France

Emmanuel Macron, dernier président de la Ve République

Gaël Brustier, mis à jour le 08.05.2017 à 6 h 01

Nouvellement élu à la tête d'un régime profondément en crise, il va devoir porter un vrai changement s'il veut survivre.

Eric FEFERBERG / AFP

Eric FEFERBERG / AFP

Élu ce dimanche 7 mai 2017 avec plus de 65% des suffrages exprimés, tout laisse paradoxalement penser qu’Emmanuel Macron, pur produit des élites du pouvoir de la Ve République, en sera le dernier Président. Ce second tour face à la candidate d’extrême droite a révélé l’impréparation de celle-ci à l’exercice du pouvoir. Portée à environ 11,5 millions de suffrages, Marine Le Pen a pourtant davantage fait la démonstration de son impuissance politique que de sa considérable force électorale. N’imposant aucun nouveau thème, l’extrême droite exploite sa rente, sans pouvoir nourrir un quelconque espoir chez les siens d’accéder au pouvoir.

L’extrême arithmétiquement à son sommet est saisie par le vertige de l’impuissance. Le nombre de bulletins blancs et nuls a avoisiné les 4,5 millions de voix. L’abstention a atteint un record depuis 1969. Nous vivons un moment historique. Ce 7 mai 2017 marque le commencement de la fin de la Ve République.

La crise de 2008 a fonctionné comme un séisme dont les multiples répliques ont ébranlé la vie de nos sociétés. L’onde de choc partie de la finance s’est propagée depuis une décennie à l’économie d’abord puis aux rapports sociaux et a ébranlé les certitudes les plus ancrées. Au point de remettre en question le fonctionnement de différents régimes démocratiques d’Europe. Les ouvriers des différents pays européens ont évidemment été victimes de la crise, laissant entrevoir un clivage entre «gagnants» et «perdants» de la mondialisation.

Intuition réussie

Cependant, plus déterminante pour la stabilité politique de différents pays européens, la fragilisation et la précarisation des groupes sociaux diplômés vivant souvent dans les métropoles a suscité un vent de contestation des politiques publiques menées en conformité avec le consensus des gouvernants des pays de l’Union européenne. C’est cette dimension qui relativise l’idée d’un clivage entre «société ouverte» et «société fermée» et qui explique que, pendant cette campagne, des éléments de contestation fondés sur l’aspiration à l’égalité et à l’amélioration de notre cadre démocratique, ont concurrencé l’antienne du national-populisme.

Le génie d’Emmanuel Macron est d’avoir compris suffisamment tôt que la France vivait une crise profonde, dont les grandes formations politiques qui avaient alternativement gouverné, sortiraient laminées. Observateur, il a compris très rapidement que le parti qui soutenait l’action de François Hollande n’était plus et ne pouvait plus être.

Crise d'adhésion

Emmanuel Macron a une fonction précise dans moment historique: perpétuer les fondamentaux du régime politique de la Ve République et adapter notre pays au capitalisme en devenir. Il a moins à craindre, il le sait, de la coalition électorale du Front national que de la défection de groupes sociaux jadis enclin, par la droite ou par la gauche, à soutenir les fondamentaux de la Ve République. Si son électorat est emblématique d’une France plus optimiste, libérale, européenne, plutôt urbaine, des régions de l’Ouest, on peine à voir comment il pourra l’étendre et susciter l’adhésion de suffisamment de Français à son projet.

La crise rampante de régime court depuis l’établissement du quinquennat mais a pris un caractère explosif après 2008. La participation au consensus économique au sein de l’UE a progressivement remis en cause la légitimité de politiques perçues comme impuissantes à mesure que les traits autoritaires du système communautaire se sont affirmés. Une sourde défiance n’a cessé de croître aboutissant au phénomène «dégagiste», consistant à sanctionner les gouvernants ou anciens gouvernants. Le bulletin de vote ne pesant plus sur le contenu des politiques, il a davantage servi à changer les têtes de ceux qui les exécutait.

Nouveaux fronts

Cette crise profonde, longtemps souterraine, a pris un tour spectaculaire avec l’éviction des deux candidats des partis ayant gouverné la Ve République. Cependant, d’autres indices existaient. Au cours du quinquennat Hollande, deux projets de loi ont suscité des mouvements sociaux d’ampleur. Le projet de loi sur le «mariage pour tous» et celui dit «loi travail». Deux groupes sociaux, au sein desquels de jeunes diplômés jouaient un rôle moteur, n’ont pas fait que contester le contenu d’une loi. Il ont remis en cause la légitimité de ceux qui le portaient devant le Parlement.

C’est le fait nouveau de ce quinquennat: la ligne de front a bougé. Géographiquement, elle passe par le cœur des métropoles, sociologiquement elle donne à ces diplômés jadis sagement respectueux des partis de gouvernement, une fonction nouvelle leur donnant capacité d’entraînement sur d’autres groupes sociaux. Les anciennes identités politiques s’effondrent, les autres peinent à prendre leur forme définitive, tant ce qui relève de l’idéologie, de la vision du monde est porté à incandescence et prend une forme magmatique. Cette campagne aura accéléré la mutation, l’effondrement ou l’apparition de nouvelles identités politiques et révélé des fractures et de clivages au potentiel déflagrateur.

Marges de manœuvre réduites

Les groupes sociaux qui soutiennent Emmanuel Macron sont ils compatibles, dans leur rôle dirigeant et dominant, avec ceux qui seraient nécessaires pour gouverner dans la durée? Ce dimanche soir, pour analyser la victoire du désormais président Macron, François Bayrou évoquait la vison de Valéry Giscard d’Estaing d’une France «moyennisée» rassemblant «deux Français sur trois», une vision à contretemps historique, décalée, déphasée, anachronique… une vison politiquement dangereuse car analytiquement fausse. Gageons que le nouveau président ne partage pas l’analyse légère de ses partisans.

La chance et la force d’Emmanuel Macron sont venues de ce contexte. Ces mêmes facteurs pourraient vite le placer dans une position inconfortable. Les marges de manœuvre dont il dispose pour mener sa politique sont réduites. Elles sont désormais concentrées sur «l’assouplissement» du droit du travail et la levée des «blocages» (fiscaux, sociaux, réglementaires) censés peser sur les entreprises.

Fragilités

La fin du système partisan qui a porté la Ve République ne signifie pas la fin de ce régime, elle est un symptôme de la gravité de sa crise. La société française sera plus rétive que jamais. Ce président, audacieux et astucieux dans la conquête du pouvoir, devra asseoir durablement une centralité politique déjà fragilisée par l’analyse des faits électoraux.

Emmanuel Macron a renoncé deux jours avant le second tour à demander aux candidats souhaitant être investis par En Marche! de quitter leur parti d’origine. Sa promesse de renouveler le personnel politique, de substituer un nouveau personne politique à l’ancien a été nettement relativisée. Le nouveau monde entre à l’Élysée appuyé sur le bras de l’ancien…

Gaël Brustier
Gaël Brustier (106 articles)
Chercheur en science politique
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