Culture

«I Am Not Your Negro», mort et vie de cinq hommes en colère

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 09.05.2017 à 18 h 00

Le film de Raoul Peck s'inspire des mots et de la pensée James Baldwin pour composer en images dynamiques et émouvantes une réflexion sur l'Amérique telle que le destin des Noirs l'éclaire.

Il sont cinq. Cinq hommes noirs. Plus exactement, 3+1+1.

Les trois premiers ont été assassinés. Medgar Evers le 12 juin 1963. Malcolm X le 21 février 1965. Martin Luther King le 4 avril 1968. Aucun d’eux n’avait 40 ans. Ils avaient voué leur vie à lutter contre les discriminations, et c'est pourquoi ils sont morts.


Le cinquième est le cinéaste Raoul Peck. Il a composé son film, I Am Not Your Negro, à partir d’un projet du quatrième, l’écrivain James Baldwin [1].

Ce dernier avait travaillé à un livre, Remember this House, consacré aux trois grandes figures du combat des Noirs, Evers, Malcolm X et King, avant de l’abandonner «parce que trop douloureux». Raoul Peck part des notes en vue de ce manuscrit, et d’autres textes de Baldwin, pour inventer son propre film.

Des héros et une star

I Am Not Your Negro est une puissante œuvre de cinéma, lyrique, émouvante et complexe. Une œuvre où les images et les sons, les temporalités historiques et rythmiques, la mémoire et l’imaginaire se ré-agencent en permanence, engendrant tension dramatique, échappées émotionnelles et pensée.

Ce film a des héros, les trois hommes assassinés durant les années 60, aussi singuliers que les figures d’une épopée qui est aussi une épopée collective. Et il a une star, James Baldwin lui-même. La voix de Baldwin, le visage de Baldwin, la tchatche Baldwin, le charme de Baldwin, et, surtout, l’intelligence de Baldwin.

[Aparté: Écrivant ce texte, je n’en finis plus de me délecter de son titre, de son énergie combattive et gouailleuse, hantée de tragique –et j’éprouve une gratitude infinie à ce qu’il s’écrive I Am Not Your Negro, et non I’m Not Your Negro, encore moins I Ain’t Your Negro. Dans la seule affirmation de ce «I Am Not» en toutes lettres passe cette énergie lumineuse et intraitable qui résonne chaque fois qu’on entend Baldwin parler.] 

L’écrivain a donné de multiples conférences, participé à des débats publics, et est souvent apparu à la télévision américaine dans des talk-shows.  

La manière dont il bouleverse les codes de ses interlocuteurs, qu’ils soient hostiles, condescendants ou bienveillants est une merveille de finesse politique, de puissance combattive par les mots et souvent l’expression corporelle.

Baldwin sait être quand et comme il le faut un guerrier, un théoricien, un showman. On cherche qui aurait occupé une position comparable en France, on songe au Jean-Luc Godard des années 80 retournant obstinément sur les plateaux de télé essayant de rendre intelligibles les mécanismes de l’oppression médiatique. Mais Godard a échoué, alors que Baldwin, même si on ne peut dire qu’il a réussi, ne cesse de marquer des points.

Subjectif et factuel

La réussite du film de Raoul Peck tient à la manière dont le cinéaste invente la possibilité à la fois de s’en remettre à cette intelligence politique étincelante et de s’approprier cette histoire, au nom de la sienne propre.  

Raoul Peck retrouve ainsi la dynamique et les ressources de compréhension qui portaient ce qui reste sans doute son plus beau film jusqu’à présent, Lumumba, la mort d’un prophète (1991).

Cette dynamique et ces ressources passent par son implication personnelle, la revendication de sa subjectivité dialoguant à distance avec celle de Baldwin, comme avec la «grande histoire», historique et légendaire, l’épopée de la lutte toujours inachevée contre la ségrégation et l’injustice aux Etats-Unis.

Cette double subjectivité assumée (le 1+1) donne sa vie interne au montage à la fois rigoureux et très libre d’archives, d’extraits de films hollywoodiens, de publicités, de fragments tournés pour le film, de paroles, de musiques et de chants.

Subjectif et factuel, narratif et politique, bouleversé et bouleversant, I Am Not Your Negro dynamite évidemment tout ce qu’il y aurait de réducteur à le qualifier de documentaire –même si c’en est un, bien sûr. Film de cinéma à part entière, il mobilise le suspens, l’admiration, la terreur, la colère, le rire, toutes les émotions de la fiction en accompagnant cette histoire longue qui va de la traite esclavagiste à Black Lives Matter

Réalisé sous la présidence d’Obama, dont le film manifestait combien l’existence d’un président noir était loin d’avoir résolu tous les problèmes, le film prend encore plus de légitimité et d’urgence sous Trump.

La fabrique du nègre

Il y parvient, au-delà de l'évocation des combats passés et présents, grâce à l’intelligence politique de Baldwin, qui n’a de cesse de reformuler ce qui, dans le moins pire des cas, est si souvent passé pour un enjeu humanitaire et moral. Le leitmotiv de Baldwin, dont le film fait son ressort, demeure: «il n’y a pas de problème noir. Il y a un problème américain».

Des formulations juridiques aux représentations sur les petits et grands écrans, la fabrication du nègre comme processus structurant pour toute la nation, et pas comme traitement d’une minorité, est détaillée de manière à la fois douloureuse et rigoureuse.

Car ce que dit Baldwin, et que Peck rend sensible, c’est que ce ne sont pas quelques poignées d’ordures racistes qui ont assassiné Evers, Malcolm X et Luther King. Les causes profondes se trouvent dans ce qui constitue en profondeur une nation qui se proclame détenir la «destinée manifeste» d’éclairer le monde des lumières du progrès et de la démocratie en s’étant bâtie sur le génocide et l’esclavage. Et qui n'a toujours pas su dépasser ces crimes traumatiques fondateurs.

1 — Dans le livre également intitulé I Am Not  Your Negro et publié aux Etats-Unis chez Vintage en même temps que le film y était distribué, recevant un accueil extraordinaire (et une nomination aux Oscars), Peck décrit le processus d’écriture dans le chapitre « Notes on the writing process ». Retourner à l'article

 

I Am Not Your Negro

De Raoul Peck.

Avec la voix de Samuel L. Jackson en anglais ou Joey Starr en français

Durée: 1h33.

Sortie le 10 mai.

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