Monde

Avec l'État islamique nous oublions le vrai danger: al-Qaida

Michael Kugelman, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 10.05.2017 à 10 h 03

En Afghanistan, le vrai danger, c'est et ça reste al-Qaida.

Hommage à des victimes des Talibans en Afghanistan I WAKIL KOHSAR / AFP

Hommage à des victimes des Talibans en Afghanistan I WAKIL KOHSAR / AFP

Le 13 avril dernier, l’armée américaine a largué une énorme bombe sur des cavernes et des tunnels utilisées par des combattants de l’État islamique dans l’est de l’Afghanistan. Le souffle de l’explosion a été ressenti à plusieurs kilomètres et aurait tué des dizaines de terroristes, tout en démontrant la totale inanité de la stratégie américaine en Afghanistan.

La «mère de toutes les bombes» a certes eu des effets dévastateurs, mais elle a été utilisée contre la mauvaise cible et pour de mauvaises raisons. Les analystes et les responsables de l’administration Trump, dont le vice-président Mike Pence, ont suggéré que la bombe visait davantage à intimider la Corée du Nord ou la Syrie qu’à mener la guerre en Afghanistan.

Il est vrai que des militants affiliés à l'État islamique en Afghanistan ont revendiqué une série d'attaques au cours des dernières années –y compris, très récemment, une attaque contre un convoi de l'Otan à Kaboul le 2 mai, qui a tué huit civils. Mais ils peinent à s’implanter durablement dans le pays. Ils se sont aliéné les habitants avec leur sauvagerie, finissant même, par comparaison, à faire passer les Talibans pour de grands romantiques. Les attaques massives et soutenues des États-Unis, souvent effectuées conjointement avec les forces afghanes, ont déjà tué nombre de leurs dirigeants et leur ont infligé des pertes sévères.

Soutien russe aux Talibans

 

Mais la sauvagerie de l’État islamique nous détourne du vrai danger: celui des Talibans et d’al-Qaida, qui continuent de prospérer seize ans après les début d’une campagne qui visait à les éliminer. Chassés du pouvoir par l’armée américaine en 2001, les Talibans demeurent des adversaires coriaces.

Maintenant, à en croire de hauts responsables américains, cette menace serait soutenue par un autre vieil ennemi, la Russie. Le 24 avril, le général John Nicholson, le plus haut gradé américain en Afghanistan, a déclaré lors d'une visite à Kaboul du secrétaire de la Défense, James Mattis, qu'il ne «réfutait pas» plusieurs rapports selon lesquels Moscou fournirait des armes aux Talibans. Devant une commission d’enquête du Congrès en février dernier, le général Nicholson avait déjà déclaré que la Russie soutenait «ouvertement la légitimité des Talibans». Mais il est doc allé beaucoup plus loin en évoquant les soupçons d'une aide matérielle directe fournie par la Russie.

La menace des Talibans, désormais soutenus par les armes russes, augmente aussi vite que celle de l'État islamique diminue. Les Talibans contrôlent plus de territoire qu’ils n’en ont jamais contrôlé depuis 2001, les pertes civiles n’ont jamais atteint de tels chiffres depuis qu’on dispose de statistiques en 2009, et le taux de mortalité des forces de sécurité afghanes, de plus en plus malmenées, augmente. Le 21 avril, un attentat sur une base militaire afghane dans la province de Balkh, qui a tué près de 150 soldats afghans dans une région loin du bastion traditionnel des Talibans, dans le sud, souligne la gravité de la menace.

Le retour inattendu d'al-Qaida

Par ailleurs (et sans que cela soit lié) aux Talibans s’ajoute une autre menace permanente: celle d’al-Qaida. Voilà six ans qu’Oussama Ben Laden est mort, mais le groupe demeure toujours et encore une menace importante. En 2012, le général John Allen, alors à la tête des forces américaines en Afghanistan, déclarait qu’al-Qaida était réapparu dans le pays. Des articles de presse rapportaient que le groupe combattait les troupes américaines, diffusait sa propagande, levait des fonds et recrutait de jeunes Afghans. La chose est confirmée en 2015, lorsque les troupes américaines découvrent un camp d’entrainement d’al-Qaida dans le sud de l’Afghanistan, qui s’étendait sur près de 45 km2!

Une idée de l'ampleur de la présence d'al-Qaida en Afghanistan aujourd'hui nous est offerte par le témoignage récent du général Nicholson devant le Congrès. Il indiquait qu'en 2016, les forces américaines avaient tué le chef d'al-Qaida dans l'est de l'Afghanistan, ainsi que son adjoint et plus de 200 combattants affiliés à al-Qaida.

Il a également déclaré qu'environ 50 affiliés d’al-Qaida et des «dirigeants, facilitateurs ou principaux associés», avaient été tués, capturés ou transférés au gouvernement afghan. Les choses ont continué cette année, au même rythme. Le Pentagone a confirmé que le 19 mars, une frappe par un drone avait tué Qari Yasin, impliqué dans une attaque en 2008 contre l'hôtel Marriott à Islamabad, au Pakistan, qui avait tué plus de 50 personnes, dont deux Américains. Et le 19 avril, des responsables afghans ont annoncé que des frappes aériennes avaient tué trois membres d'al-Qaida.

Mauvaise cible

Certains pourraient s’appuyer sur ces chiffres pour affirmer que la menace d'al-Qaida en Afghanistan est de l’histoire ancienne, ou tout au moins qu’elle est sous contrôle. Si cela est sans doute vrai au plan tactique et à court terme, une telle vision passe à côté un élément plus important et plus troublant: les succès remportés contre al-Qaida sur le champ de bataille ne feront pas davantage disparaître le groupe qu'en 2001. En d'autres termes, tuer les combattants et les dirigeants d'al-Qaida ne va pas tuer l'organisation.

Al-Qaida utilise une stratégie ciblée, bien plus fine, et qui définit des «objectifs désignés» susceptibles d’attirer de nouvelles recrues. Parmi les cibles de ses assassinats, des penseurs progressistes et laïques et les personnes qui se montrent trop critiques à l’endroit de l'islam

Il en va de même pour les Talibans. La guerre en Afghanistan ne peut être gagnée militairement; 100.000 soldats américains ne sont pas parvenus à mettre fin à l'insurrection au plus fort de l’effort de guerre en 2010 et 2011. Aujourd'hui, avec beaucoup moins de troupes américaines sur ce théâtre d’opération, les succès des talibans sur le champ de bataille l’incitent peu à entamer un processus de paix avec Kaboul.

Parallèlement, ces deux groupes ont également bénéficié de l'émergence de leur rival le plus extrémiste, l'État islamique. En 2016, des centaines de frappes aériennes américaines ont ciblé l'État islamique en Afghanistan; les troupes américaines et les forces spéciales afghanes ont poursuivi leur lutte acharnée contre lui cette année ; trois militaires américains sont d’ailleurs morts en opération contre l’EI en avril. Si les Alliés ont pu, par le passé, attaquer d’autres groupes, la présence de l'État islamique a donné à al-Qaida et aux Talibans un air dont ils manquaient cruellement. Daveed Gartenstein-Ross et Nathaniel Barr, deux analystes du terrorisme, ont récemment expliqué que l'émergence de l'État islamique avait permis à al-Qaida de se positionner comme un groupe plus modéré.

Campagne marketing

Si l'État islamique fait un usage aussi implacable et indiscriminé de la terreur, al-Qaida utilise quant à lui une stratégie ciblée, bien plus fine, et qui définit des «objectifs désignés» susceptibles d’attirer de nouvelles recrues. Parmi les cibles de ses assassinats, des penseurs progressistes et laïques et les personnes qui se montrent trop critiques à l’endroit de l'islam. Gartenstein-Ross et Barr remarquent également que le dirigeant d'al-Qaida, Ayman al-Zawahiri, a demandé aux dirigeants régionaux en Syrie de faire en sorte d’entretenir de meilleurs liens avec les communautés locales.

Nous avons généralement du mal à associer les notions de «groupes terroristes» et de «campagnes de marketing», mais al-Qaida essaie clairement de se réinventer. Le journaliste Ali Soufan, expert en contre-terrorisme, dans un article publié par le Wall Street Journal le 21 avril dernier, al-Qaida «s'est transformé et est passé du statut de groupe terroriste restreint et en repli, s’appuyant sur une poignée d'affiliés, à celui d’un vaste réseau de groupes insurgés qui s'étend de l'Asie du Sud à Afrique du nord-ouest».

Les États-Unis, «l'ennemi lointain»

Selon Soufan, une telle stratégie s’inscrit dans celle, plus large, élaborée par al-Qaida en 2011, visant se détourner de l’accent mis sur la lutte contre les États-Unis («l'ennemi lointain») pour se concentrer sur «les batailles populaires visant à abattre les régimes locaux». L'espoir de feu Oussama ben Laden, selon Soufan, était de renforcer l’assise d’al-Qaida en vue «d’une éventuelle confrontation» avec les États-Unis.

Et quel meilleur allié pour al-Qaida dans le sous-continent indien (AQIS), afin de poursuivre cette stratégie de cœur et d'esprit, que les Talibans afghans, l'une des organisations paramilitaires les plus efficaces au monde? Comme le souligne Gartenstein-Ross, AQIS s'est déjà engagé dans une «guerre de style insurrectionnel» en Afghanistan pour aider les Talibans. La résilience d'al-Qaida peut également s’expliquer par ses relations avec de puissants partenaires locaux. al-Qaida jouit de liens étroits avec les groupes terroristes les plus actifs et dangereux de la région Afghanistan-Pakistan. Parmi eux, le réseau Haqqani, une branche des talibans qui a commis plusieurs attaques ayant fait de nombreuses victimes contre les troupes américaines en Afghanistan ces dernières années.

Une authentique menace pour le sol américain

Cette alliance entre les Talibans et al-Qaida ne menace pas seulement Kaboul, mais également les intérêts américains au-delà des frontières de l’Afghanistan. En avril 2013, les membres d'un comité secret, formé par le commandement d'al-Qaida, connu sous le nom de Groupe Khorasan, se sont rendus en Syrie pour enquêter sur la rivalité croissante entre leur affilié, le Front al Nosra et l'Etat islamique, dont la présence tendait à s’étendre en Syrie. Ayant remis son rapport au dirigeant al-Qaida au Pakistan, Ayman-al Zawahiri, le groupe Khorasan concentre ses efforts à réduire le flot des défections. En 2014, il commence à planifier des attaques terroristes tout azimut. En septembre 2014, les membres du groupe Khorasan font partie des premières cibles des attaques aériennes américaines en Syrie –une indication de la grande inquiétude qu’entretient alors l'administration Obama à l’égard de cette faction. En 2016, l’aviation américaine les a à nouveau frappés à plusieurs reprises.

Et tandis que tous les yeux sont rivés sur l'État islamique, al-Qaida dispose toujours de moyens très réel pour frapper directement les États-Unis. Près de seize ans après le 11 septembre, l’organisation représente toujours une authentique menace pour le sol des États-Unis. al-Qaida peut bien tenter de se faire passer pour le petit groupe insurrectionnel local qui vient combattre la dictature, il continue de souscrire à l'idéologie du terrorisme islamiste mondial – et il n'y a aucune raison de croire que l'organisation aurait abandonné son souhait ancien d'organiser une autre attaque spectaculaire sur le sol américain.

Une erreur à réparer d'urgence

Tandis que les Talibans contrôlent de vastes étendues de territoire en Afghanistan, les opportunités abondent pour al-Qaida de reconstituer ses anciens sanctuaires et de préparer une autre attaque contre les États-Unis. Certes, un sanctuaire n’est pas nécessairement la garantie de coordonner des attaques lointaines, surtout si l’on doit par ailleurs défendre son sanctuaire face aux assauts des forces de sécurité de l'État. Cependant, considérez un instant l'état actuel de la situation en Afghanistan: des forces afghanes dépassées et des troupes étrangères épuisées sont désormais incapables de pénétrer dans de nombreuses zones contrôlées par les Talibans, dont certaines sont situées dans des régions difficiles d’accès, des endroits comme les provinces d’Uruzgan, du Helmand et de Kandahar.

L'une des erreurs des États-Unis après la guerre contre l'Irak de 2003 a été de cesser de regarder ce qui se passait en Afghanistan après ses premiers succès. Cette fois-ci, Washington doit s’efforcer de priver al-Qaida de nouveaux sanctuaires protégés par les Talibans en Afghanistan. Il convient pour cela de mieux comprendre ce qui fait le succès d’al-Qaida ces derniers temps et comment le groupe a opéré son changement stratégique visant à gagner la confiance de populations qu’il préférait ignorer jusqu’alors. Il convient de prêter davantage attention aux idéologies haineuses qui alimentent le terrorisme, et cela malgré le nombre de terroristes tués ou mis hors d’état de nuire. Si de nombreuses analyses approfondies ont été consacrées, à juste titre, à une compréhension du succès de l’utilisation, par l’État islamique, des réseaux sociaux afin de radicaliser de nombreuses personnes en Occident, nous devons mieux comprendre l'influence continue de l'idéologie d'al-Qaida dans les pays en développement, tant en Afghanistan qu'au-delà.

«America First»

Mais la campagne implacable menée par les forces afghanes et américaines contre al-Qaida sur le champ de bataille ne doit pas pourtant pas cesser. Au contraire, elle doit être intensifié. Des victoires tactiques à court terme contre al-Qaida comptent, bien sûr, mais elles ne peuvent être l’objectif final de la stratégie.

Relancer la lutte contre le terrorisme ne devrait pas être trop difficile. Après tout, de nombreux responsables militaires américains ont exhorté Washington à déployer plus de troupes en Afghanistan, et le président Donald Trump devrait y en envoyer plusieurs milliers d'autres. Lorsqu'il annoncera cette décision, il ne devra pas la justifier en expliquant qu’il ne s’agit que de renforcer davantage les forces afghanes. Une telle justification ne saurait convenir à une opinion publique américaine légitimement lassée de la guerre.

Au lieu de cela, il devrait indiquer que ce déploiement de nouvelles troupes en Afghanistan a pour objectif de prévenir une nouvelle attaque contre le sol des États-Unis. Si le slogan «America First» a jamais eu un sens, c’est bien celui-là. Et il s’agirait de surcroît d’une stratégie un peu plus avisée que celle consistant à larguer la mère de toutes les bombes contre un groupe terroriste en déclin dans le seul but de rouler des mécaniques afin d’impressionner quelques adversaires lointains…

Michael Kugelman
Michael Kugelman (1 article)
Directeur adjoint de l’Asia program au sein du Woodrow Wilson International Center
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