nos polytechniciens blanchis sous le harnais. Cette figure, encore, ici, est interdite. Seul le sportif peut avoir 20 ans, ou le chanteur? Mais le pouvoir? Macron jeune? Mais seulement à l’aune de notre rouille. Il a, de vrai, l’âge où l’on commence à ressentir son incompréhension de ce qui vient après soi.

Le monde de demain

Souvenir d’un roman –La Conspiration de Paul Nizan–, lequel submerge dans nos citations au tamis pour cette phrase marquant au fer rouge les désarroi de l’âge. «J’avais 20 ans, je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie.» Il en écrivit d’autres Nizan qui mourut  au front, en 1940. La Conspiration conte la révolte désespérée de bons élèves, s’essayant à être révolutionnaires dans le Paris des années 1920. Bientôt un siècle, mon Dieu… Ils croisent un grand écrivain de 35 ans, qui les contemple en les détestant, en s’épanche dans son journal intime.

«Vieillissement: tous les jeunes gens me paraissent odieux. Mais j’envie leur sens de l’irresponsabilité, de l’improvisation. (…) À 35 ans, on n’a plus qu’un destin. On n’est pas un phénix, ni un serpent qui change de peau. (…) Je cherche à plaire aux jeunes gens comme aux hommes une femme qui vieillit. Vais-je essayer enfin de croire en moi dans les miroirs?»

Ainsi parlait un trentenaire, dans un roman sur la jeunesse, quand on ne trichait pas avec les âges ni les regrets!

Macron contemple-t-il parfois les vrais jeunes avec étonnement? Ce ne sont pas ses 39 ans, qui seront 40, qui caractérisent une jeunesse chez Macron. Mais ce qu’il fera de lui, la capacité qu’il aura à ne pas se figer dans cette comédie du pouvoir qui nous colle à la soumission. Et puis, ce qu’il donnera aux jeunes gens qui l’accompagne: son équipe de l’intérieur –pas ses soutiens publics du monde politique– mais les geeks, technos, intellos, communicants, qui entrent dans la vie par un hold-up politiques, derrière l’homme qui pensait que tout lui serait possible.

Ce sont eux qui m’intéressent, pour le temps qui m’est imparti, à savoir quel monde ils construiront pour la fin de mon âge. Ce sont eux que le quinquagénaire peut peiner à comprendre, ils ont l’âge de nos enfants. Macron, lui, est lisible aux anciens. Impressionnant mais lisible. Que son corps soit moins entamé que le nôtre est une circonstance, et que ce corps suggère la force ou l’incertitude, ce ne sera que notre regard qui en décidera. Il faudrait apprendre à être aveugle aux corps, en somme, comme à la couleur de la peau.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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