France

Il aura fallu attendre deux heures pour qu'il se passe quelque chose

Titiou Lecoq, mis à jour le 10.05.2017 à 17 h 55

S'il a sérieusement planté son premier discours, après avoir traversé la cour dans un geste mitterrandien, Emmanuel Macron a enfin investi la fonction.

Philippe LOPEZ / AFP

Philippe LOPEZ / AFP

Bah voilà. C’est fait.

A titre personnel, j’ai vécu cette soirée électorale dans un état de frigidité total. Si, au premier tour, je m’étais emmerdée, cette fois, c’était pire. Je n’y étais pas. Autant dire que j’attendais avec impatience le discours d’Emmanuel Macron, histoire de me réveiller, de ressentir quelque chose, que ce soit de l’enthousiasme ou de l’agacement. N’importe quoi pour me sortir de ma torpeur.

Et Emmanuel Macron a parlé.

Et ma plaquette de mélatonine s’est suicidée. Elle m’a laissée un mot: «tu n’as désormais plus besoin de moi». Une amie m’a écrit «j’ai failli m’endormir alors que j’avais fait la sieste».

Comment peut-on à ce point foirer son premier discours un peu officiel (même si bien sûr, il n’y a pas encore eu de passation de pouvoir)?

Le discours post-résultat de second tour, c’est paradoxalement un peu comme un premier rendez-vous. Ok, on connaît les candidats depuis des mois, en général on connaît même les aspects de leur vie privée qu’ils ont voulu mettre en scène. Mais cette prise de parole est particulière. Elle doit refléter le respect des électeurs qui n’ont pas voté pour vous et l’enthousiasme de la victoire. Elle doit s’adresser à chacun d’entre nous. Elle doit donner envie du lendemain. C’est exactement ce qu’Emmanuel Macron a essayé de faire.

Certes, il a eu des problèmes techniques. D’abord, on l’a vu en direct à l’image alors qu’il n’était pas prêt, avec un barbu planté au milieu de l’image qui faisait des gestes du bras et une femme à côté de lui qui aspirait ses excès de transpiration et de sébum avec un mouchoir, ce qui n’était pas follement sexy. En plus, il n’a pas pris la parole devant ses partisans, contrairement par exemple à Nicolas Sarkozy en 2007 qui avait pris la parole en étant acclamé et qui avait fait un bon discours.

Ensuite, sur France 2, Emmanuel Macron regardait à peu près deux mètres à côté de la caméra. Quand j’ai zappé sur TF1, il y était presque, mais pas tout à fait... Clairement, il y avait eu une tentative de sabotage, comme si quelqu’un avait placé le prompteur en haut à droite de la caméra. Du coup, alors qu’il devait nous parler les yeux dans les yeux, j’avais l’impression qu’il regardait mon chat, installé à côté de moi sur le canapé, ce qui était un peu vexant vu que cette saloperie à poils n’a pas daigné lever son cul pour aller voter.

On y ajoute le fait que ce soir-là, Emmanuel Macron a inventé une nouvelle nuance dans la gamme du blafard: le gris-marron. (Je pense que celui ou celle qui avait fait la balance des blancs va vite pouvoir profiter du super plan de formation professionnelle que le futur gouvernement va mettre en place.) Comme on me l’a fait remarquer sur Twitter, l’ensemble n’était pas sans rappeler les vidéos de prise d’otage.

Mais ça ne suffit pas à expliquer la plantade.

Il y a autre chose, ce petit truc qui m’a irrésistiblement fait penser à ça :

 

Heureusement qu’il a arrêté le théâtre parce qu’Emmanuel, si tu me permets, je crois que ce n’était pas ta vocation.

D'ailleurs si je peux me permettre une autre remarque, quand ton prof d’éloquence et d’art lyrique t’a dit de ne plus forcer ta voix mais plutôt de jouer sur ses modulations, d’apprendre à manier le chuchotement, la voix grave, le silence, ce n’était pas forcément à prendre au pied de la lettre. J’imagine qu’il a dit «en général», pas «tout le temps». Parce que là, ça m’a vraiment rappelé le jour où ma mère m’a fait m’asseoir en face d’elle pour me parler calmement. Elle m’a parlé de la beauté de la vie, et de sa fragilité, de la grande aventure que nous vivons tous. Et elle disait ça sur un ton grave. En fait, c’était pour m’annoncer que mon poisson rouge était mort et qu’elle allait agir dignement, dans le respect de chacun, en accord avec nos valeurs communes, en le balançant dans les toilettes de la maison.

Bref, ce premier discours était à mon avis un foirage complet.

La magie du pouvoir

Il aura fallu attendre deux heures pour qu’il se passe quelque chose. Deux heures pour que l’on voit un homme seul, silencieux, traverser la cour Napoléon du Louvre et que l’on comprenne que l’on vivait le résultat d’une élection présidentielle. La référence à Mitterrand n’était pas hyper subtile mais réussie et le manteau très bien coupé.

Philippe LOPEZ / AFP

Mais au- delà de l’imagerie mitterrandienne, ça m’a rappelé la série The Crown, dans l’épisode sur le couronnement d’Elizabeth II. Pendant la cérémonie, il y a un moment où la Reine est cachée par un drap parce qu’il se passe alors quelque chose de l’ordre du surnaturel, elle n’est plus une simple humaine, il y a une sorte de transsubstantiation. Cette opération la fait véritablement reine, et cette transformation, profondément intérieure, est d’autant plus magique qu’elle est cachée.

Bourdieu expliquait combien le pouvoir est symbolique: il a besoin de magie pour exister. On a assisté exactement à ça, la naissance symbolique du pouvoir d’un homme. Comme s’il y avait eu une opération magique dans la voiture, cachée de nos yeux, et que l’on découvrait pour la première fois le président. L’originalité, c’est qu’il a créé sa propre cérémonie avec cette traversée de la cour du Louvre et son discours devant la pyramide. Normalement cette opération se fait par le biais de la tradition, le palais de l’Elysée, le tapis rouge, le grand collier de la Légion d’honneur. Emmanuel Macron a réussi à s’en dégager, comme Napoléon dans le tableau de David, qui s'étant couronné lui-même, sans attendre de l'être par le pape Pie VII comme l'aurait voulu la tradition, prend ensuite l'autre couronne pour la placer sur la tête de Joséphine.

La famille de Macron a d’ailleurs été présente lors de cette cérémonie puisque pour la première fois, ses beaux-enfants et petits-enfants étaient réunis, sur scène avec lui et son épouse. Ce qu’a dit Emmanuel Macron dans cette seconde prise de parole de la soirée n’avait par ailleurs rien d’extra-ordinaire, mais ce n’était plus important. La dimension véritablement magique du pouvoir est hors des mots. On a vu pour la première fois le nouveau président de la République.

Titiou Lecoq
Titiou Lecoq (177 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte