France

Emmanuel Macron et la revanche de la Bécassine bretonne

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 09.05.2017 à 23 h 26

Avec plus de 75% des suffrages en sa faveur, la Bretagne est de très loin une des régions les plus «macroniennes» de France. Et c'est tout sauf un hasard.

Emmanuel Macron en meeting à Quimper, le 16 janvier 2017. FRED TANNEAU / AFP.

Emmanuel Macron en meeting à Quimper, le 16 janvier 2017. FRED TANNEAU / AFP.

Emmanuel Macron est un homme sans fief. Jamais candidat à une élection jusqu'à cette présidentielle, le futur chef de l'État vote au Touquet, fief de la droite bourgeoise où, au premier tour, il a été devancé de plus de vingt points par François Fillon. Il n'a pas de Château-Chinon, pas de Neuilly-sur-Seine, pas de Tulle. Ses scores les plus massifs, il les réalise auprès des Français de l'étranger ou à Paris, cette capitale des provinciaux où il a frôlé les 90% le 7 mai. Et pourtant, s'il se cherche un fief, il n'est pas compliqué à trouver: la Bretagne.

Au premier tour, les quatre territoires qui la composent (Finistère, Côtes-d'Armor, Morbihan, Ille-et-Vilaine) et la Loire-Atlantique, partie de la «Bretagne historique», formaient la moitié des dix départements où le président élu enregistrait ses plus gros scores. Au second, la Bretagne a été, juste derrière l'Île-de-France, la région métropolitaine la plus «macronienne» du pays, avec plus de 75% des suffrages en sa faveur face à Marine Le Pen. Et ce à l'issue d'un quinquennat où elle faisait déjà figure de second fief de Hollande le Corrézien d'adoption, et les Bretons de meilleurs lieutenants: du ministre de la Défense morbihannais Jean-Yves Le Drian, seul à cumuler son poste avec une présidence de région avec la bénédiction de l'Élysée, au Finistérien Bernard Poignant, «oreille du président», ils ont été nombreux dans les cercles du pouvoir. Avant, à l'image des deux cités, de rallier le candidat En Marche!...

«L'incroyable revanche de la Bécassine bretonne»

La rencontre entre la campagne de Macron, la classe politique locale et les transformations de la Bretagne nous dit beaucoup de la mutation d'un certain socialisme français.

En 1913, dans son classique Tableau politique de la France de l'Ouest sous la Troisième République, le géographe André Siegfried prédit de ce bastion du conservatisme que «la Bretagne, au fond démocratique, évolue ou évoluera». Un demi-siècle plus tard, pour la première présidentielle au suffrage universel direct, François Mitterrand n'y recueille que 37% des voix face au général de Gaulle, mais le paysage politique s'apprête effectivement à «évoluer» sous l'impulsion d'une génération de jeunes élus. Dans les années soixante-dix, un premier département, les Côtes d'Armor, bascule à gauche, conquis par le socialiste Charles Josselin après trente ans de règne de l'ancien chef du gouvernement René Pleven, un des premiers engagés de la France libre. Entre 1965 et 1977, la gauche conquiert successivement les grandes villes de la région, Rennes, Brest, Lorient ou Nantes, et de nombreuses petites et moyennes communes. Le 10 mai 1981, pourtant, François Mitterrand y plafonne encore à 49% au soir de son triomphe. Trente ans après, François Hollande, avec le même score national que son prédécesseur, y recueille sept points de plus face à Nicolas Sarkozy. Et en décembre 2015, une gauche en pleine déconfiture nationale y parvient facilement à sauver la région, avec plus de 51% des voix en triangulaire face à la droite et au FN.

Cette mutation politique a été analysée en longueur par l'historien Emmanuel Todd et le géographe Hervé Le Bras dans leur livre Le Mystère français (2013), où ils décrivent «l'incroyable revanche de la Bécassine bretonne, née en 1905 pour amuser la France par sa simplicité d'esprit». La revanche d'une région rétive à la Révolution française, où l'on trouvait, en 1791, une proportion record de prêtres refusant de prêter serment à la Constitution civile du clergé, et où la déchristianisation fut beaucoup plus tardive qu'ailleurs. D'une région qui fut aussi alphabétisée et urbanisée plus tardivement que les autres. Et qui est devenue, dans la France de 2017, un territoire où le chômage comme le chômage des jeunes sont moins forts que la moyenne, les taux de réussite au bac et de diplômés du supérieur très élevés, les très riches un peu moins riches qu'ailleurs et les plus pauvres un peu moins pauvres, et les familles monoparentales moins nombreuses.

Comment l'Ouest a basculé à gauche: l'évolution des scores du PS en points de pourcentage entre la victoire de Mitterrand en 1981 et celle de Hollande en 2012.

Pas de quoi en faire un pays de cocagne, certes, avec son lot de drames sociaux ces dernières années, de PSA aux abattoirs Gad (à propos desquels Emmanuel Macron avait fait polémique en septembre 2014, évoquant ses ouvrières «illettrées»), du volailler Tilly-Sabco à Alcatel-Lucent. Et la région n'a pas été immunisée contre la montée du FN durant le quinquennat, notamment lors des scrutins locaux. Mais elle semble plus heureuse que d'autres parties de la France que Le Bras et Todd désignent comme en «dépression postcommuniste» –il faut dire que le communisme y a moins percé qu'ailleurs, malgré quelques poches comme le «Trégor rouge». C'est aussi une région qui, rentrée dans le giron du royaume de France en 1532 seulement, regarde le pouvoir central jacobin d'un autre œil: la Bretagne est, avec l'Alsace, la seule région qui a voté «oui» aux référendums de 1969 sur la régionalisation, de 1972 sur l'élargissement du Marché commun, de 1992 sur le traité de Maastricht et de 2005 sur la Constitution européenne. Tout en étant par ailleurs moins exposée à la concurrence internationale, puisqu'elle ne représente qu'un peu plus de 2% des exportations françaises...

Une région de «catholiques zombies»

Cette résistance à la crise, Le Bras et Todd l'expliquent par une forte tradition de solidarité, fondée sur la religion, la famille et l'habitat. Un tissu social serré qui favorise l'intégration, y compris celle des immigrés, certes moins nombreux qu'ailleurs, et amortit mieux les chocs. Parce qu'elle a rattrapé son retard assez tard, la Bretagne contemplerait la crise avec plus d'optimiste et de combativité:

«En Aquitaine, en Bretagne, en Anjou, [...] tout a bougé dans un sens positif depuis la guerre: éducation, passage du métier d'agriculteur à celui d'ouvrier, d'employé, d'enseignant ou de cadre. Dans ces régions, l'ascension sociale et l'avancée culturelle sont une réalité de mémoire immédiate qui donne encore au présent un sens optimiste, malgré la crise.»

Le catholicisme, malgré la déchristianisation, joue un rôle central dans ce processus. Un paradoxe que les auteurs résolvent dans l'expression «catholicisme zombie»: mort au sens métaphysique, le catholicisme continuerait de jouer un rôle social, irriguant par exemple en Bretagne la gauche des années soixante-dix à travers le travail d'organisations comme la Jeunesse étudiante chrétienne, où milita Jean-Yves Le Drian. Ce que reconnaissait, par exemple, Lionel Jospin, rendant hommage en 1997, devant le PS réuni en congrès en Brest, à la «capacité de synthèse» du socialisme breton, «qui lui a permis de réunir la tradition laïque et un certain progressisme religieux».

Employé sans intention péjorative au départ, le concept est depuis devenu une arme idéologique sous la plume du seul Emmanuel Todd qui, dans Qui a tué Charlie?, l'a utilisé pour dénoncer «l'imposture» supposée des gigantesques manifestations du 11 janvier 2015. Or, selon Marc Endeweld, l'un de ses biographes, le nouveau président de la République «est un peu l’expression de ce que Todd a appelé "le catholicisme zombie", ces territoires de tradition chrétienne qui bénéficient de structures sociales et économiques capables de faire contrepoids à la globalisation, contrairement aux territoires plus jacobins qui ont perdu la protection de l’État». Ce qui explique peut-être le fait que l'essayiste soit devenu l'un de ses plus féroces contempteurs...

L'alliance du socialisme et de la démocratie-chrétienne

Né dans une famille laïque, Emmanuel Macron a été baptisé, à sa demande, à l'âge de douze ans, mais pratique peu. Il a adhéré au PS à l'âge adulte, mais là aussi a peu pratiqué, avant de défier, avec En Marche!, le parti de l'extérieur. Terre rétive à la droitisation, qu'il s'agisse de celle pratiquée par Nicolas Sarkozy ou de la tendance «Sens commun» de François Fillon (qui y a fait un point de moins que son score national le 23 avril), la Bretagne préfère elle aussi son socialisme comme son catholicisme: tempéré. Des tendances qui ont dopé la candidature du démocrate-chrétien Bayrou en 2007, y ont propulsé celle du social-démocrate Hollande en 2012. Soit les deux électorats qui ont fusionné dans celle de Macron, «fils» de Hollande rallié par Bayrou.

Une séduction qui s'observe au niveau des troupes, le candidat Macron ayant bénéficié du soutien de plusieurs députés bretons, comme son bras droit Richard Ferrand, rapporteur de «sa» loi de 2015, ou la députée des Côtes d'Armor Corinne Erhel, décédée brutalement le 5 mai lors d'un ultime rassemblement de campagne. Du côté des réseaux démocrates-chrétiens, le phénomène a bénéficié du regard bienveillant du patron de presse François-Régis Hutin, qui vient tout juste de quitter ses fonctions opérationnelles au sein du quotidien Ouest-France (700.000 exemplaires vendus quotidiennement).

Mais si Emmanuel Macron a réussi une percée aussi impressionnante en Bretagne, c'est sans doute aussi parce qu'une partie de son récit, celui d'un dépassement du clivage gauche-droite autour d'un projet social-libéral et pro-européen, s'y est écrit ces trente dernières années. Ce récit, c'était aussi celui des «transcourants», un rassemblement créé en 1984 par quatre cadres socialistes trentenaires: Jean-Yves Le Drian, l'avocat Jean-Pierre Mignard, rallié à Macron en fin d'année dernière, le haut fonctionnaire Jean-Michel Gaillard, disparu en 2005, et François Hollande. Les quatre hommes publient alors une série de textes dans les colonnes du Monde, plaidant pour une gauche «modernisée», ouvertement social-démocrate voire social-libérale, ne s'interdisant par exemple pas de réfléchir à la flexibilité du travail. Pour un socialisme réfléchissant «au-delà du clivage gauche-droite» en songeant à d'autres alliances qu'avec les communistes, y compris avec «ceux qui, dans l'opposition, sont attachés aux libertés civiles et publiques, attentifs autant au progrès social qu'à l'efficacité économique, ni xénophobes ni protectionnistes...».

La bande des quatre signe ensuite, sous le pseudonyme collectif «Jean-François Trans», un ouvrage intitulé La gauche bouge, puis publie, lors du congrès de Toulouse en 1985, une contribution où on retrouve la signature de Michel Sapin. La même année, quelques jours avant la rentrée de septembre, les «transcourants» profitent de la venue à Lorient du nouveau président de la Commission européenne Jacques Delors, de passage pour le départ d'une compétition de voile baptisée la Course de l'Europe, pour fonder sous son parrainage un club de réflexion, Démocratie 2000. Une organisation présidée par Jean-Pierre Jouyet, qui deviendra l'un des mentors d'Emmanuel Macron à sa sortie de l'ENA.

«Prendre le large»

Chaque années, les «transcourants» prennent l'habitude de se retrouver à Lorient. En 1986, François Hollande y lance à l'assistance que le progrès social «ne s'arrache plus mais s'organise, suppose moins le recul du patronat que le partage des responsabilités». En 1991, il y prône le «dépassement du PS» et la création d'un «parti du mouvement». L'année suivante, un nouveau club, Témoin, succède à Démocratie 2000, avec Hollande comme président. Officiellement, les «transcourants», comme leur nom l'indique, veulent dépasser les courants et ne pas servir d'écurie à un présidentiable. Officieusement, le leur aurait pu, aurait dû, être Jacques Delors, si ce dernier n'avait pas renoncé, en décembre 1994, au motif qu'il n'estimait pas avoir la base politique pour mener à bien son programme.

L'ère Jospin s'ouvre, qui verra Hollande prendre, pour onze ans, la tête du PS. Et lancer, six mois après son départ de la rue de Solférino, une nouvelle aventure, à Lorient, évidemment: le 27 juin 2009, l'ancien premier secrétaire réunit ses partisans dans la cité morbihannaise sur le thème «La France de l'après-crise». Le début d'une course de fond qui mènera «Monsieur 3%» (son score de l'époque dans les sondages...) à l'Élysée en mai 2012. Mais sans tirer toutes les conséquences politiques d'une campagne plutôt pragmatique, puisqu'il préférera, dans la foulée de sa victoire, renoncer à sauver le soldat Bayrou, sacrifié aux législatives.

L'aventure a commencé en Bretagne, s'est poursuivie en Bretagne: elle se finira en Bretagne –pour François Hollande, du moins. «Je voulais terminer mon mandat en Bretagne», lançait il y a dix jours le président de la République lors d'un déplacement d'entre-deux-tours dans la région. L'occasion pour lui d'appeler solennellement au vote Macron: «On a besoin d’air pur, parce qu’il y a quand même aussi des mauvais vents […], les vents du nationalisme, du repli, de la peur. [...] Il faut donc chasser les mauvais vents […], aller vers le grand large, ne jamais se replier.»

Des propos qui semblaient faire écho à ceux tenus, un quart de siècle plus tôt, lors d'une réunion des clubs Témoin à Lorient. Quelques jours après la victoire de justesse du «oui» à Maastricht, première manifestation d'un nouveau clivage politique en France, Jean-Yves Le Drian avait estimé que la politique française ne pourrait pas «prendre le large sans passer par la Bretagne», qui avait approuvé le traité à près de 60%. Jacques Delors, ce jour-là, s'était lui attaqué à la société d'exclusion: «Ce qu'il faut combattre, c'est la société des deux tiers, qui voit deux Français sur trois demeurer plus ou moins dans le mouvement, tandis que le troisième tiers se sent rejeté, sans perspective.» Vainqueur avec un peu plus de 66% des voix, Emmanuel Macron est aujourd'hui à la tête de cette «société des deux tiers». Et confronté, en Bretagne comme ailleurs, au défi de rassurer le troisième.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (918 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte