France

Emmanuel Macron président: «En Marche!», mais vers où?

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 07.05.2017 à 20 h 11

Jamais élu, encore presque inconnu du grand public il y a cinq ans, Emmanuel Macron, vainqueur avec 65% à 66% des voix, remporte un succès aussi stupéfiant qu'assorti d'interrogations sur son mandat, sa majorité, son opposition, son équipe et son style.

ERIC FEFERBERG / AFP

ERIC FEFERBERG / AFP

Il y a un peu moins de cinq ans, Libération tirait le portrait d'un jeune conseiller de l'Élysée quasiment inconnu du grand public, sous le titre «Avec Macron, l'Élysée décroche le poupon». L'article se terminait sur une confidence, anonyme évidemment, d'un «ami» du portraituré: «Je suis sûr qu’au fond de lui, il rêve de devenir président de la République.» Ce 7 mai 2017, le «poupon» a décroché l'Élysée: Emmanuel Macron a largement remporté le second tour de l'élection présidentielle, avec 65% à 66% contre 34% à 35% à Marine Le Pen, selon les premières estimations des instituts, Ifop, Ipsos, Elabe et Kantar-Sofres disponibles à 20 heures.

Cette victoire est stupéfiante au vu des standards français: les électeurs viennent de hisser à la magistrature suprême un homme qui ne s'était jamais, jusqu'ici, présenté à une élection (du jamais vu depuis... le général De Gaulle). Un homme qui a créé son propre parti, En Marche!, six mois à peine avant le lancement de sa campagne, et en a fait une machine qui l'a hissé jusqu'à l'Élysée. Un homme qui, comme Valéry Giscard d'Estaing ou Nicolas Sarkozy en leur temps, a réussi l'alternance au sein de son propre camp, puisqu'il aura successivement, sous le dernier quinquennat, occupé les postes de secrétaire général adjoint de la présidence et de ministre de l'Économie –mais sans avoir mûri, contrairement à eux, ce projet pendant une bonne décennie...

Incertitudes

On a souvent, ces derniers mois, comparé Macron à Giscard. Celui-ci l'avait emporté, en 1974, sur l'argument du «changement dans la continuité». Cette fois-ci, il s'agit plutôt du changement dans l'incertitude. Une incertitude dûe, déjà, au sens réel du mandat confié au vainqueur, à l'issue d'un second tour où le traditionnel clivage gauche-droite s'est estompé. Si le score de Marine Le Pen lui paraîtra presque décevant au vu de ce qu'avaient pu lui faire miroiter les sondages, et tombe sous la barre des 40% que s'étaient fixée beaucoup de dirigeants frontistes, il constitue néanmoins un net progrès par rapport aux maigres 18% recueillis par son père dans la même situation en 2002. Une percée qui peut faire espérer à la formation frontiste, qui ne compte que deux députés à l'heure actuelle, d'arriver à constituer un groupe parlementaire en juin, et qui dessine une situation sociale et politique potentiellement explosive. Le «front républicain» n'a pas coulé, mais a pris l'eau par endroit, du côté des électeurs de François Fillon –qui avait explicitement appelé à voter Macron– comme de ceux de Jean-Luc Mélenchon –qui ne l'avait pas fait.

Une incertitude aussi dûe à la prochaine échéance électorale, les législatives des 11 et 18 juin. Jusqu'ici, le parti qui remportait la présidence remportait les législatives dans la foulée, aussi bien en 1981 qu'en 1988 (avec une majorité relative pour le PS), en 2002 qu'en 2007 ou 2012. Mais il disposait à chaque fois, contrairement à En Marche!, d'une base substantielle de sortants. Les deux partis que, jusqu'ici, on qualifiait «de gouvernement», Les Républicains et le PS, sont eux sortis éliminés et traumatisés du premier tour. Les premiers espèrent que l'implantation de leurs sortants pourra leur valoir une victoire aux législatives et une cohabitation qui enverrait à Matignon François Baroin. Les seconds, dont l'électorat a été littéralement siphonné par Macron et Mélenchon le 23 avril, risquent un cataclysme électoral de l'ampleur de celui de 1993 (57 députés). Mais la situation risque d'être rendue floue, dans les prochaines semaines, par la possibilité offerte à certains candidats aux législatives de s'enrôler sous une bannière «majorité présidentielle» tout en restant membres de leur parti. Une hypothèse que vient par exemple d'évoquer un des ténors de la droite, l'ancien ministre de l'Agriculture Bruno Le Maire.

Quel style de gouvernement?

Incertitude, enfin, sur la pratique présidentielle du huitième président de la Ve République, qui devrait attaquer son quinquennat avec une popularité faible pour ce poste (il est actuellement à 41% dans le baromètre de Kantar-Sofres). La future composition de son gouvernement semble bien plus incertaine que pour ses prédécesseurs, témoin les nombreux noms qui circulent pour Matignon, y compris certains assez peu connus du grand public, comme son bras droit de campagne Richard Ferrand, l'eurodéputée Sylvie Goulard ou l'ancienne patronne de la SNCF puis secrétaire d'État au Commerce extérieur Anne Marie-Idrac. Son style de gouvernement aussi reste à définir: Emmanuel Macron est à la fois l'homme qui, lors de la négociation de la loi qui porte son nom en 2015, a passé des dizaines d'heures à débattre d'amendements au Parlement (avant que Manuel Valls ne siffle la fin d'un partie d'un 49-3) mais qui s'est aussi dit prêt à faire passer une réforme d'ampleur du Code du travail par ordonnances.

Quand ils ont élu François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy ou François Hollande, les Français les connaissaient depuis plusieurs décennies. Rétrospectivement, dans le passage du candidat au président, il était difficile d'être totalement surpris par leur style de gouvernement. Cette fois-ci, dans cette présidentielle qui a donné lieu à une version maximaliste du «sortez les sortants», éjectant successivement Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, François Hollande, Manuel Valls ou François Fillon, ils ont opté pour l'inconnu. Emmanuel Macron deviendra  à 39 ans, en fin de semaine prochaine, le plus jeune président de la République de l'histoire, battant d'une année environ Louis-Napoléon Bonaparte, qui en avait un peu plus de 40 lors de son accession à l'Élysée en décembre 1848. Ce dernier avait vu son élection qualifiée par Karl Marx de «18 Brumaire»; Emmanuel Macron devra lui montrer que son 7 mai n'était pas un 18 brumeux.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (918 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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