Culture

Terrence Malick, cinéaste infiniment grand

Boris Bastide, mis à jour le 09.05.2017 à 19 h 35

«Voyage of Time», le dernier film du géant américain, est sorti en séance unique en France ce jeudi 4 mai à 20 heures. Il marque l'aboutissement des recherches formelles entamées par le réalisateur avec «The Tree of Life». Un regard émerveillé et salutaire sur ce qui nous entoure.

«Voyage of Time»

«Voyage of Time»

The Tree of Life de Terrence Malick était projeté à Cannes il y a six ans de cela. Le 16 mai pour être exact. Il ne m'est pas très difficile de m'en souvenir, mon fils aîné est né ce jour-là avec trois semaines d'avance comme je l'avais rêvé. Sur l'affiche trônait un pied de nouveau-né et, fan de Malick depuis la découverte de La Ligne Rouge, des Moissons du ciel puis du Nouveau Monde, j'imaginais cette œuvre événement d'un cinéaste trop rare comme une sorte de fétiche de bonne augure pour se lancer dans le monde. Quelques jours plus tard, elle remportait la Palme d'or, et moi je plongeais de plein pied dans les mystères de ma propre création avec joie et une pointe d'angoisse au moment de rentrer à la maison.

Marqué du sceau de la naissance, on ne savait pas encore à quel point Tree of Life donnerait un nouveau souffle à la carrière du réalisateur. À la fois en terme de volume de production –Malick a tourné plus de films en six ans que pendant les quarante années qui ont précédé– que d'esthétique, le cinéaste s'éloignant de plus en plus d'une narration traditionnelle pour embrasser avec plus d'acuité le mouvement de la vie.

Un spin-off

En attendant la sortie de Song to Song, le 12 juillet prochain, Voyage of Time, projeté en France en séance unique ce jeudi 4 mai, apparaît comme l'aboutissement du travail mené pendant ses six années. Vendu comme un documentaire, le nouveau film de Terrence Malick s'apparente davantage à un poème visuel qui intègre une partie de fiction, une véritable histoire. C'est surtout un véritabe spin-off d'une séquence de quinze minutes de The Tree of Life étirée pendant une heure trente.


Intitulé «creation» sur le chapitrage du DVD, ce moment fort de la Palme d'or 2011 venait littéralement rompre la narration morcelée du film pour donner à voir la genèse du monde depuis le vide, le big bang, l'arrivée des dinosaures, puis des hommes. Avec ses plans extraordinaires comme venus de l'espace, on aurait pu croire cette séquence réalisée essentiellement par ordinateur. Or, comme l'expliquait alors Dan Glass, le responsable des effets spéciaux, au New York Times, il n'en était rien: «Il n'y a pas un plan qui n'a pas au moins un élément naturel ou organique.» L'équipe du tournage avait travaillé à l'aide de vraies images satellites, de manipulation de la pellicule à l'aide de peintures et toutes autres sortes de trucages pour un résultat le plus réaliste possible.

Le cosmos et l'intime

 

Après une vingtaine de minutes de film, l'intermède participait de la forme symphonique de The Tree of Life mêlant de manière organique le cosmos et l'intime. Elle permettait de réinscrire l'histoire complexe d'une famille du Texas entre mère aimante et père autoritaire dans cette perspective plus large du combat de la vie, d'une suite de mutations nous portant depuis l'état de poussière, questionnant la perte du jardin d'Eden.

Obsédé par l'histoire de l'univers depuis plus d'une trentaine d'années, Terrence Malick donne aujourd'hui une forme plus aboutie à son œuvre avec Voyage of Time. Le film existe en deux versions: une Imax de 40 minutes racontée par Brad Pitt et une autre destinée à la salle de quatre-vingt-dix minutes narrée par Cate Blanchett. Travaillant sans aucun script, Malick aurait envoyé deux citations aux producteurs pour expliquer son projet, raconte le site The Film Stage. La première est signée du physicien Richard Feynman:

«Personne n'est donc inspiré par l'image que l'on a de l'univers aujourd'hui? Nos poètes n'écrivent rien à son sujet, nos artistes n'essaient même pas de faire le portrait de cette chose admirable. La richesse de la science n'est louée par aucun chanteur: vous voilà réduit à l'entendre par le biais d'une conférence plutôt qu'un poème ou une chanson. Ce n'est pas encore une ère scientifique.» 

La seconde est d'Albert Einstein: «La chose la plus belle que l'on peut expérimenter, c'est le mystère. C'est la véritable source de l'art et de la science. Celui à qui l'émotion est étrangère, qui a perdu la capacité de s'arrêter pour s'émerveiller de ce qui l'entoure est comme mort –ses yeux sont fermés.» 

Le spectacle de la sidération

On voit bien à quel point ces deux phrases encadrent le projet malickien. Dans son essai Terrence Malick et l'Amérique, Alexandre Mathis décortique ainsi l'esthétique du cinéaste:

«Qu'il s'agisse des plans, de la musique, de la narration, tout doit suivre son cours comme dans le lit d'une rivière, avec ses rétrécissements, ses embranchements, ses débordements. Ainsi, le spectateur se laisse porter au fil de l'eau. Le message ne vient que dans un second temps. Le cinéma des sensations prime. Ne ressent-on pas une pareille chose devant la nature quand elle offre un spectacle sidérant? [...] La nature est avant tout un spectacle que l'on admire. Le tour de force de Malick est là.»

Le passage semble avoir été écrit pour Voyage of Time, sa narration pure, sans dialogue, accompagnée d'une simple voix off très éparse pour plonger plus directement le spectateur dans un effet de sidération face à la beauté des images. Les plans de la nature s'enchaînent sans jamais que ne soit explicité ce que l'on voit, où cela a été filmé. Les informations sont releguées au second plan au profit de la splendeur de l'univers.

Dans sa critique du film pour Libération, Julien Gester évoque avec une certaine cruauté le «prototype le plus ouvragé, dispendieux et long de l’histoire de l’économiseur d’écran». C'est passer à côté de ce qui fait la profonde beauté des films de Terrence Malick: le mouvement. C'est lui bien souvent qui permet justement au cinéaste de transcender une esthétique jugée parfois publicitaire. Il y a un élan. Une vitalité. Un ailleurs. Depuis The Tree of Life encore plus, sa caméra ne cesse de virevolter tout comme ses personnages. La fluidité, la mise en musique de la matière bouscule les conventions réalistes. 

À la Merveille

La grande évolution

Avec Voyage of Time, la caméra ne s'arrête toujours pas. Mais ce mouvement est bien sûr aussi celui du temps, comme un rappel que la vie ne cesse d'avancer, que rien de ce que nous sommes n'est jamais fixé. Nous ne sommes qu'évolution, transformation, passage d'un état à un autre. Depuis le big bang, la planète a tant changé, son paysage profondément transformé par l'homme même si le film guette avec précision les traces de ce qu'il reste de ce passé sauvage. Sous les mers chez les poissons, dans l'énergie du volcan, dans le regard du dragon de komodo.

Dans un court making-of de Voyage of Time, Dan Glass, le responsable des effets spéciaux, évoque ce travail de recherche pour documenter au plus précis ce que l'on sait de la naissance de la Terre. On retrouve une nouvelle fois, le souci du réalisme de Terrence Malick d'intégrer au maximum ce que permettent les technologies d'aujourd'hui et les avancées scientifiques actuelles, sans hésiter à amplifier certains traits pour donner plus de force à l'image, au mouvement. La caméra est toute puissante, capable de donner à voir l'infiniment grand comme l'infiniment petit, l'ancien et le moderne, le fragmenté et le continu dans un grand flux d'images dont on tâche de saisir le moindre détail. 

Quête mystique

Si la narration de Voyage of Time renvoie avec humilité l'homme à la portion congrue de l'histoire de l'univers qui lui revient, le film intègre aussi des images en qualité numérique de petites scènes de la vie quotidienne en Inde, en Afrique, au fin fond de la campagne française. Des cadres assez pauvres, débarrassés des oripeaux de l'hypermodernité, où Malick enregistre la persistance de rites, de traditions, de gestes simples d'affection entre enfants ou d'autres empreints d'une touche inquiétante de solitude et de folie, comme autant d'instantanés de notre humanité.

«Tout circule du point de vue de l'âme», peut-on lire au sujet de The Tree of Life dans le livre d'Alexandre Mathis. Tout comme dans À la merveille ou Knight of Cups, la voix off de Cate Blanchett dans Voyage of Time poursuit face aux images une sorte d'interrogation mystique sur la place de l'homme dans l'univers, le rôle de la nature, la solitude, l'existence du mal. Cette image du mouvement, c'est aussi cette quête de sens dont on ne connaîtra jamais les réponses mais dont les questions méritent d'être sans cesse reposées. Ce goût du mystère source de l'art et de la science, disait Einstein, et de la philosophie ajouterait Malick tant cette forme du questionnement semble inhérente chez lui à la nature de l'homme. L'aspiration de son cinéma n'est pas seulement spectaculaire, elle est spirituelle, se coupant là encore de tout penchant publicitaire.

L'essayiste Vincent Amiel a consacré dans la revue Esprit un texte à The Tree of Life et À la merveille intitulé «Terrence Malick, de la nature à la grâce» dans lequel il interroge notamment le rapport de la voix aux images. En guise de résumé, on peut y lire:

«La nature, dans les films de Terrence Malick, est souvent présentée en parallèle à la parole humaine, qui ne parvient jamais vraiment à la saisir. Cette insaisissabilité ne l’enferme pas dans le spectre de la nostalgie, mais montre qu’il est possible d’excéder le langage. Il ne s’agit pas pour l’homme de maîtriser ce qui l’entoure, mais peut-être de s’en sentir responsable, de changer de regard; c’est la grâce, alors, qui vient donner cette nouvelle perspective.»

Voyage of Time doit s'apprécier comme une invitation à regarder différemment le monde, à embrasser sa complexité, à décentrer notre perspective face à l'immensité de ce qui nous précède et de ce qui nous suivra. Cette somptueuse leçon de vie, j'ai hâte de la partager avec mon fils aîné. En attendant, nous nous plongeons avec bonheur dans la deuxième saison de de Planet Earth, la série documentaire animalière de la BBC, pour saisir d'un peu plus près les mystères de cette nature qui nous entoure et le fascine tant. Un émerveillement.

Boris Bastide
Boris Bastide (105 articles)
Éditeur à Slate.fr
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte