Double XParents & enfants

Les couples non cohabitants, l'amour chacun chez soi

Daphnée Leportois, mis à jour le 12.05.2017 à 10 h 27

Ils sont ensemble et ne vivent pas sous le même toit. Par choix. Ces couples «living apart together» sont peu nombreux et loin de devenir le seul modèle conjugal. Ils n’en sont pas moins révélateurs des changements de définition du couple.

Vie de couple ne rime pas forcément avec toit commun | Dvortygirl via Flickr CC License by

Vie de couple ne rime pas forcément avec toit commun | Dvortygirl via Flickr CC License by

«La première chose que je fais quand je me lève, c’est de lui envoyer un texto», confie Jean-Jacques*, 38 ans. Car Maud et lui ont beau être en couple depuis trois ans, ils n’habitent pas ensemble. Et ce n’est pas parce leurs boulots respectifs les ont contraints à vivre à des centaines de kilomètres l’un de l’autre; leurs appartements se situent en fait à moins de dix minutes à pied. C’est juste que Jean-Jacques et Maud forment un couple non cohabitant –«living apart together» en anglais. «C’est une formule qui nous convient plutôt bien d’avoir notre espace personnel en se voyant dans la semaine suivant notre emploi du temps et quoi qu’il arrive le week-end.»

En 1997, la sociologue Catherine Villeneuve-Gokalp écrivait, en s’appuyant sur l’enquête de l’Ined «Les situations familiales et l’emploi», que, «parmi les personnes se déclarant en couple en 1994, moins de 2% n’ont jamais vécu ensemble de façon permanente». Suivant la question posée (et si les termes «couple» ou «relation amoureuse» sont énoncés), cette proportion varie et peut atteindre les 10% des plus de 18 ans. Ceci étant, son confrère Arnaud Régnier-Loilier, directeur de recherches à l’Ined, affirme que, vingt ans plus tard, «il n’y a pas vraiment d’évolution très marquée vers la non-cohabitation; de manière globale, on observe une stagnation de la part des personnes qui disent ne pas habiter avec la personne avec qui elles ont une relation amoureuse stable». Mais ce n’est pas parce que ce mode de vie conjugal n’est pas sur une pente ascendante (entre autres parce que c’est un style de vie onéreux) et qu’il ne va pas détrôner les autres qu’il n’en est pas moins révélateur des changements sociétaux qui affectent le couple.

Bien sûr, la norme du couple sous le même toit reste présente. La question de leur éventuelle cohabitation ne cesse d’être posée à Jean-Jacques: «Ça revient souvent sur le tapis. Par exemple, le patron d’un bar du quartier auquel on va souvent nous dit une fois par mois sur le ton de la blague: “Alors, quand est-ce que vous habitez ensemble?” Et, de manière générale, quand on en parle à des gens, ça étonne.» Idem pour Frédéric, 60 ans, en couple depuis près de quatre ans avec Sylvie. Mais si lui ne voit pas dans ces interrogations de désapprobation, Jean-Jacques ressent qu’aux yeux d’autrui «c’est bizarre, dans le sens “pas normal, minoritaire”».

«Les démographes ont démontré que la séparation d’un couple était une étape dans le parcours de vie. Quand les gens se mettent en couple, ils savent qu’ils se mettent en couple “jusqu’à…”»

Laura Merla, professeure de sociologie

Pour autant, comme le souligne Laura Merla, professeure de sociologie à l’université catholique de Louvain (Belgique), qui a dirigé l’ouvrage Distances et Liens (éd. L'Harmattan, 2014), «nous sommes de plus en plus dans une société où l’on trouve des modèles multiples dans toutes les sphères de vie». De nos jours, «vie de couple et vie familiale ne riment plus avec lieu de vie commun, vivre sous le même toit n’est plus la norme seule et unique». Les couples non cohabitants en sont un exemple au même titre que les enfants en résidence alternée.

Éviter la routine

Conserver son domicile propre est-il alors une façon de tenir compte de la fragilité des relations conjugales en gardant sous le coude une solution de repli? «Les démographes ont démontré que la séparation d’un couple était une étape dans le parcours de vie. Quand les gens se mettent en couple, ils savent qu’ils se mettent en couple “jusqu’à…”.» Jean-Jacques admet qu’il n’est pas «un idéaliste de l’amour à [se] dire “je vais rester toute ma vie avec elle”». Mais la raison pour laquelle il n’habite pas avec Maud n’est pas qu’il pense que leur relation n’est pas faite pour durer ni qu’il n’est pas prêt à vivre à deux. «Le seul truc qui nous lie, c’est nos sentiments. Donc si on reste ensemble, ce n’est pas par paresse de tout devoir déménager, ce n’est pas une question matérielle, c’est parce qu’on s’aime.»

On voit se profiler derrière cette affirmation l’un des avantages de cette vie de couple sans domicile commun: éviter le train-train quotidien. «Quand on se voit dans la semaine, c’est pour aller à un concert, au cinéma, dîner dehors ou juste passer notre temps à discuter. Ce sont des soirées où on se consacre vraiment à l’autre.» Rien à voir avec la bagarre pour faire ramasser à l’autre ses chaussettes ou savoir qui doit faire la vaisselle! Serge Chaumier écrivait en 2010 dans le chapitre «La fission amoureuse, un nouvel art d’aimer», dans l’ouvrage dirigé par François de Singly Être soi parmi les autres, que c’est «l’exigence d’amour qui engendre l’augmentation du nombre de divorces» («la séparation a lieu parce qu’on ne s’aime plus»). De la même façon, on pourrait donc considérer que c’est l’exigence d’amour qui engendre le double domicile.

Attention, pour Frédéric, «échapper à la routine est une conséquence, pas une raison» de cette conservation d’un domicile pour chaque membre du couple. Toutefois, comme le fait remarquer le sociologue Arnaud Régnier-Loilier, si les couples non cohabitants regroupent une pluralité de situations, des étudiants pas encore indépendants financièrement de leurs parents aux veufs qui se remettent en couple, vouloir (et non subir) chacun son domicile est plutôt typique d’une «deuxième partie de vie amoureuse». Parce que les motivations financières sont moindres, que la question des enfants ne se pose plus. Et aussi, précise le thérapeute de couple et auteur de l’ouvrage Le couple – La plus désirable et périlleuse des aventures (Payot, 2015) Robert Neuburger, parce que «les couples qui se constituent tardivement peuvent avoir souffert de la cohabitation conjugale, qui a banalisé voire fraternisé leur précédent couple, devenu une espèce d’équipe; ils créent alors une activité de couple sans avoir à souffrir une fois de plus».

Amour fissionnel

C’est que le couple ne définit plus seulement deux personnes qui se mettent ensemble par amour et dans l’optique d’une sécurité matérielle, ajoute Laura Merla. «Le couple a pour fonction de permettre à l’autre d’être lui-même. Il ne s’agit pas d’être égoïste mais de se mettre au service de l’épanouissement de chacun. Le “nous” se met au service de chacun des “je”.» C’est ce dont témoigne Frédéric:

«Si on habitait ensemble, ce serait chez elle, car c’est plus agréable que chez moi. Mais ça m’éloignerait du boulot. Et puis nos rythmes de vie, nos horaires sont différents. Ce serait plus compliqué, plus lourd.»

Rester chacun chez soi permet alors de ne garder que «les bons côtés du couple». Et de poursuivre ses activités personnelles sans avoir à rendre de compte. «Je vais au ciné ou assiste à des débats quand je veux», renchérit Frédéric. «S’il y a un match de foot, je mate le foot. J’aime aussi aller à un concert seul, enchaîner les films au ciné, aller boire des coups tout seul. Elle, elle fait du théâtre, du sport», complète Jean-Jacques.

C’est bien le signe d’une évolution égalitaire du modèle socio-affectif du couple. On est loin du mariage moderne dans lequel «aimer devient fusionner, et donc s’oublier», selon les termes de Serge Chaumier. Pour les «living apart together», le couple ne forme plus «une unité homogène aux intérêts communs» qui peut devenir aliénante. «L’identité, la personnalité, ne doit pas être engloutie dans un processus fusionnel qui ferait disparaître l’unicité des partenaires», écrit encore Serge Chaumier. Au même titre que les vacances en solo qui ne sont plus réservées aux seuls célibataires, les couples non cohabitants montrent que l’amour peut être «fissionnel»:

«C’est la pleine reconnaissance des deux subjectivités-individualités. C’est-à-dire des deux Un, pour construire une relation qui représente une tierce histoire.»

Étape pragmatique

Cette fission du couple comporte bien entendu elle aussi des risques. «Les couples cohabitants comme non cohabitants comportent tous deux leur lot de périlleux, les premiers du côté de la banalisation, les autres du côté de l’éloignement», signale Robert Neuburger. Sans compter que la routine n’est pas si facile que ça à évacuer. Qu’il s’agisse de Jean-Jacques et Maud ou de Frédéric et Sylvie, le week-end devient souvent synonyme de couple. De quoi rendre un peu illusoire cette idée de ne se voir que si l’on en a l’envie.

Et puis, en pratique, cela signifie que la non-cohabitation n’est pas totale non plus. «En général, le week-end elle vient chez moi et la semaine, quand on se voit, je dors chez elle», détaille Jean-Jacques. «Le week-end, j’habite chez elle, fait savoir Frédéric. On peut dire qu’on est des cohabitants partiels.» Une cohabitation relative et qui peut être asymétrique, pointe le psychiatre et psychanalyste. «La question “On va chez qui?” peut être l’objet de discussions orageuses puisque ce peut être un peu trop chez le ou la même. Et ce déséquilibre n’est pas simple à gérer. D’ailleurs, ça peut manquer un peu de romantisme. Il faut bien sûr de la rationalité, du pragmatisme dans le couple mais il fonctionne aussi sur l’irrationnel –il n’y a rien de plus irrationnel que l’amour!»

«Plutôt qu’une nouvelle forme du couple, c’est peut-être davantage une nouvelle étape, soit vers la séparation, soit vers un emménagement»

Le sociologue Arnaud Régnier-Loilier

Cela ne veut pas dire pour autant que les couples non cohabitants sont forcément plus fragiles. Certes, comme l’indiquait Arnaud Régnier-Loilier dans son article «Partnership trajectories of people in stable non-cohabiting relationships in France», entre 2005 et 2008, 46% des couples non cohabitants s’étaient séparés, alors qu’en comparaison 94% des couples cohabitants suivis pour cette enquête vivaient toujours ensemble au bout de trois ans. Le taux de rupture semble donc plus important que pour les couples cohabitants. Mais, ce qu’il faut retenir, c’est surtout que 22% des individus «living apart together» avaient toujours le même mode de vie conjugal au bout de ces trois années; ce qui signifie que 32% de ces couples avaient fini par emménager ensemble.

«Ce n’est vraiment pas un mode de conjugalité dans la durée, analyse le sociologue. Plutôt qu’une nouvelle forme du couple, c’est peut-être davantage une nouvelle étape, une transition soit vers la séparation, soit vers un emménagement.»

Une affirmation que rejoint sa consœur Laura Merla: «Il y a une instabilité dans cette forme de conjugalité. Mais il y a aussi de moins en moins de configurations de vie de couple dans lesquelles les personnes s’engagent pour toujours.»

Frédéric envisage ainsi de discuter cohabitation «au plus tard à la retraite». Quant à Jean-Jacques, la question se posera au moment où ils parleront d’avoir des enfants: «Dans l’absolu, on a envie d’avoir des gamins; et quand ça arrivera, ça deviendrait bizarre d’avoir deux appartements, même si on était dans le même immeuble et sur le même palier.» Ce sont ces «bifurcations de la vie» (retraite, enfants), comme les nomme Arnaud Régnier-Loilier, qui vont déterminer le passage au logement commun. Tout simplement parce que, comme le rappelle Jean-Jacques, «ce n’est pas un mode de vie revendiqué; ça s’est fait comme ça et le jour où on aura envie de changer on pourra se le dire, ce n’est en rien définitif». Ce que dessinent donc en creux les couples non cohabitants, c’est que l’individualisme continue à modifier le paysage conjugal et redéfinir le couple… sans pour autant le remettre en question. «Le couple n’est pas terminé, ponctue le sociologue. Il reste une aspiration très forte.»

1 — Les prénoms ont été modifiés Retourner à l'article

Daphnée Leportois
Daphnée Leportois (46 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte