France

Et si Emmanuel Macron était enfin la jument verte?

Claude Askolovitch, mis à jour le 06.05.2017 à 18 h 46

Ce qu’est devenu le débat public, en France, collection de mots-clés, de postures verbales, de demi-mensonges, va-t-il crever, avec Macron?

Emmanuel Macron le 29 avril 2017 Eric FEFERBERG / POOL / AFP

Emmanuel Macron le 29 avril 2017 Eric FEFERBERG / POOL / AFP

Emmanuel Macron est la jument verte; au moins, nous devons l’espérer. La jument verte –comment le dire simplement– est un signe de vie, une incarnation agreste et républicaine du Mahdi, l’imam caché des chiites, ou du Machi’ah, le messie des juifs, l’être dont la venue nous arrachera au trouble. Ceux qui aiment Marcel Aymé, le plus grand écrivain de Montmartre et du Jura réunis, ont déjà compris. Pour mémoire, ainsi commence ce roman publié en 1933.

«Au village de Claquebue naquit un jour une jument verte, non pas de ce vert pisseux qui accompagne la décrépitude chez les carnes de poil blanc, mais d'un joli vert de jade (…). C'était une grande nouveauté qu'une jument verte et qui n'avait point de précédent connu. La chose parut remarquable, car, à Claquebue, il n'arrivait jamais rien. Et comme le temps ne passait pas, les vieillards ne mouraient pas. Il y avait vingt-huit centenaires dans la commune sans compter les vieux d'entre soixante-dix et cent ans, qui formaient la moitié de la population. Et le village, sommeillant, perclus, ossifié, était triste comme un dimanche au paradis.»

La suite est merveilleuse, comme l’hécatombe que provoque, de saisissement, la jument miraculeuse:

«Un grand rire parcourut la foule, puis on vit un vieillard battre l'air de ses bras et tomber raide mort dans sa cent huitième année. Alors, le rire de la foule devint énorme, chacun se tenait le ventre à deux mains pour rigoler tout son soûl. Les centenaires s'étaient mis à tomber comme des mouches, et on les aidait un peu, à bons grands coups de pieds dans l’estomac. En moins d'une demi-heure, il trépassa sept centenaires, trois nonagénaires, un octogénaire. Et il y en avait qui ne se sentaient pas bien.»

La suite est un bonheur, où Claquebue retrouve la vie, la violence, le sexe et la politique. N’insistons pas. Espérons. Nous sommes Claquebue, et l’enfantement est proche.

Emmanuel Macron est né dix ans après le trépas de Marcel Aymé. Y verra-t-on un signe? Et combien de centenaires idéologiques trépasseront, s’il nait dimanche à la République? Combien de figures et de rites qui cesseront d’être, tout simplement, combien de gangues mentales, de mots creux, combien d’imbéciles et d’encombrants seront simplement effacés de nos évidences? Devrons-nous, enfin, apprendre et parler autrement des affaires de la France et de ceux qui l’administrent? Saurons-nous, ainsi, apprendre à refaire complexe, à l’instar de cet homme jeune moqué pour ses scrupules? «Et en même temps», cette cheville des démonstrations macroniennes, est la marque même d’une civilisation. Je n’imagine pas plus grand respect pour un peuple qu’en lui parlant ainsi; on se parle à soi-même en parlant aux autres. «Et en même temps», se dit-on en raisonnant, en admettant non pas la banalité des opinions molles qui se vaudraient toutes, mais les vérités fortes qui se rencontrent, et qu’il faut énoncer. Apprendrons-nous la dialectique, et saurons-nous redevenir philosophes, ce que nous fûmes, aux prémisses de nos révolutions?

Ou verra-t-on, en nos palais, sous Macron encore, prospérer quelques déjà-vus, trop connus, alliés et ralliés du monde de toujours, qui donneront le ton et la forme, et reviendront alors les habitudes et les stupidités du bruit antérieur, et les phrases de stuck, les autorités verbales, les slogans pour imbéciles et les virilités de pacotille dont on a feint de croire, avant, qu’ils étaient la marque de l’homme d’Etat?

Ce qu’est devenu le débat public, en France, collection de mots-clés, de postures verbales, de demi-mensonges, va-t-il crever, avec Macron, tel un vieillard à Claquebue, et avec lui le faux journalisme du refus de penser, de la course de chevaux fourbus, de l’entre-soi satisfait, des tactiques courtisanes ou des lazzis convenus que les sondages inspirent? Ou sommes-nous condamnés, sans rémission possible, et même la jument verte ne nous sauvera-t-elle pas?

Macron a déjà fait beaucoup

On ne sait rien. On suppute. On espère. On apprécie que le dernier geste de campagne de Macron ait été, hier soir, un long échange, sans filet, en direct, avec des journalistes, une discussion sans céder d’un pouce -il ne cède pas- sur son intégrité intellectuelle; ce n’est pas tant le lieu qui importe ici -nos confrères de Mediapart, ce qui parle dans une gauche méfiante envers les pouvoirs et leurs dissolutions- que la forme: Macron, à deux jours du pouvoir suprême, acceptait la mise en cause et le risque du débat? Il ne surplombait pas ses interlocuteurs, qui ne lui ressemblaient pas et lui opposaient ses reculades ou ses paradoxes, sur le libéralisme sociétal qui a pâli dans sa campagne; il répondait; répondre est une rareté salvatrice, quand d’habitude, le politique cadenasse, l’arrogance apeurée étant l’illusion de sa puissance.

Macron a déjà fait beaucoup. Par sa simple existence, une manière d’être de gauche en n’étant rien, ou de droite en étant laid, a été nettoyée du paysage. On doit à Macron la disparition du hollandisme, cette culture de l’évitement dialectique devenue le lent cauchemar du socialisme, lessivé de toute ambition. On lui doit une possibilité d’être à nouveau de droite sans communier en vieilleries et en manipulations rances, sans la génuflexion au fascisme identitariste ou à la brutalité sociale que réclament les bourgeoisies gavées.

On devrait acter cela. Macron a fait disparaître du paysage les habiletés et les aberrations de deux quinquennats. Ceci ne vaut pas quitus pour la suite, ni révérence pour les mille petites faiblesses que les campagne imposent, auxquelles il s’est prêté, pas encore délivré lui-même, «en même temps», des rites antérieurs? Un jeu commun avec les media de papier glacé, quelques postures d’autorité factice, quelques rapidités et concessions au langage commun. Macron fut aussi comédien, jeune, et emprunte parfois au langage du vieux monde, pour en être entendu, pour faire la part du feu? Etre la jument verte, «et en même temps» ne pas être un saint? Il est, économiquement, dans des épures connues, peut-être indispensables mais sans originalité; «et en même temps» a conquis l’estime conflictuelle du si violent Varoufakis, ce grec qui aurait pu changer l’Europe, mais dont l’entièreté orgueilleuse le chassa de la politique. Macron prétend y rester. C’est un pari, d’être soi-même et de cet exercice. Pour l’instant, il le tient. Dans les moments de tension, il reste intègre, sur ce qu’il pense, et, partant, ce qu’il fera. Qu’il ait été, à Whirlpool, sans démagogie face aux ouvriers est une tristesse prometteuse. Sans mentir, il construira?

On devrait, lucidement, espérer et célébrer.

Regardons-nous.

Faisons simple.

On nous a fait ainsi, des vaincus

Un homme va devenir Président. On le souhaite, et l’on prie pour les ignominies ultimes d’une campagne ne nous ôtent pas cette chance. Il n’a pas quarante ans. Il est brillant, cultivé, courtois, avenant, s’il le faut, déterminé. Il est assez complexe pour ne pas ennuyer. Il pense dans son époque mais est assez bizarre, ou classique, pour avoir l’air heureux d’un discours à Jeanne d’Arc ou d’une ode à Jaurès, et nous inquiéterait presque de ressembler aux collégiens de «Fermina Marquez», ces adolescents lettrés du roman de Valéry Larbaud qui ne savaient pas s’il fallait aimer les jeunes femmes ou suivre les pas des empereurs romains. Macron, jeune, a la culture des anciens. Il cède parfois aux rites des leçons de choses de nos campagnes électorales, où l’on éduque le peuple en choisissant lieux de ses meetings. Encore le fait-il avec des mots choisis. Citer Jaurès pour cette phrase, «la République est un grand acte de confiance et un grand acte d’audace» est plutôt bienvenu, par les temps qui courent.

Il ne s’agit pas ici d’abandon ni de révérence, mais d’un constat, qui vaut, maintenant, adhésion. Macron va succéder à une litanie de désespoir et de langueur. Hollande était vide et de langue pauvre, Sarkozy erratique et de jactance agressive, et Chirac triste d’avoir tant renoncé, Mitterrand hypnotique de ne plus pouvoir croire… Nous avons été, avec eux, désabusés et vieillis, hystérisés et trivialisés, dépouillés à la fin de l’intelligence et de la saveur du doute.

Macron donc? Mais à cette perspective, n’importe quel pays normal entrerait en effervescence

Après tout cela, un homme vivant, ambivalent de jeunesse et d’ancienne culture, un Benjamin Button culturel transmuté politique, un vrai-faux techno, faux-vrai banquier, né dans les livres, un peu branque parfois (ce vieux mot traduit aussi bien la folie que l’aptitude à être aimé) et d’une immodestie urbaine, et qui prétend penser, et dont la ruse -qui n’en a pas- traduit une netteté? Macron donc? Mais à cette perspective, n’importe quel pays normal entrerait en effervescence. On s’autoriserait, serions-nous canadiens de Trudeau, britanniques du jeune Blair ou italiens du premier Renzi, serions-nous espagnols de Gonzalez, américains d'Obama, on se permettrait ces bouffées d’optimistes des peuples qui retrouvent, à leur tête, un dirigeant n’ayant pas accompli la moitié de son âge, qui a pour lui la force et le temps! Prendre ce qui nous arrive, simplement; s’en réjouir; constater à quoi nos échappons, et que nous sommes capables, collectivement, d’éviter nos pires, et en être fiers? Non pas s’en remettre béatement à Macron, mais prendre ce que son aventure nous donne, et de cette libération, construire, et cesser de geindre?

Le saurons-nous? Le quant-à-soi domine, et un esprit qui n’est français que de forme, de ne pas vouloir croire, d’ironiser dans l’aigreur avant même de gouter. Voter Macron ne fut ni chic, ni prisé. Il n’était pas hype, pas branché. Macron ne fut en rien le candidat des media: un produit d’appel, souvent édulcoré, mais si peu pensé! Nous ne sommes pas indemnes des vilenies de ces derniers mois. Avant les saletés lepenistes, les pouvoirs en place irréductibles, avaient suffisamment murmuré sur Macron, sa vie, ses choix, ses moeurs supposées. C’était la défense des vieillards. Cela contamine. L’unanimité sidérante des observateurs, qui ont fait d’une tendresse pour son épouse, au soir du premier tour, et d’un diner d’équipe, d’amis et sans doute de flatteurs, à la Rotonde, des moments déterminants d’une campagne, un retournement quasiment, est l’illustration du malheur français: la fébrilité sans repère d’un pays voué aux défaites. Les fameux sondages attestant le «faute de mieux» d’une partie importante du vote Macron, ne disent rien sur l’ambiguïté du candidat, mais énormément sur notre incapacité à revivre. L’idée que la déception serait consubstantielle à la politique, et que tout se vaudrait, et que rien ne vaudrait que l’on se réjouisse, et nous perdrons, de toute manière, est odieuse. Elle enrobe tout, comme une odeur un peu rance cercle un corps fourbu, à la fin de sa journée. Nous sommes ce corps. On nous a fait ainsi, des vaincus. Cela s’arrête, enfin?

Exécuter le vieux monde

La défaite se drape de lucidité circonspecte ou s’habille d’idéologie. Le texte du journaliste et réalisateur François Ruffin dans «Le Monde», où il prophétise que la haine entoure Macron, avant même son avènement, est passionnant et révélateur. De son refus du libéralisme financier, Ruffin, contemporain et pays de Macron, comme lui amiénois du bon côté de la ville, mais ayant choisi le camp des perdants de l’économie, excipe une apocalypse idéologique: les pauvres, dit-il en substance, ne reviendront plus dans la politique commune. S’il a raison, c’est terrible. S’il a tort plus encore. Car un révolté, alors, se complait dans l’impossible. Il faut, par avance, mécaniquement, que le pire advienne. On peut aussi, «en même temps», lire Ruffin autrement, passer sur son talent pamphlétaire, et parier sur sa bonne volonté: il invite Macron à la dialectique et lui oppose l’horreur sociale, que la griserie d’une Marche n’a fait qu’effleurer. Car «en même temps», Ruffin, l’interpellant, parie sur Macron; il ne lui serait pas venu à l’esprit de dialectiser avec Hollande ou Fillon. S’opposer, c’est revivre. Nous verrons.

Nous verrons vite. Profitons-en, au moins. Pour balancer des coups de pieds assassins au ventre des centenaires politiques, ce pays ne va pas choisir la paresse complotique d’un nationalisme imbécile; il n’a pas porté au pouvoir l’interprète sexagénaire d’une jeunesse enragée d’injustices. Ni Le Pen, ni Mélenchon. C’est un homme bienveillant et un libéral, un bourgeois du mérite, qui l’emporte, sauf si… Peut-être son urbanité et sa bourgeoisie, rassurant modérés et épargnants, ont fait la différence? Il n’est pas interdit d’être courtois, tant qu’on exécute le vieux monde. On n’en demande pas plus, dans l’immédiat.

Il y aura, si survient Macron, des petites choses désagréables. Nous n’y échapperons pas. Nous sommes la Ve République, et le succès appelle la complaisance, la révérence, la monarchie, les ralliements alimentaires, et puis l’héroïsation du vainqueur, ces journalistes qui ironisaient se muant en coupe-jarrets des nouveaux messieurs, jusqu’au retournement. On lit ici et là, on devine, on voit déjà. Macron n’est pas modeste -pourquoi le serait-il?- et devra résister à tant d’approbation: elle ne concernera, au fond, que les rassasiés de toujours. Il devra réveiller les autres, qui récusent par peur de revivre, de peur que la médiocrité ne prenne sa revanche. Son nouvel ami Obama n’y est pas parvenu. C’est leur histoire. La nôtre est ailleurs; celle d’un pays à qui ses dirigeants ont volé la sève et le risque. Emmanuel Macron n’ai rien d’autre à faire qu’avancer sur ce qu’il est, et «en même temps» d’entretenir le doute fécond, et d’en débattre, aussi avec lui-même. Il pourra, bien vite, débattre d’une contradiction inhérente, que lui opposent les syndicats: peut-on vraiment rendre die et dialectique à un peuple, quand on le réforme d’en haut, de l’olympe des sachants? Nous devrons, nous, nous ennivrer au baptême de la jument verte sans lui inventer un culte, et, aussitôt, forts et gris, refaire l’amour à notre destin. Qui a lu Marcel Aymé comprendra. Il nous guide, ce sceptique merveilleux, qui avait donné à un modeste montmartrois le don de traverser les murs, ce qui est aussi complexe, en même temps, qu’une marche vers l’Elysée.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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