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La France passera-t-elle l'hiver?

Philippe Boggio, mis à jour le 20.12.2009 à 16 h 08

Nul besoin de faire une psychose autour du froid chaque année, on est en France, pas en Sibérie.

Chutes de neige, risques de verglas et grand froid... l'hiver passe à l'offensive pour le premier week-end de vacances de Noël. Météo-France a maintenu dimanche 20 décembre son alerte orange à 50 départements. Les perturbations devraient se terminer «au plus tôt» lundi à 21 heures. Dans la nuit de samedi à dimanche les températures ont chuté jusqu'à -19°C à Dijon et même - 23°C dans le Jura.

Une nouvelle perturbation va balayer un grand quart nord-ouest de la France, avec un risque de neige ou parfois de pluies entraînant la formation de verglas «dans les départements littoraux ainsi que sur le Poitou-Charente et la région Centre». En Ile-de-France, la préfecture de Paris a appelé à la plus grande vigilance sur les routes, alors qu'à Paris, la neige a fait son apparition en milieu de matinée.

Mardi 15 décembre. Premier jour de froid. Petit froid encore, 1° à Paris, deux ou trois degrés de moins en plaine. Moins 4, la nuit. Disons un froid raisonnable. Après des mois d'une grande douceur, l'hiver est en retard, cette année. Et pourtant: mardi 15 décembre, premier jour de drame. De peur du drame. Ce qui, de nos jours, revient au même. Réseau de transport d'énergie (RTE) a déclenché son alerte, tôt le matin. Les Bretons et les habitants de la région PACA doivent absolument baisser leur consommation d'électricité, de 17 à 20 heures, apprend-on, sinon ils risquent la panne générale. Rien que ça. Le noir ! Le noir dans le froid.

Les responsables de RTE, qui ont décidé de jouer la transparence, expliquent que la Bretagne ne produit que 8% de son énergie. Il suffirait qu'une panne survienne sur «un groupe de production», ou qu'une ligne à haute tension cède pour qu'il devienne nécessaire de délester la région et de plonger dans ce noir inquiétant cent cinquante ou deux cent mille personnes. Et cela, pour éviter la mise hors service générale. Mardi 15 décembre: nous tendons l'oreille, ahuris. Résumons, juste pour être sûr d'avoir bien compris le sens de l'alerte. Les pouvoirs publics prient les Bretons de bien vouloir se priver d'une douce quiétude, à l'heure où les enfants rentrent de l'école, à l'heure où il paraît non exagéré de se chauffer quand il fait froid, dehors, et ce, dès les premières heures du premier jour de froid?

La France n'est-elle pas ce grand pays d'électricité, championne du nucléaire, au point qu'elle en vend, de l'une et de l'autre, à l'étranger? En charge de réseau énergétique, RTE est en train de nous prévenir, en fait, que son réseau ne vaut rien, il doit être vieux ou mal entretenu, et qu'il ne résistera pas à des températures sous zéro, au moins sur un cinquième du territoire national ? Franchement, au risque de paraître donner un tour un peu poujadiste à ces lignes, c'est renversant. RTE distribue trop facilement les verges pour se faire battre. Voilà des gens qui débarquent, déplient leur kit marqué: HIVER, et lancent à la cantonade: bonjour, mesdames, messieurs, nous allons dans le mur!

La France incapable de se chauffer?

C'est dérisoire, et c'est inacceptable. Il y a fort à parier que les dirigeants de ce réseau électrique vont se faire taper sur les doigts par les politiques. Quelle pub gouvernementale, en pleine crise sociale! On imagine les râleurs, et les opposants: «en plus, ils ne peuvent même plus nous chauffer!» On discute des émoluments princiers du PDG d'EDF, mais les fournisseurs d'électricité ne garantissent plus l'électricité, dans un pays où, sur les factures des consommateurs, celle-ci est déjà au prix de l'or. Mais où sommes-nous? En Grèce? En Ukraine? Entre l'arnaque et l'incompétence, nos cœurs balancent...

Arrêtons-là  ce numéro de mauvais esprit. Quelqu'un, au gouvernement, va sûrement se réveiller, et corriger cet écart de raison. Qu'on nous demande de dépenser moins d'énergie est compréhensible. Nos maisons sont désormais très équipés en matériels électriques de toutes sortes, nos ordinateurs et nos téléviseurs restent en veille. Dérèglements de la surconsommation occidentale. Mais ces sages conseils, même en plein sommet de Copenhague, ne doivent venir qu'APRES l'obligation sacrée de chauffer convenablement les Français. Nous approchons déjà du «pic» de consommation de 2008, bientôt du record historique? Et alors? RTE existe, on veut le croire, pour distribuer et transporter, non, d'abord, pour juger de nos consommations.

Communication de crise

En plongeant d'entrée le pays dans l'inquiétude - avant le noir promis -, au premier jour du froid, RTE règle sans doute des comptes avec les autres géants de l'énergie, EDF, AREVA, on ne sait. Il est étonnant, en effet, que la Bretagne et PACA ne disposent pas d'une électricité produite sur place, ce qui doit être plus censé et plus pratique que son transport, le long de ces lignes à haute tension qui gâchent le paysage. Nul doute, en outre, que cet organisme a abusé, mardi 15 décembre, de «la communication de crise», à laquelle ses cadres ont dû être formés. Alerter d'emblée, pointer le pire, c'est se parer, juridiquement. Administrativement ou politiquement. Mais c'est aussi rejoindre l'humeur de l'époque, quand les premiers flocons se mettent à tomber. Le catastrophisme.

La communication de RTE s'est jouée un film catastrophe de fin du monde. L'apocalypse, vite, vite!, au premier jour de l'hiver. Médiatiquement parlant, rien de mieux, en effet, pour se faire entendre, ou connaître. On nous a rendus, par le cinéma américain, la presse, les jeux vidéo, etc, friands d'affolement. Et ça marche à tous coups, évidemment. L'hiver, le «général Hiver» n'a vraiment été rude, ces deux dernières décennies, qu'en 1995. Par calcul ou par paresse, les services publics, les grands organismes de vigilance et de sauvegarde collectives ont donc oublié que la France, placée comme elle l'est, entre les pôles, connaît naturellement une saison nommée hiver, qui vient, rappelons-le, après l'automne et avant le printemps. On se souvient des autoroutes, paralysées par le manque de sable et de sel, les nuits de gel; des aéroports avares de portiques de dégivrage pour leurs avions; de Marseille sous la neige, exsangue...

Aussi sommes-nous sans cesse traversés d'alertes hivernales. De grands feuilletons trempés dans l'urgence. «Vigilance»! «Plan Grand froid» - même à moins 3°? - en sont les titres.  Nous ne vivons plus qu'énervés, tels des taureaux, par les couleurs du risque. L' orange » et le «rouge». Ou par des échelles de mesure : niveau 4, niveau 5. A 6, c'est la fin, adieu à tous. Autrefois, dans les enfances d'une grande majorité de Français, l'hiver était la saison la plus tranquille. Tout le monde, même en ville, savait s'y prendre. La neige était une amie. La France fournissait de l'électricité, depuis les années 50 - et en vendait, déjà. Sauf pour «les sans logis», bien sûr, ancêtres des SDF, la chaleur des lits était assurée. Les gamins cassaient la glace, dans les fontaines.

Pourquoi avons-nous laissé ce trimestre du répit devenir saison de l'effroi, alors que nous sommes tous, ou presque, raisonnablement sûrs de passer l'hiver, et d'atteindre le printemps ?

Philippe Boggio

Image de une: Reuters/Deborah Zabarenko

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