France

Patrick Dils: une cigarette jamais éteinte

Sandrine Issartel, mis à jour le 08.05.2017 à 12 h 10

Il pensait pouvoir tourner la page depuis son acquittement en avril 2002 après 15 ans d'incarcération pour le meurtre de deux enfants de 8 ans, le 26 septembre 1986, à Montigny-lès-Metz. Et pourtant c'est bien de lui, Patrick Dils, si longtemps qualifié de victime d'erreur judiciaire, dont il est question depuis l'ouverture, le 25 avril, à Metz, du procès de Francis Heaulme.

Patrick Dils, le 19 Mai 2007 à Lyon,  AFP PHOTO / JEFF PACHOUD

Patrick Dils, le 19 Mai 2007 à Lyon, AFP PHOTO / JEFF PACHOUD

«Confirmez-vous ne pas être monté sur ce talus le 28 septembre 1986?», demande Me Giuranna, l'un des avocats de Francis Heaulme à Patrick Dils.

Cette question, Dils y a déjà répondu à maintes reprises. Depuis son acquittement en avril 2002, le plus jeune condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, en 1989, pensait ne plus avoir à y répondre. Et lorsqu'on lui reproche de ne pas s'être déplacé en personne pour témoigner 31 ans après les faits dont on l'a tenu responsable pendant 15 ans, et qu'on lui demande d'être présent lors des dépositions des enquêteurs qui l'ont conduit à endosser le rôle du coupable, sans doute par réflexe, il invoque la nécessité de consulter son avocat. «Acceptez vous de comparaître en chair et en os avec les enquêteurs devant la cour d'assises? Ne pensez pas que vous devez au moins cela aux familles?», invective le conseil de Francis Heaulme. «Je vais consulter mon avocat», répond Dils, outré. «Vous n'avez pas besoin d'avocat Monsieur Dils. On a besoin d'un avocat lorsqu'on est accusé ou lorsqu'on est coupable».

1986

Le 28 septembre 1986, la famille Dils domiciliée rue Venizelos, à Montigny-lès-Metz, quitte sa résidence secondaire située dans la Meuse, à une centaine de km, pour regagner la Moselle. Ils ont passé la journée à ramasser des pommes. Il est environ 17h lorsque le père s'aperçoit qu'il a oublié le tire-bouchon dans sa maison de campagne. L'équipage fait demi-tour et reprend sa route. Les Dils seront de retour à Montigny-lès-Metz vers 18h45. Devant la maison de cette famille modeste, Patrick aide ses parents à décharger la voiture puis, comme chaque dimanche, se rend à la benne à ordure de l'imprimerie Le Lorrain, situé à quelques mètres de son domicile, pour y trouver des timbres. «J'étais un enfant extrêmement solitaire, très introverti, passionné de philatélie. Je n'avais quasiment aucun ami», se souvient-il.

Ce soir-là, il ne trouve pas de timbres et rentre rapidement à la maison à la veille de reprendre le travail. A l'époque, le jeune homme roux et malingre, âgé de 16 ans et demi, est apprenti cuisinier dans un restaurant de Montigny-lès-Metz.

Ce soir-là, il a vu la voiture des Beckrich stationnée près du talus qui surplombe la voix ferrée à proximité de l’imprimerie. Il a vu les vélos des deux enfants posés contre le talus. Ce soir-là, il a entendu la voix d'une femme ainsi que celle d'un homme qui lui intimait l'ordre de se taire. Mais il n'en dira rien. Pas même aux policiers venus interroger sa mère, dans le cadre d'une enquête de voisinage, le lendemain de la découverte des corps des deux enfants tués à coups de pierres au bord de la voie ferrée, à quelques mètres de la poubelle dans laquelle il comptait trouver des timbres.

«Si je n'ai pas dit la vérité, ce n'est en aucun cas pour la cacher. Quand on a 16 ans, c'est la période la plus difficile de la vie. A l'époque, je ne m'appréciais pas. J'ai tu ma présence dans cette rue uniquement pour que l'on ne dise jamais "Oh le petit Dils, c'est un fouille-poubelles!"», explique Patrick Dils qui, par ce mensonge par omission, ignore qu'il est désormais dans le collimateur des enquêteurs.

Au petit matin, après la découverte des corps, l'inspecteur Bernard Varlet, de la PJ de Metz, se voit confier la direction de l'enquête. Il le sait: «c'est dans les premières heures qu'une enquête aboutit ou n'aboutit pas». Immédiatement, le policier déterminé rassemble ses troupes.

Mauvaises réputations

Le jeudi suivant les faits, une source anonyme lui conseille de se pencher sur la famille Dils, entre autre parce que le père de famille est, selon cette source, «un voyeur». Le jour même, le père, la mère et le petit frère et Patrick Dils sont placés en garde à vue et auditionnés. Le médecin légiste ayant estimé la mort des deux enfants aux alentours de 17h30 et les Dils n'ayant regagné Montigny-lès-Metz qu'à 18h45, ils sont mis hors de cause. Dans un premier temps. Le directeur d'enquête est convaincu que la déposition de Patrick Dils est truffée d'«incohérences» et de «mensonges». Que «des choses manquent». Aucun membre de la famille n'est en mesure de dire combien de temps Patrick Dils s'est absenté pour aller chercher des timbres. Deux minutes selon la mère. Dix selon le petit frère. Quinze selon le père. Patrick Dils, lui, ne s'en souvient pas.

Sept mois plus tard, une voisine apporte un témoignage déterminant. Le 28 septembre, elle a entendu «des pleurs d'enfants apeurés» depuis sa fenêtre aux alentours de 18h50 – 18h55. S'il s'agit des victimes, cela signifie qu'ils étaient encore en vie au moment du retour de Patrick Dils à Montigny-lès-Metz. Le 28 avril 1987, Bernard Varlet se rend au restaurant où travaille Dils, interpelle l'apprenti et le place en garde à vue.

«Quand je frappais les têtes, cela faisait le bruit d'un melon que l'on écrase»

Patrick Dils

«Pendant ces 30 heures, je me suis trahi par les adultes, J'étais prêt à dire n'importe quoi pour retrouver la paix», raconte celui qui dit avoir subi brimades, insultes et pression de la part des enquêteurs. Après trois jours et deux nuits de garde à vue, il cède et passe aux aveux. Il a vu les deux vélos au pied du talus en haut duquel il est monté. Il a vu les deux enfants, reconnu Alexandre, a encaissé les moqueries et a lancé des pierres en guise de réponse. L'un des deux est tombé à terre, il s'est occupé du second. Il a fini le travail en leur écrasant la tête avec une grosse pierre.

«Quand je frappais les têtes, cela faisait le bruit d'un melon que l'on écrase», déclare Patrick Dils. «Des aveux épouvantables, des aveux atroces, des aveux tellement abominables que l'on en oublie tout le reste du dossier», se souvient le magistrat François-Louis Coste. «Il décrit tout comme un horloger décrirait le mécanisme de sa montre alors que nous sommes 7 mois après les faits», ajoute-t-il. Lorsqu'on lui demande de désigner les pierres qui ont fait office d'arme du crime, il le fait sans commettre la moindre erreur.

Le 30 avril 1987, Patrick Dils est inculpé d'homicides volontaires et placé en détention. Le 30 mai, il se rétracte auprès de son avocat tout en confirmant à 5 reprises ses terribles aveux auprès des policiers et de la juge d'instruction. Il va même jusqu'à mimer les gestes du meurtrier. Commence alors un long calvaire pour le garçon malingre et timide, privé de sa famille pendant 16 mois, sur ordre de la juge d'instruction.

Premier mineur de France condamné à la perpétuité

Le 27 janvier 1989, bien qu'étant revenu sur ses aveux dès sa mise en examen, il est reconnu coupable par la cour d'assises des mineurs de Moselle et condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Il devient le premier mineur de France condamné à la perpétuité. A l'époque, l'accusé ne peut faire appel de sa condamnation. Aussi, depuis sa cellule, lui qui clame désormais son innocence, multiplie les demandes de révision. Faute d’éléments nouveaux, elles sont rejetées les unes après les autres. En mai 1994, il demande une grâce présidentielle au président de la République François Mitterrand qui refuse.

En prison, celui que l'on appelait «le fil de fer», à l'école du fait de sa maigreur, vit «l'enfer au quotidien». Il dit avoir été victime de racket, de tabassages, de viols. «Ce n'est pas une colonie de vacances ni une partie de plaisir, c'est l'enfer tous les jours quand on est incarcéré pour un double meurtres d'enfants», témoigne-t-il.

Il faudra attendre fin 1997 pour que l'enquête d'un gendarme breton, Jean-François Abgrall, qui travaille à l'élucidation du meurtre d'une femme commis sur une plage à Brest, pour qu'il soit établi que Francis Heaulme, déjà condamné pour 3 meurtres, se trouvait du côté de Montigny-lès-Metz, le 28 septembre 1986. En juin 1999, de nouvelles investigations sont ordonnées par la cour de cassation. En avril 2001, la cour de révision annule la condamnation de Patrick Dils mais ne le libère pas pour autant. Il est à nouveau renvoyé devant une cour d'assises.

Révision

A 31 ans, Patrick Dils comparait devant la cour d'assises des mineurs de la Marne. Francis Heaulme est cité comme témoin. En dépit des éléments nouveaux, il est condamné à 25 ans de réclusion criminelle. Patrick Dils fait appel, - la loi le permet désormais. Il est rejugé en avril 2002 par la cour d'assises des mineurs du Rhône. L'avocat général, François-Louis Coste a requis le doute. Selon lui, Dils «n'a pas été condamné pour avoir commis ce crime mais pour en avoir fait le récit». Par ailleurs, de nouveaux témoignages viennent incriminer un peu plus Francis Heaulme.

Il obtient l'acquittement, le 24 avril 2002. Fin du calvaire, du moins le pense-t-il - pour celui qui vient de passer 15 ans en prison.

Tandis que la famille Dils quitte le palais de justice de Lyon en larmes, sous les applaudissements, d'autre larmes coulent sur les joues des parents des deux petites victimes. «On a remis en liberté un assassin», scande Ginette Beckrich, la grand-mère d'une des deux victimes, «pour nous c'est toujours la même chose, il a tué nos enfants!». Des déclarations annonciatrices du peu de répit dont pourra bénéficier Patrick Dils dont la vie a finalement commencé à l'age de 32 ans.

A sa sortie de prison, il a trouvé un travail à Montbéliard, dans une usine de casseroles puis est allé s’installé à Bordeaux avec sa compagne. Après quelques jobs dans la restauration, il est manutentionnaire dans un magasin de bricolage. Il est aujourd'hui père de deux filles.

La justice a reconnu qu'il avait été victime d'une erreur judiciaire. Il a, pour cela, été indemnisé à hauteur d'un million d'euros. Mais il confie être parfois en proie à des «coups de blues» repensant à ces «années qu'on lui a volées». «J'ai été incarcéré entre 16 et 32 ans. Cette partie-là de ma vie, on ne me la rendra jamais. On ne reconstitue pas une cigarette qui s’est consumée», déclarait-il, en 2012 au Bien Public.

La cigarette est manifestement mal éteinte à en juger par l'atmosphère dans laquelle il a été interrogé tandis qu'il témoignait au procès de Francis Heaulme, mercredi dernier. «A la différence de Heaulme qui, lui, n'a jamais avoué avoir tué les enfants, mais contre lequel reposent des éléments troublants, vous, vous avez fait des aveux circonstanciés, précis et concordants ce qui vous a valu deux condamnations par deux jurys différents. Pouvez vous comprendre que ces détails, ces aveux, ont pu laisser des traces chez les familles de victimes et qu'elles puissent encore en douter?», interroge Me Dominique Rondu. Comme il le fait depuis des années, Dils avancera son jeune âge, sa fragilité, les conditions musclées de sa garde à vue. «Pour les enquêteurs, j'étais comme un fruit très mur que l'on juste à presser pour obtenir du bon jus. A l'époque, l'on pouvait tout obtenir de moi», s'explique-t-il une énième fois.

Au sortir de l'audience, sur le perron du palais de justice, l'inspecteur Varlet maintient sa vision des choses. «Je peux me raser le matin en me regardant dans la glace. Ma conviction n'a pas changé». Et d'ajouter: «Heaulme est une saloperie, mais sur cette affaire-là, il n'est pas coupable. La vérité sur cette affaire? Vous l'avez depuis 30 ans». Une certitude qu'aimerait sans doute partager les familles des victimes qui, elles, sont ballottées d'une vérité à une autre depuis 30 ans.

Sandrine Issartel
Sandrine Issartel (13 articles)
Journaliste
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