France

On peut se raconter plein d’histoires rassurantes: la réalité ne l’est pas

Claude Askolovitch, mis à jour le 08.05.2017 à 8 h 49

Marine Le Pen, en quelques jours de campagne, a démontré à la face du pays son inadéquation à la fonction qu’elle espérait: elle n’en a pas moins recueilli plus de dix millions de suffrages.

GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

C’est l’heureux Nietzsche qui l’assure dans son Gai savoir. La philosophie a pour grand mérite de «nuire à la bêtise». A cette aune, Emmanuel Macron, qui aime ce mot, a agi en philosophe en devenant Président de la République. La bêtise a été empêchée, qui piochait dans ses notes mal digérées et inventait des diffamations nauséeuses pour surnager. Nonobstant, la bêtise a la vie dure. Lui nuire ne l’abat pas; il va falloir philosopher encore le temps d’un quinquennat, pour faire plus que nuire au Front national, quel que soit le nom que lui donneront ses notables. 

La bêtise d’extrême-droite séduit encore

On peut se raconter plein d’histoires rassurantes, au lendemain de l’Hymne à la joie d’un Président de 39 ans. La réalité ne l’est pas. Marine Le Pen, en quelques jours de campagne, a démontré à la face du pays son inadéquation à la fonction qu’elle espérait: elle n’en a pas moins recueilli plus de dix millions de suffrages. C’est une masse, dix millions de bulletins de vote, quand ils se donnent à un nationalisme hostile, ayant promis de saboter l’Europe au dehors et d’empoisonner l’existence de minorités religieuses au dedans, s’appuyant sur la propagande d’un Etat autoritaire, la Russie, et de maniaques de la désinformation, l’alt-right américaine. Et dont la candidate s’est montrée incapable d’étayer ses fantasmagories économiques. Et obtient pourtant plus de dix millions de voix.

C’est l’état exact du pays. La bêtise d’extrême-droite rameute plus d’un tiers de l’électorat exprimé; qu’on y rajoute abstentionnistes ou porteurs de votes blancs ou nuls, qui ne jugent pas indispensable de s’y opposer, et relativisent la bêtise, quand ils n’y consentent pas? Cela fait du monde. Qu’il s’agisse d’une bêtise d’adhésion, d’une bêtise de rejet (des élites, de l’Europe, du mal-vivre, du chômage, de la violence, et de ceux qui taxent, comme ici, de bêtise, l’exutoire des abandonnés), d’une bêtise xénophobe ou d’une bêtise économique, d’une bêtise raciste, ou islamophobe, ou raciste, ou sans raison première, d’une bêtise enthousiaste ou d’une bêtise par défaut… Macron lui a nui. Elle est encore là.

On s’est suffisamment alarmé ces dernières années pour se contenter de la rémission? Marine Le Pen n’a pas remporté le vote des jeunes, devancée par Mélenchon au premier tour, puis par Macron au second. Le parti qu’elle dirige n’est plus le premier parti de France. Ses troupes pourraient, à bon droit demander des comptes à une dirigeante insuffisante. On va peut-être subir un nouvel épisode des tragédies de l’extrême droite, leurs guerres civiles? Peut-être la justice, enfin, va poursuivre ce que le réflexe républicain a commencé? Peut-être Madame Le Pen a vécu son plus beau moment et n’en aura plus d’autre? Mais resteront des dix millions et demi d’électeurs ayant préféré la bêtise au philosophe.

Macron le sait. Il le dit, en tous cas. Il a des mots, devenant président, pour admettre que sa victoire n’y change rien, s’il ne travaille, s’il oublie l’humilité, et dit combien le pays est abimé. Connait-il son équation? Il est élu pour enrayer la décomposition du pays, redonner du travail et de la justice. Mais sans la décomposition, il ne serait pas là. C’est parce que la vieille politique n’était plus un antidote contre la sourde bêtise qu’il a accompli sa marche.

La terrifiante décomposition

On entend par «décomposition» la divagation des électorats vers des refus structurants, qui interdisent que l’on raisonne et que l’on débatte, que l’on reste dans le domaine de la discussion et de la dialectique, de la démocratie encore. La décomposition n’est pas un autre mot pour la souffrance sociale. La souffrance est le prétexte de la décomposition. La souffrance ne se discute pas; elle se respecte, et se soulage; il conviendra de ne pas se tromper de politique, et le pari de la protection/dérégulation a dû être pensé, espère-t-on. La souffrance ne se néglige pas ni ne se méprise. On lui parle et on la respecte. Mais la décomposition terrifie; ce moment où l’intelligence abdique et se suicide, où l’on se nourrit de rumeurs et de haine, où la puanteur des fake news, des calomnies, des peurs accumulées, de la défaite perçue comme un destin inéluctable, un soulagement presque, devient l’atmosphère naturelle d’une part de l’opinion. Où ne peut plus alors discuter et convaincre. On ne voit plus, alors, la saleté de ce que l’on vous propose. On se protège du simple bon sens en beuglant de haine cette Marseillaise qu’ailleurs, on chante comme un hymne de liberté.

L’identitarisme est une décomposition. La peur du «grand remplacement» est une décomposition. Les plagiats de la droite extrême par des ambitieux attristés sont la décomposition La tolérance sans culture dont on a fait preuve, avant que son ridicule éclate, envers les idées défendues par Marine Le Pen, cette lâcheté d’avoir adoubé son discours comme une «dédiabolisation», sont consubstantielles à la décomposition…

Si Macron échoue, la décomposition nous reprendra, et d’autant plus forte

Emmanuel Macron réussira si l’on parvient à renommer les choses, et dire les refus. Il devra conjurer l’horreur sociale. Il devra parler à tous et convaincre ce pays qu’on ne guérit pas en faisant des choses sales. Lui qui parle de son devoir de nous protéger, il devra montrer que l’on peut protéger un peuple en restant digne, que le refus -par exemple- des migrants ou de la misère des autres n’est pas une protection mais un avilissement. Lui qui veut ranimer l’esprit de conquête, devra prendre grand soin de ceux qui sont déjà envahis, et leur parler comme à des égaux, sans mépriser mais sans céder à leur malheur. Il doit du pain et du sens. C’est infiniment plus difficile à rendre, le sens, que l’imposition d’une simple série d’ordonnances de fluidification du marché du travail, puisque c’est une intention. Macron va devoir multiplier les whirlpool, et encore et encore, et en faire autant d’exercices platoniciens. Et il a intérêt, Président philosophe, à ne pas s’être trompé, Président social-libéral, sur son diagnostic et nos remèdes.

S’il échoue, la décomposition nous reprendra, et d’autant plus forte.

L'insoumission face à la décomposition

On ne sait pas encore si l’insoumission est un antidote à la décomposition, ou  si elle lui appartient déjà. A entendre Jean-Luc Mélenchon dans son monde, dimanche soir, sabrer le «nouveau monarque présidentiel» qui s’apprêterait à mettre en place «la guerre contre les acquis sociaux et l'irresponsabilité écologique», on enviait presque les certitudes du combat, qui sait par avance les actes de l’ennemi, et les décrit, et s’en convainc. Par sa langue, Mélenchon libère et enrégimente à la fois. Il réinvente les solennités républicaines, mais leur donne son parti comme unique débouché possible.  Il évoque en vibrant l’urgence de la justice. «Puisse le sens du destin de notre patrie vous habiter monsieur le président. Et la pensée des démunis, sans droits, sans toit, sans emploi, vous obséder. Puisse la France y trouver son compte.» Puis lance des appels au peuple comme si lui seul pouvait l’interpréter. «J’appelle les 7 millions de personnes qui se sont regroupées autour du programme dont j'ai été le candidat à se mobiliser et à rester unies. Fédérez-vous, sans vous éparpiller, puisque vous avez vu comment à 600.000 voix près, vous avez été éliminés de ce deuxième tour (…) Fédérez-vous si vous vous reconnaissez dans l'humanisme écologique et social qui est nécessaire à notre temps et dont je m'efforce d'être le porte-parole»

Fédérez-vous? Le mot résonne comme la Commune de Paris, suppliciée par la République bourgeoise. Mélenchon met tant de drames dans ses invites, qu’il interdit qu’on en débatte. Il a organisé -était-ce habile ou indigne- son entre-deux-tours dans une aberration politique: qu’importât que l’insoumis vote ou non Macron contre l’extrême droite, seule importait l’unité supérieure de l’insoumission, qui reprendrait sa marche en avant. S’étant retiré de la défense de la République, il repart en guerre désormais, contre Macron uniquement, rassemblés dans la même opprobre que l’extrême droite: «Ce pays et les gens simples qui le peuplent ne sont condamnés ni au pouvoir des riches, ni à celui des haineux.»

Que la moitié des électeurs mélenchonistes aient voté Macron, par refus du pire, est réconfortant; qu’une autre moitié se soit abstenue ou ait voté blanc témoigne d’un refus aberrant: on ne fait rien avec ce refus

Ce que dit Marine Le Pen, les mots pauvres qu’elle distille, ne vaut pas qu’on l’analyse. Tout est simple, et la bêtise est ingénue. Mais Mélenchon, par sa langue chatoyante, laisse circonspect. Comment agit-on et discute-t-on, si l’on est dans le marais bienveillant qui a porté Macron au pouvoir, avec les Mélenchonistes et leur conviction d’être le bien? Comment fait-on, quand une jeunesse entre en politique portée par l’idée d’une seule vérité, irréductibles aux dangers évidents. Comment fait-on, avec ceux qui pensent vraiment que Macron n’est que le pouvoir des riches, et que la richesse est aussi condamnable que la haine? Que la moitié des électeurs mélenchonistes aient voté Macron, par refus du pire, est réconfortant; qu’une autre moitié se soit abstenue ou ait voté blanc témoigne d’un refus aberrant: on ne fait rien avec ce refus; on ne l’amende pas; on ne le corrige pas; il se refuse au dialogue; il participe de la décomposition de la démocratie; mais il se vit comme l’amorce d’une démocratie supérieure, au véritable service du véritable peuple: le monde commun est égaré.

Ce n’est pas la première fois que la politique modérée, que l’on méprise en l’appelant le marais, se confronte aux impossibles, de l’extrême droite et de la gauche absolue. Il fut un temps où les démocrates surnageaient entre fascisme et communisme. Ceci n’est qu’un rappel, toutes choses égales par ailleurs. Dans cet étau, on balbutiait des dialogues, et le fascisme était littéraire par Drieu, le communisme poète par Aragon, et leurs phrases étaient de si beaux pièges? Marine Le Pen nous fait la grâce de mal parler, comme ses soudards et ses technos. Jean-Luc Mélenchon ranime avec cruauté notre goût de la langue, du lyrisme des justes causes, mais ne se laisse pas applaudir; il préfère organiser des refus; il en construit sa barricade, et va tirer sur cet homme jeune, pour que nul doute ne subsiste: hors lui, l’espérance est illusoire. On s’illumine pour mieux redouter, si l’on ne veut pas s’abandonner.

On va soupeser, les semaines qui viennent, ce que les refus pèseront aux législatives. On en tirera des conclusions sur la suite du quinquennat, et on tracera les lignes d’avenir des partis. Tout ceci sera passionnant et quantitatif. Mais il s’agira d’autre chose: dans le pays, combien de refus, combien de barricades, combien de dissidences mentales, combien d’univers parallèles, de forteresses de conviction, qui résistent et résisteront encore… Le Président Macron vient vers nous précédé de mots choisis. «Je sais la colère, l'anxiété, les doutes», dit-il, et aussi cela: «Je respecterai chacune et chacun dans ce qu’il pense», et aussi: «Je vous servirai dans l’humilité». Puisse-t-il ne rien oublier de cet engagement, cet homme conscient de sa valeur et qui ne démord pas de ses convictions. Car l’humilité est le seul programme possible, dans ce pays essoré, l’humilité et la patience, quand une partie du peuple ne peut plus vous entendre, qu’il faut pourtant induire en respect, en sachant nuire à ce qui l’inspire. 

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (140 articles)
Journaliste
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