Culture

La mixtape est-elle un art perdu?

Michael Atlan, mis à jour le 04.06.2017 à 19 h 26

Souvent considéré comme le vestige d'un monde disparu, quand la génération X était encore jeune, l'art de la mixtape n'est peut-être pas aussi perdu qu'on pourrait le croire. Il n'a en fait jamais été aussi simple d'en faire.

légende | pseudo du photographe via Flickr CC License by

légende | pseudo du photographe via Flickr CC License by

La dernière fois que je suis tombé amoureux, il m’a fallu trois ans pour avouer mes sentiments. Ca peut paraître énorme mais c’était un progrès. Adolescent, la simple idée de me retrouver face à celle qui faisait battre mon coeur plus vite que les autres ne m’effleurait l’esprit que dans le confort d’un rêve bercé par la mélodie d’un slow de Mariah Carey.

Si les quelques décennies que j’ai passées sur cette Terre m’ont appris à vivre avec ma timidité, il reste un domaine dans lequel j’ai encore du mal à lutter contre ma nature. Les filles. Le cliché de l’héroïne de comédie romantique soudainement maladroite quand elle aperçoit son crush n’est pas, en ce qui me concerne, le fruit du travail d’un scénariste paresseux. Quand mon cœur se met à battre trop fort, mes joues deviennent trop rouges et mon sens de la coordination beaucoup trop approximatif. Alors parler de ces sentiments-là, à voix haute, avec des mots, est un exercice qui a souvent relevé de l’impossible.

La correspondance de la génération X

Pour y remédier, j’ai évidemment tenté plusieurs fois d’écrire «quelque chose de bête et de ridicule», une lettre d’amour comme Alfred de Musset avouant, pour la première fois, à George Sand à quel point il est amoureux. Mais ces lettres, même écrites par les plus grands des poètes, font toujours fuir ceux et celles à qui elles sont adressées. Elles sont pires que des mots marmonnés avec une voix tremblante. Ces lettres font peur. Elles sont trop directes, trop franches. J’en ai fait l’amère expérience. Le cher Alfred, également.

Ce qui m’a sauvé est le fruit d’une technologie de pointe. La cassette audio. Ayant grandi dans les années 1980 et 1990, je fais partie de la première génération d’humains capable, dans le confort de sa chambre, d’enregistrer la musique, toute la musique –du moins celle accessible à la radio ou dans la collection de vinyles de ses parents.

Inventée par Philips dans les années 1960, la cassette, petit rectangle de plastique emballant une piste magnétique, se démocratise au milieu des années 1970 avec l’arrivée sur le marché du radiocassette puis du baladeur en 1979. Pas chère, (assez peu) fragile et réutilisable, la cassette devient, dans les années 1980, le support préféré de la jeunesse pour écouter et diffuser la musique. D’un côté, elle est le moyen pour les DJ, rappeurs ou groupes de garage de diffuser au plus grand nombre et à moindre coût leur beats, rimes ou riffs. De l’autre, elle devient le support de toutes les angoisses adolescentes, le support de l’intime. La cassette faisait pour la génération X ce que la lettre avait fait aux précédentes.

«Un bout de toi que tu révèles aux gens qui en valent la peine»

En se laissant enregistrer à volonté, la cassette a permis à tous ceux qui n’avaient pas les mots de laisser ceux des autres parler pour eux. La mixtape était née. En assemblant des chansons entre elles, la génération X, bercée par le rock & roll, par la pop music, la R&B ou le hip-hop, s’est racontée, une mixtape à la fois. La mixtape était comme un poème, un poème en deux faces et quinze chansons.

Il y avait en effet, comme l’écrivait Rob Sheffield dans son roman Bande Originale, «toujours une bonne raison d’en faire une». Une mixtape pouvait servir à poser l’ambiance d’une fête, à illustrer les paysages défilant d’un road trip ou à embellir une partie de jambes en l’air. Une mixtape pouvait servir à s’excuser, à dire merci, à rompre ou à extérioriser un coeur brisé. Mais surtout, une mixtape pouvait servir à dire je t’aime.

Elle pouvait dire la complexité des sentiments, toutes les nuances du languissement, d’un coeur qui se brise. Elle pouvait dire le choc d’un coup de foudre ou le bonheur de juste apercevoir un sourire. Elle pouvait dire l’impatience, les larmes, l’attente, la solitude. Surtout, elle pouvait dire tout ça en même temps.

«C’est tellement personnel ces petites compilations. C’est un bout de toi que tu révèles aux gens qui en valent la peine. Pour moi, surtout, il y a quelques années, c’était mon mode de communication. Quand t’as pas les mots pour le dire ou que les émotions sont si fortes que ça devient le bordel, tu as toujours la musique parfaite», me racontait ainsi mon amie Vanessa.

«Chaque mixtape raconte une histoire»

Il y a quelques années, comme une forme de deuil, j’avais par exemple raconté ma brève rencontre avec Julie pendant des vacances aux États-Unis. J’avais raconté mon coup de foudre avec «I’ve Just Seen a Face» des Beatles, l’effet de son sourire avec «Smile» de Weezer, les rêves envahissants après son départ avec «Daydream» des Smashing Pumpkins, le début du sentiment de solitude avec «Over And Over» de Rachael Yamagata et «All I Need» de Radiohead, le besoin de la voir avec «See You Soon» de Coldplay, les lettres qui se font de plus en plus éparses avec «Writing To Reach You» de Travis, la peur de la voir disparaître avec «Sorrow» de The National et le passage à autre chose avec «Your smile’s Drug» de Patrick Park.


Aujourd’hui, des années plus tard, quand je réécoute ces chansons, cette mixtape, je repense à Julie, à tous ces sentiments contradictoires et complexes que j’ai traversé pendant plusieurs mois. Et je peux en dire autant de toutes les autres, de toutes ces mixtapes assemblées méticuleusement pendant des heures à tenter de raconter la bonne histoire de la meilleure façon possible, à trouver les bonnes chansons, les bons enchaînements, le bon tempo, la bonne place.

«Les moments que vous traversez, les gens avec qui vous partagez ces moments - rien ne rend ça plus vivant qu’une vieille mixtape. Elle fait un bien meilleur job à stocker des souvenirs que du véritable tissu cérébral. Chaque mixtape raconte une histoire. Rassemblez-les et elles s’additionnent à l’histoire d’une vie», écrivait Rob Sheffield dans Bande Originale.

Un art méticuleux

Car s’il était facile de faire parler les Smiths à votre place, ça ne l’était pas de leur faire dire exactement ce que vous vouliez. Là, la mixtape devenait un art, un art qui, comme une lettre ou une chanson, comme un film ou comme une peinture, s’apprenait et se perfectionnait, un art qui évoluait avec l’âge, avec l’humeur, avec les découvertes et les expérimentations. Mais la mixtape était un art qui avait des règles (subjectives forcément) pour lui permettre de garder son essence. Après tout, comme le disait John Cusack dans High Fidelity, «c’est avec la poésie d’un autre que tu t’exprimes. C’est une chose délicate». Mais surtout «une bonne mixtape, comme rompre, est difficile à faire.»

 

La durée, par exemple. Une mixtape devait être concise. Chaque chanson devait contenir son propre message, son propre but, comme les scènes d’un film ou les chapitre d’un roman. Ce qui était superflu et redondant procurerait inévitablement ennui et bâillements. Une cassette audio étant composée de deux faces de 30 ou 45 minutes, une mixtape était souvent considérée comme parfaite quand elle ne dépassait pas les 60 minutes, voire, dans les cas extrêmes (pour les experts), les 90 minutes. Les plus méticuleux allaient ensuite jusqu’à soigneusement ordonner leur mixtape en deux actes avec une chanson permettant de faire la transition et une autre la conclusion. À titre personnel, j’aimais beaucoup, par exemple, terminer chaque demi-heure avec un morceau instrumental.

Possibilités infinies

Restait le choix des chansons. À ce moment, l’art de la mixtape devenait intense et fiévreux. Il s’agissait de se plonger dans la psyché de celui ou celle à qui elle était destinée. Il s’agissait de montrer à quel point il/elle était spécial(e). À ce moment, il s’agissait de ne pas faire l’erreur fatale, celle qui ruinerait les heures passées à assembler les chansons entre elles. Il s’agissait, à ce moment, de bien choisir, de ne pas se tromper. Comprendre: ne pas remplir sa mixtape à destination d’un(e) fan de Blur de chansons de Oasis. Autant offrir des gants à un manchot.

Il fallait remplir la cassette «de choses qui la rendent heureuse», disait John Cusack.

Il s’agissait aussi de trouver un angle à votre mixtape, un thème. Est-ce que je voulais dire à quelqu’un qu’elle me mettait des papillons dans le cœur? Est-ce que je voulais dire qu’elle allait me manquer ou est-ce que je voulais simplement me présenter, expliquer qui j’étais? Est-ce que je voulais célébrer le printemps, l’été ou l’arrivée de Noël? Est-ce que je voulais dire «je t’aime»? Est-ce que, au contraire, je voulais dire «je te hais» ou «tu m’as brisé le cœur»? Est-ce que je voulais l’inviter à déménager ou à partir en week-end? Ou, plus prosaïquement, est-ce que je voulais l’inviter à faire du sexe? Les possibilités étaient infinies.

Mais l’angle devait être précis. Encore une fois, il s’agissait de ne pas être redondant et, surtout, de viser juste en n’incluant pas, par exemple, une chanson comme «Every Breath You Take» de Police dans une mixtape pour «Je t’aime» à moins d’avoir envie de finir la nuit au poste.


Un manifeste tranché

Vanessa m’a par exemple raconté qu’elle avait fait une mixtape avec «des titres faits pour faire comprendre à mon crush que ben… c’est mon crush. Et bien il a pas trop compris la faute à Candy Hearts (un groupe choisi exprès après une private joke entre nous) qui chantait “I’m Alone When I’m with you” sur le premier morceau Personnellement (c’est loin d’être un avis partagé), j’étais donc partisan des mixtapes avec des chansons qui ne laissent pas place au doute. Rien ne disait mieux le béguin, par exemple, que «You’re so beautiful» de Joe Cocker ou «The First Time I Ever Saw Your Face» de Roberta Flack. C’était peut-être cliché mais c’était honnête, direct sans pour autant être agressif. Et si beau!

Pour cette raison, je préférais, par exemple, choisir la méconnue mais très directe «Well I Wonder» des Smiths à la beaucoup plus connue mais sibylline «Losing My Religion» de R.E.M. au registre des chansons qui parlent d’un amour non-réciproque (le thème central de mon oeuvre). «Losing My Religion» étant dans le Top 5 de mes chansons préférées de tous les temps, c’était un choix difficile de ne pas l’inclure mais c’était ce genre de choix qui faisaient la puissance de votre manifeste.


Un choix fort, tranché qui était toujours récompensé. C’était ces choix qui empêchaient votre mixtape de finir dans un tiroir ou de prendre la poussière dans un grenier. Ces choix montraient votre savoir musical, votre expertise à choisir la bonne chanson pour le bon moment, montraient votre détermination, que vous aviez passé du temps, dépensé de l’énergie à comprendre, à analyser, à écouter.

Rituel

C’était comme une bonne réplique dans un film quand, une fois prononcée, on ne pensait plus qu’à elle. Pour cela, il était toujours bon, également, de varier ses choix, de ne pas choisir uniquement des chansons trop mélancoliques ou trop enjouées, trop molles ou trop rythmées, de jouer sur les émotions, sur la narration, mais aussi de ne pas aller à l’évidence, de choisir des versions live ou des remix, des démo ou des reprises au milieu de tubes du moment ou classiques. La mixtape devait finalement ressembler à la vie, inattendue, un peu chaotique mais plein de sensibilité et de petits plaisirs simples. Elle devait ressembler à la complexité des sentiments entre deux êtres humains, comme l’écrit si bien Stephen Chbosky dans Le Monde de Charlie:

«Le premier cadeau sera un mixtape. Je sais que ça doit être ça. J’ai déjà choisi les chansons et le thème. Elle s’appelle “One Winter”. Mais j’ai décidé de ne pas dessiner sur la pochette. La première face a beaucoup de chansons des Village People et Blondie parce que Patrick aime beaucoup ce genre de musique. Il y a aussi “Smells Like Teen Spirit” de Nirvana que Sam et Patrick adorent. Mais la deuxième face est celle que je préfère. Il y a des chansons qui font penser à l’hiver. Les voici: “Asleep” des Smiths, “Vapour Trail” de Ride, “Scarborough Fair” de Simon & Garfunkel, “A Whiter Shade of Pale” de Procol Harum, “Time of No Reply” de Nick Drake, “Dear Prudence” des Beatles, “Gypsy” de Suzanne Vega, “Nights in White Satin” de Moody Blues, “Daydream” de Smashing Pumpkins, “Dusk” de Genesis, “MLK” de U2, “Blackbird” des Beatles, “Landslide” de Fleetwood Mac et enfin “Asleep” des Smiths (encore!). J’ai passé toute la nuit à travailler dessus et j’espère que Patrick l’aimera autant que moi. En particulier la deuxième face. J’espère que c’est le genre de deuxième face qu’il pourra écouter à chaque fois qu’il conduit seul et qui lui fera sentir qu’il appartient à quelque chose à chaque fois qu’il sera triste.»

Je regrette parfois ces rituels: rester devant la radio en attendant d’entendre/enregistrer LA chanson; assembler les chansons entre elles; rembobiner la mixtape avec un stylo; rester allongé par terre à l’écouter, encore et encore, pour s’assurer que chaque enchaînement fonctionne; écrire minutieusement chaque titre au dos comme s’il s’agissait de phrases parfaitement mûries et réfléchies; dessiner une illustration pour aller au bout de la personnalisation; et, évidemment, offrir la mixtape, gêné mais satisfait, impatient surtout qu’un(e) autre découvre toutes ces chansons et y appose ses propres sentiments, sa propre émotion.

Des rituels qui se sont faits de plus en rares au fil des années. La faute peut-être à l’âge adulte. La faute peut-être aux graveurs de CD qui, via le chapitrage, ont rendu la narration d’une mixtape moins puissante. La faute peut-être aussi aux plateformes de streaming qui, en plus du zapping, ont rendu la précision et la concision de la mixtape désuète. Pourquoi, après tout, se contenter de 15 chansons quand on peut en déverser des centaines, des milliers dans une playlist?

On a même vu apparaître ces derniers mois des playlists dans lesquels des ados se parlent à travers des titres de chansons pour, entre autres, rompre, envoyer une invitation pour aller à Disneyland ou déclarer son amour. Fondamentalement, le concept n’est pas si éloigné de la mixtape. Sauf que la musique n’a plus rien à voir là-dedans. Et si c’est parfois assez mignon, le caractère extrêmement public (et finalement assez facile) de l’entreprise relèverait presque du crève-coeur pour les deux générations précédentes qui se sont usées les genoux devant la chaîne hi-fi à appuyer sur le bouton Record.

Esprit sauf

De là à considérer la mixtape comme un art définitivement perdu, je ne suis pas sûr. Il n’a en fait jamais été aussi simple d’en créer. Les plus nostalgiques Gen-Xers regretteront peut-être les moments pénibles (l’enregistrement, les allers-retours permanents...) mais la technologie a permis de revenir à l’essence même de la mixtape et de sa création: les bonnes chansons au bon endroit. Elles sont en effet désormais toutes là, accessibles, à portée de tympans, de la phase d’inspiration (via, par exemple, des listes de Buzzfeed) jusqu’à l’assemblage grâce à iTunes, YouTube ou Spotify, en passant par le contrôle qualité grâce aux sites de paroles comme Genius.

La dernière fois que j’ai fait une mixtape pour quelqu’un, j’avais ainsi depuis longtemps quitté l’adolescence. J’avais 32 ans. Je voulais dire au revoir d’une façon originale à une amie partant s’installer en Angleterre. Cette mixtape, je ne l’ai jamais mise sur une cassette audio, ni même un CD, juste un lien Rapidshare et une playlist Spotify. J’ai même rompu une règle essentielle en la rendant publique.

Et pourtant… À ma grande surprise, la personne pour qui je l’ai faite m’a dit spontanément, pendant l’écriture de cet article, qu’elle l’écoutait toujours, cinq ans plus tard. «Elle est cool cette mixtape», m’a-t-elle dit. Car, finalement, peu importe le support tant qu’elle est ordonnée et méticuleusement assemblée, tant que l’essence de l’art est respectée. Contraindre la mixtape à rester éternellement une cassette audio serait comme contraindre un artiste à ne peindre que sur une toile ou un musicien à ne jouer qu’avec une piano.

En fait, sur un CD ou sur une clé USB, un zip sur Dropbox ou une playlist Spotify, tant que les garçons tomberont amoureux des filles, que les filles tomberont amoureuses des garçons, que les filles tomberont amoureuses des filles, que les garçons tomberont amoureux des garçons, il y aura toujours des mixtapes pour raconter leurs histoires.

Michael Atlan
Michael Atlan (62 articles)
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