Monde

La loi santé de Trump révèle la terrible cruauté des Républicains

Jamelle Bouie, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 09.05.2017 à 12 h 30

Le vote du Trumpcare par les Républicains de la Chambre des représentants ouvre la voie à un texte qui veut sacrifier les assurances maladie des pauvres pour financer les réductions fiscales des riches.

Des manifestants devant le Capitole à Washington, le 4 mai, après que la Chambre des représentants a voté le texte destiné à  abroger et remplacer l'Obamacare.
NICHOLAS KAMM / AFP

Des manifestants devant le Capitole à Washington, le 4 mai, après que la Chambre des représentants a voté le texte destiné à abroger et remplacer l'Obamacare. NICHOLAS KAMM / AFP

C’est en promettant son aide que le parti républicain américain est parvenu à s’emparer des manettes du gouvernement. En promettant d’aider les chômeurs, ceux qui n’ont pas d’assurance santé, ceux qui luttent, ceux qui ont peur. Or, l’aide ne fait pas partie de son programme. En réalité, son maître-mot, c’est la cruauté.

C’est ce qui explique que nous héritions, aux Etats-Unis, de l’Affordable Health Care Act (AHCA), un projet de loi particulièrement vicieux dont l’inhumanité n’a d’égale que sa structure bâclée et incohérente. Voici ce qu’entraînerait l’AHCA, ou «Trumpcare», s'il était voté par le Sénat: il permettrait aux Etats de s’exonérer de couvrir des «frais de santé essentiels» comme l’hospitalisation, les soins obstétriques et les frais de santé mentale; il permettrait d’exercer une discrimination à l’encontre de personnes ayant des antécédents médicaux comme l’asthme, le cancer et d’autres maladies, sans filet de sécurité possible pour les Américains qui n’ont pas les moyens de se payer une assurance individuelle; il permettrait aux employeurs de réduire l’assurance santé fournie à leurs salariés, ce qui menacerait la couverture santé des millions d’Américains qui en bénéficient par le biais de leur travail; il supprimerait les subventions qui participent au financement des dispositifs destinés aux enfants nécessitant une scolarité particulière; et, ce qui n’est pas la moindre des dispositions, il réduirait les financements de Medicaid, le programme d’assurance des plus pauvres, et mettrait un terme à son développement en retranchant 880 milliards de dollars au programme.

Tel qu’il a été conçu à l’origine, l’AHCA provoquerait la perte de leur couverture santé de 24 millions de personnes d’ici dix ans. Nous n’avons pas pu voir la mouture finale votée par la Chambre des représentants; dans leur hâte d’approuver le projet de loi et soucieux d’éviter des analyses trop poussées, les républicains de la Chambre ont passé outre le Congressional Budget Office [agence chargée de donner des information d’ordre budgétaire au Congrès] et n’ont pas rendu public le texte du projet de loi. Mais une fois éliminées les protections des personnes ayant des antécédent médicaux et déstabilisés les systèmes collectifs et individuels, on peut être quasiment certain que d’autres Américains vont perdre leur couverture santé, en plus de ces 24 millions.

Cela représente des millions d’Américains à faibles revenus, dans l’impossibilité de payer pour des soins de base —mais souvent vitaux. Cela représente des millions d’Américaines sans accès possible à une assurance santé parce qu’elles ont été enceintes, agressées ou violées. Ce sont aussi des personnes dépendantes à des substances, dont beaucoup appartiennent à des communautés qui ont voté pour Donald Trump et soutiennent les élus républicains, dans l’impossibilité de prétendre à une assurance santé ou de se la payer à cause de leur addiction. Ce sont aussi ceux et celles qui luttent contre des problèmes de santé mentale et qui sont désormais considérés comme à haut risque pour les assureurs. Ce sont d’innombrables Américains qui, à cause des hasards de la vie, vivent avec des blessures, des troubles et des maladies qui les empêcheront de prétendre à une couverture santé s’ils ne sont plus protégés par l’Affordable Care Act.

Tout cela est mis en œuvre non pour améliorer le système de santé américain ou pour fournir des soins de meilleure qualité (ou moins chers) —comme le président de la Chambre des représentants Paul Ryan ne cesse d’insister fallacieusement— mais pour réduire les impôts des contribuables les plus riches. En d’autres termes, l’AHCA n’est pas tant un projet de loi sur la santé qu’un véhicule de redistribution ascendant, qui prend tout en bas pour donner tout en haut.

«L’AHCA n’est pas tant un projet de loi sur la santé qu’un véhicule de redistribution ascendant, qui prend tout en bas pour donner tout en haut»

Le jeudi 4 mai, les républicains de la Chambre des représentants ont voté en faveur de ce projet de loi, 217 voix à 214, et ponctué leur triomphe d’applaudissements et de manifestations de joie. Dans leur esprit, ils tiennent leur promesse «d’abroger et de remplacer» l’Obamacare, concrétisant quasiment dix ans de discours. Difficile de savoir si le Sénat va envisager cette proposition, encore moins la voter. Mitch McConnell, chef de la majorité au Sénat, a déjà déclaré que sa chambre attendrait que le Congressional Budget Office se soit exprimé, peut-être un signe avant-coureur que les républicains du Congrès n’ont pas très envie d’aider leurs homologues de la Chambre des représentants (certains républicains du Sénat ont également déjà indiqué qu’ils allaient travailler sur leur propre projet de loi, mais qui sait quelle proportion de la version de la Chambre des représentants sera incorporée au final). Pendant ce temps, le président Trump célébrait le vote de la Chambre lors d’une cérémonie dans la roseraie de la Maison Blanche et faisait l’éloge d’un projet de loi qui crache sur toutes ses promesses de campagne et nuit à des millions de personnes pour bénéficier à quelques riches privilégiés. «C’est un super programme, en fait je pense même qu’il va encore s’améliorer» s’est réjoui Trump, avant d’exposer carrément quel passage du projet de loi concernait la tenue d’une promesse de campagne. «Ne vous y trompez pas, c’est une abrogation et un remplacement de l’Obamacare».

«Les Républicains mentent, tout simplement»

Quoi qu’il se passe ensuite, on peut déjà porter un jugement sur les Républicains de la Chambre des représentants. De sa rédaction à sa présentation jusqu’à son vote, nous avons été les témoins de la part de Ryan et de son groupe politique d’un incroyable mépris à l’égard des procédures, de la vérité et de leurs propres électeurs. Comme l’Affordable Care Act avant lui, l’American Health Care Act réorganise un sixième de notre économie. Mais contrairement à l’ACA, signé après une année entière d’audiences publiques et de débats féroces, l’AHCA a été torché en secret sans grande considération pour ses conséquences ou sans vraiment connaître ses effets. Lorsqu’on les a interrogés sur son contenu, les législateurs ont fait fi de la question, satisfaits de voter en toute ignorance pour un projet de loi dont la caractéristique principale, est, une fois encore, une profonde cruauté. Et lorsqu’on les interroge sur le sujet—lorsqu’on leur pose des questions sur le fossé entre ce qu’ils disent et ce qu’on sait de la proposition—les Républicains mentent, tout simplement. «Nous ne privons personne de remboursements de frais de santé» a décrété Kevin McCarthy, le chef de la majorité à CNN jeudi. «Aucun bénéficiaire de Medicaid ne va être radié.» C’est tout simplement faux. Ce que ses partisans républicains ont dit du projet de loi s’est rarement révélé vrai jusqu’à présent.

S’il faut désigner le pire acteur de cette farce, c’est bien Ryan, dont la réputation d’intégrité et de compétence politique n’a que peu de fondements réels. Tout du long, Ryan a induit le public en erreur et semé la confusion, présentant faussement l’AHCA comme un bénéfice net pour les Américains alors que c’est loin d’être le cas. Et il a fait cela pour servir son principal objectif: réduire les impôts et vider de sa substance un filet de sécurité qu’il a, un jour, dénoncé comme étant un «hamac» qui abrutissait les Américains et les rendait «dépendants.» La plupart des Américains sont opposés à ce discours, ce qui explique pourquoi Ryan et son parti doivent mentir pour vendre leur programme qui consiste à sacrifier les assurances maladie des pauvres pour financer les réductions fiscales des riches.

Ryan et sa drôle de conduite sont emblématiques du parti qu’il dirige. Le parti républicain est en proie à une véritable folie idéologique, dévoué à une vision rigide et hiérarchique de l’Amérique, où l’aide n’est attribuée qu’à ceux qui la méritent et où ces «méritants» sont un petit groupe trié sur le volet, dont les membres sont choisis par le marché ou définis par leur fortune et leurs privilèges hérités. Si l’American Health Care Act est un projet de loi inhumain et destructeur, c’est parce qu’il vient d’un parti qui a érigé la cruauté en vertu cardinale.

Jamelle Bouie
Jamelle Bouie (45 articles)
Journaliste
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