France

Non, Macron n'est pas que l'élu de la France des bobos

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 09.05.2017 à 6 h 01

Si son score augmente avec la taille et le degré d'intégration économique des communes, il est nettement majoritaire dans tous les types de territoires, y compris les campagnes et le périurbain.

Lors du dépouillement à Quimper, le 7 mai 2017. FRED TANNEAU / AFP.

Lors du dépouillement à Quimper, le 7 mai 2017. FRED TANNEAU / AFP.

Dans les derniers jours avant le second tour, les lieutenants de Marine Le Pen espéraient qu'elle dépasse les 40% des suffrages exprimés sur l'ensemble du territoire. Elle pouvait aussi ambitionner d'arriver en tête dans plusieurs départements, et éventuellement une région –un sondage l'avait donnée devant Macron, quelques jours avant le vote, en Provence-Alpes-Côte d'Azur.

Le 7 mai, Marine Le Pen a finalement bien dépassé 40% des voix... mais uniquement si l'on ne garde de la France que les villes de moins de 7.000 habitants. Elle n'arrive devant que dans deux départements, l'Aisne et le Pas-de-Calais. Et elle échoue à «remporter» une région, même s'il s'en est fallu de très peu en Corse, où Emmanuel Macron ne devance son adversaire que de 4.000 voix, avec 51,5% des suffrages. Une région qui paraissait pourtant autrefois immunisée contre le vote FN, notamment lors des scrutins locaux.

Reports massif de la droite à Neuilly

En France métropolitaine, le vote FN atteint son pic dans les communes de moins de 400 habitants, à 43,8% des voix en moyenne, puis ne cesse de décroître, notamment lorsqu'on arrive dans les plus grandes villes. À lui seul, le score écrasant de Paris (près de 90% pour Macron) fait quasiment baisser d'un point la moyenne nationale de la candidate frontiste.

Marine Le Pen arrive en tête dans plus de 9.000 communes, soit environ un quart des communes françaises. Elle l'emporte dans deux villes de plus de 50.000 habitants, à Calais (57%) et à Fréjus (51%), mais s'incline dans six municipalités contrôlées par son parti. En dehors de Paris, Emmanuel Macron dépasse lui les 85% dans une série de communes de la première couronne francilienne, en Seine-Saint-Denis (Pantin, Montreuil) et surtout dans les Hauts-de-Seine (Neuilly-sur-Seine, Levallois-Perret, Issy-les-Moulineaux, Rueil-Malmaison, Courbevoie, Asnières-sur-Seine, Boulogne-Billancourt...), ainsi que dans trois métropoles de la face ouest, Rennes, Nantes et Bordeaux.

En orange, les communes où Emmanuel Macron dépasse sa moyenne nationale (66,06%). En violet, celles où Marine Le Pen dépasse sa moyenne nationale (33,94%). Cliquez sur la carte pour l'agrandir, et ici pour en lire un commentaire complet. Carte réalisée par Alexandre Léchenet.

Dans toute une série de communes «bourgeoises», le candidat En Marche! a apparemment bénéficié de reports de voix de la droite plus massifs qu'au plan national. Ainsi, à Neuilly, il passe de 24% à 89% en quinze jours, l'écart entre les deux chiffres, dans cette commune où la gauche réalise des scores résiduels, étant exactement égal au score de Fillon (65%). À Marcq-en-Barœul, commune de l'agglomération de Lille qui fait partie des plus assujetties à l'impôt sur la fortune, le nouveau président bondit pareillement de 27% à plus de 80% des voix. À l'inverse, dans certaines communes des Hauts-de-France ou de Paca, les reports de voix ont été médiocres: à Calais, où plus de 16.000 électeurs avaient vu leur favori éliminé au premier tour, Le Pen gagne 5.000 voix en quinze jours et Macron seulement 7.700 voix.

Vote périphérique

Emmanuel Macron l'emporte donc dans toutes les catégories de communes, des plus petites aux plus grandes, comme on le voit sur le graphique ci-dessous, qui regroupe les scores par type d'aire urbaine, c'est à dire les bassins de vie des populations (chaque type d'aire regroupe 15 à 25% de la population française).

 
 

On constate que son score augmente avec la taille de l'aire urbaine, constat dans la lignée de celui du premier tour et d'un vote FN qui s'est déplacé, depuis vingt ans, du centre vers les périphéries. Hors des aires urbaines, il recueille un peu moins de 58% des voix contre 42% à Marine Le Pen. À l'inverse, dans l'aire urbaine de Paris, la deuxième plus grande d'Europe derrière celle de Londres, il frôle les 78%. Ce qui signifie, en tenant compte des bulletins blancs et nuls, que plus d'un électeur inscrit sur deux y a voté pour lui, et moins d'un inscrit sur six pour Marine Le Pen.

Si l'on s'intéresse non pas à l'appartenance de la commune à une aire urbaine plus ou moins grande, mais à son statut dans cette aire urbaine (cœur, périphérie, etc), Emmanuel Macron arrive là encore en tête partout. Sans surprise, il est nettement devant, avec près de 71% des voix, dans le cœur des grands pôles d'activités de plus de 10.000 emplois. Marine Le Pen, elle, surperforme sa moyenne nationale dans les «couronnes», les ensembles de communes qui entourent les «cœurs», où elle recueille 40% à 42%.

Pas d'oppositions totales

Elle atteint même son apogée, à près de 45%, dans l'autre versant de ce qu'on appelle le périurbain, les communes dites «multipolarisées», c'est à dire celle dont les habitants travaillent dans plusieurs aires urbaines différentes –c'est aussi le seul ensemble territorial où, de très peu, elle a davantage séduit que l'abstention et les votes blancs et nuls. Des communes où on trouve par exemple Saint-Gilles, dans le Gard, première ville à avoir élu un maire FN en 1989, où la présidente du parti fait près de 56%; où Vauvert, dans le même département, où elle frôle les 53% dans cette ville appartenant à la circonscription de Gilbert Collard.

Au final, l'examen géographique des votes Macron et Le Pen conduit au même constat que l'examen sociodémographique: celui d'un vote certes contrasté, mais qui, écart énorme oblige, ne place pas pour autant deux France en complète opposition, comme le notait déjà le chercheur Frédéric Gilli après le premier tour. Le président élu est en effet majoritaire dans toutes les régions, quasiment tous les départements et les trois-quarts des communes; dans toutes les catégories d'âge, de diplôme et de revenu; dans toutes les catégories socioprofessionnelles, à l'exception (notable) des ouvriers; et dans tous les types d'habitat, des villes aux campagnes en passant par le périurbain. Un président plébiscité par les métropoles, donc, mais qui ne saurait être réduit au seul cliché de l'élu des «bobos» des grandes villes.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (940 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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