France

La victoire spectaculaire de Macron ouvre sur quatre inconnues majeures

Eric Dupin, mis à jour le 07.05.2017 à 20 h 47

Après avoir éliminé le PS et LR au premier tour, le nouveau président a cassé la dynamique FN au second, en l'emportant avec plus de 65%.

Emmanuel Macron au soir du premier tour, le 23 avril 2017. ERIC FEFERBERG / AFP.

Emmanuel Macron au soir du premier tour, le 23 avril 2017. ERIC FEFERBERG / AFP.

«Enfin, les difficultés commencent!» On ignore si Emmanuel Macron, au soir de sa large victoire présidentielle, avec plus de 65% des voix, songe à l'avertissement lancé par le socialiste Alexandre Bracke-Desrousseaux quelques jours après le succès du Front populaire aux élections législatives de 1936.

Le caractère proprement extraordinaire de la courte aventure politique qui vient de le propulser à l'Elysée a de quoi enivrer un homme de 39 ans. Au terme d'une campagne électorale où ce novice en politique n'a commis que très peu de fautes (déclarations polémiques en février, célébration anticipée de la «Rotonde»), Macron a remporté deux batailles décisives.

Au premier tour, il est parvenu à éliminer les représentants des deux grands partis de gouvernement. Au second tour, il a cassé la dynamique ascensionnelle du Front national, dont la candidate a finalement recueilli moins de 35% des suffrages dans un contexte pourtant exceptionnellement porteur pour elle. Une double performance impressionnante, même si le scrutin du 7 mai a été marqué par un taux d'abstention (environ 25,3 % des inscrits) record pour un second tour d'élection présidentielle, à l'exception du précédent de 1969, et par une proportion inédite de bulletins blancs et nuls.

Emmanuel Macron a en commun avec François Hollande d'avoir eu de la chance dans son entreprise de conquête élyséenne –le premier avec les frasques de Dominique Strauss-Kahn, le second avec les affaires collant à la peau de François Fillon. Mais les deux hommes ont également fait preuve d'habileté.

La question qui se pose désormais est celle de savoir comment le nouveau président, dont les qualités et les défauts réels sont nettement moins connus que sa surexposition médiatique pourrait le faire croire, saura répondre aux immenses défis de sa présidence. On songe ici au précédent de Valéry Giscard d'Estaing, jeune président élu sur une promesse de renouveau en 1974, même s'il avait près de dix ans de plus que Macron lorsqu'il est entré à l'Elysée et qu'il n'avait pas osé façonner une majorité législative à sa main. Le nouveau chef de l'Etat semble, quant à lui, disposé à beaucoup plus d'audace. Il en aura grand besoin pour affronter quatre inconnues majeures.

Le défi de l'optimisme

Le discours positif qui a singularisé le candidat Macron dans une arène électorale où forte est la tentation de se faire d'abord le porte-voix de tous les sujets de mécontentements que compte le pays constitue sans doute son atout principal.

Le pessimisme maladif dans lequel macère la France puis si longtemps a des effets délétères sur son économie comme sur sa société. Le fatalisme des uns se mêle aux craintes ou aux aigreurs des autres. Les «élites» méprisent un «peuple» qui les déteste en retour.

Le baromètre Kantar-Sofres Figaro Magazine établit régulièrement, et depuis plusieurs décennies, qu'une large majorité de nos compatriotes pensent que «les choses ont tendance à aller plus mal en France»! En mars 2017, ils étaient pas moins de 77% à ainsi broyer du noir, contre seulement 9% de sondés osant estimer que «les choses vont en s'améliorant».

Si le jeune et fringant chef de l'Etat parvenait à briser cet état d'esprit mortifère, chacun s'en porterait mieux, y compris ceux qui souhaitent changer radicalement la société. Même les visées révolutionnaires ont besoin d'un minimum d'espérance pour se concrétiser.

La manière dont les Français se voient eux-mêmes ne dépend pas du seul chef de l'Etat. Mais son rôle n'est pas négligeable dans la constitution de l'humeur publique. Un état d'esprit plus positif permettrait à ce pays de bouger. Il pourrait même devenir le théâtre de bien des façons d'entreprendre, d'expérimenter et d'innover, non réductibles à la compétition économique dominante.

Même Jean-Pierre Chevènement, que l'on imagine pourtant à mille lieues du libéralisme européiste de Macron, semble se réjouir à l'avance de son élection au regard de la perception de la France. Ce sera «bon pour son image», a-t-il jugé.

L'état de grâce très particulier dont devrait bénéficier Macron ne sera pourtant pas sans péril. Le vent d'espoir de tous ceux qui voudront y croire peut rapidement se retourner en lourde déception. La désillusion sera plus amère encore si les résultats promis ne devaient pas être au rendez-vous.

Le chantier de la recomposition

Fort de son large succès du 7 mai, Macron sera plus que jamais résolu à «aller au bout de la refondation politique française». Sa détermination à construire une force politique nouvelle sur les décombres des partis traditionnels ne doit pas être sous-estimée: «J’irai au bout de la recomposition politique qui est en train de se produire.»

Le calcul du nouveau président est simple: profiter de l'état d'affaiblissement et de contradictions internes avivées du PS et de LR pour attirer à lui les éléments modérés de droite et de gauche. Macron mise ouvertement sur un «éclatement» de ces deux formations au lendemain du choc provoqué par son élection.

Il est vrai que la situation est proche de la déchirure d'un côté comme de l'autre. L'aile droite du PS a déjà rallié Macron ou s'apprête à le faire. La composante modérée des Républicains lorgne, de manière symétrique, sur le nouvel homme fort de la politique française.

On conçoit, dés lors, que Macron se refuse à passer des alliances en bonne et due forme avec d'autres que le MoDem, qui a très tôt rejoint son combat. Le nouveau président se limitera à proposer son label à ceux qui sont prêts à abandonner leur parti d'origine pour s'inscrire clairement dans un projet présidentiel qu'il n'a pas amendé entre les deux tours. Son entreprise de dynamitage des formations traditionnelles sera aidé par «l'alliage» promis entre candidats expérimentés et d'autres, aussi nombreux, issus de la «société civile».

Le pari n'en est pas moins audacieux et non gagné d'avance si l'on veut bien se rappeler qu'une large majorité d'électeurs qui ont voté Macron ce dimanche l'ont fait pour éviter Le Pen. On ignore encore quel sera le degré de résilience du système partisan menacé à la fois par la vague macronienne et par l'influence de l'extrême droite. Cette épreuve de vérité, décisive pour la tournure que prendra le nouveau quinquennat, aura lieu lors des législatives des 11 et 18 juin.

Le risque du pouvoir personnel

Macron est peut-être le premier danger dont devra se méfier Macron. La personnalité quelque peu narcissique de ce talentueux séducteur l'expose au risque de céder à l'ivresse de la victoire et à l'illusion de la toute-puissance. Le nouveau président peut certes considérer –non sans quelques arguments– qu'il ne doit son succès qu'à lui-même et à son audace.

Mais cette fière assurance peut aussi l'amener à des pratiques de pouvoir éminemment critiquables. La Ve République a réactivé un bonapartisme profondément ancré dans la culture politique française. Macron saura-t-il éviter le piège d'un nouveau césarisme? Un président élu pratiquement sans alliances, soutenu à l'Assemblée nationale par un parti créé par lui-même et pour lui-même, jouirait d'une latitude qui n'a guère de précédents.

La diversité même de la nouvelle majorité présidentielle, allant du centre-droit au centre-gauche, obligera le chef de l'Etat à en être la véritable clef de voûte même s'il promet de prendre de la hauteur. Le risque du pouvoir personnel, sans même parler d'autoritarisme, est tout entier contenu dans ces conditions.

Aussi bienvenu soit-il, le renouvellement du personnel politique peut encore contribuer à une impressionnante et inédite concentration du pouvoir. Ajoutons enfin que l'ère macronienne, même si elle a le mérite de placer des compétences reconnues aux postes de commande ministériels, sera peut-être aussi sujette aux préjugés technocratiques.

Tout cela n'est certes pas fatal. Ceux qui connaissent Macron vantent ses capacités d'écoute, son pragmatisme et sa manière d'associer autrui à la décision. Des ministres pleinement responsables et un Parlement jouant enfin son rôle de contrôle de l'exécutif limiteraient les risque d'un pouvoir personnel. Encore Macron devrait-il avoir la sagesse de ne pas abuser de sa position dominante pour écraser les autres acteurs de la vie publique.

Le social-libéralisme à l'épreuve

Le défi le plus redoutable qu'aura à surmonter le nouveau président est pourtant d'ordre idéologique. C'est la première fois qu'une personnalité ouvertement «libérale» accède à l'Elysée, si l'on veut bien considérer que Valéry Giscard d'Estaing, partisan d'une «société libérale avancée», était plus ambigu sur ce terrain.

Le jeune chef de l'Etat s'apprête néanmoins à présider un pays qui est tout sauf libéral. Ce courant de pensée est traditionnellement aussi minoritaire à droite qu'à gauche. Il faudra beaucoup d'habileté et de force de conviction pour faire vivre dans les faits et les politiques publiques un «social-libéralisme» qui relève souvent plus du slogan que d'un projet précis.

Les contradictions du projet macronien risquent même d'apparaître très tôt. Comment prétendre doper le «dialogue social» et simplifier drastiquement le droit du travail en procédant par la voie autoritaire de l'ordonnance et ceci dans la précipitation estivale? Le président «progressiste» aurait grand tort de braquer, dés le début de son quinquennat, la CFDT, première confédération de salariés «réformiste» du pays.

Macron assure tirer de sa campagne de terrain la leçon que la société française est dangereusement fracturée et qu'il lui revient de tenter d'en réconcilier les parties hostiles et désarticulées. C'est un fait que les colères sociales, et même la véritable haine qui se manifeste à son endroit comme incarnation du camp des «gagnants», ne disparaîtront pas avec son sacre électoral.

Dans un contexte aussi explosif, le dosage entre libéralisation et protection ne sera pas aisé à trouver. Entre souffrances sociales et impératifs économiques, le nouveau parti du centre sera vite écartelé. Tout ceci devrait inciter le surdoué qui siégera à l'Elysée, finalement élu ce dimanche par nettement moins de la moitié des électeurs inscrits, à beaucoup d'humilité ainsi qu'à de gros efforts d'écoute. Le plus dur n'est pas accompli.

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte