France

Voici (peut-être) une méthode pour parler politique sans s'engueuler

Aude Lorriaux, mis à jour le 05.05.2017 à 16 h 16

Les messages culpabilisants et les injonctions à voter ceci ou cela établissent une relation basée sur la peur. La communication non violente (CNV) peut nous aider à parler de politique sur un mode apaisé et bienveillant.

 nonviolent communication | Ari Evergreen via Flickr CC License by

nonviolent communication | Ari Evergreen via Flickr CC License by

J’ai lu dernièrement un livre qui m’a profondément touchée. Vous en avez peut-être déjà entendu parler, il s’agit du livre de Marshall B. Rosenberg, Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs). Marshall B. Rosenberg est le fondateur de la communication non violente, ou «CNV». J’ai commencé ce livre parce que j’ai vécu une relation amoureuse dans laquelle mon conjoint déplorait que notre relation ne soit «pas assez fluide». Il avait du mal à exprimer ses besoins. Et j’avais du mal à les écouter pleinement... J’avais vraiment envie d’être à l’écoute, et de lui donner toute la présence et l’attention qu’il me demandait. Avant même de commencer ce livre, j’avais le sentiment que j’allais entamer un voyage qui allait me transformer profondément.

Ce livre m’a effectivement transformée, et continuera, je l’espère, à me transformer pour les années à venir. Mais ce qui nous intéresse aujourd'hui c'est qu'il a aussi changé ma vision de ce qui se passait pendant ces élections. Les lunettes de la CNV font prendre un recul considérable et regarder d’une toute autre manière les commentaires qui défilent sur son fil Facebook ou Twitter.

Appréhender d’ouvrir son fil Facebook

Dans mon fil, beaucoup de gens sont terriblement stressés par l’éventualité de voir Marine Le Pen emporter le deuxième tour de l'élection le 7 mai. Du coup, certains postent des statuts très culpabilisants, du type «ce sera de votre faute!». Des tribunes ont aussi fleuri un peu partout dans les journaux et sur les sites de presse pour dénoncer les conséquences «extrêmement lourdes» de l’élection de Marine Le Pen. Certains ont mis en avant le risque d'«asservissement» de l'abstention, et un geste «irresponsable».

En face, ceux qui n'ont pas l'intention de voter Macron mais blanc, ou de s'abstenir, vivent mal ces injonctions: «Ça y est, je suis à nouveau en colère à cause d'un tweet sur “les jeunes abstentionnistes irresponsables”. Inspire... Expire…», poste la blogueuse afroféministe Kiyémis. «Si tu n'appelles pas à voter Macron, tu es un nazi», écrit la journaliste Eugénie Bastié. «À l'injonction médiatique s'est ajoutée l'injonction du réseau, de ton réseau, de ta bulle», résumait récemment sur Slate Jean-Marie Pottier.

 

Qu’on s'abstienne ou qu’on mette un bulletin blanc dans l’urne, qu’on vote pour Le Pen ou pour Macron, il est difficile de ne pas être touché par toutes ces tensions. Beaucoup de mes relations appréhendent d’ouvrir leur fil Facebook pour tomber sur une nouvelle engueulade ou se faire tomber dessus. «Tous les matins depuis lundi: ouvrir son Facebook, regarder son mur, voir qu'un post sur deux montre des gens qui s'engueulent sur faut-il voter blanc ou choisir Macron contre Le Pen (variante: Macron il est trop bien)...souffler. Fermer Facebook», écrit une de mes amies.

Buzzfeed a montré dans un article que «l'élection présidentielle a eu un impact sur la santé mentale de beaucoup de monde», avec des gens qui exprimaient des remarques du type: «Étant déjà de tendance dépressive-anxieuse, ça m'a vraiment mis mal», ou «Mon anxiété s'est décuplée...»

Une incapacité tragique à se parler

La communication non-violente nous apprend à quel point ces critiques et ces jugements sont contre-productifs, et à quel point nous passons à côté de ce que nous voulons obtenir quand nous les employons. Marshall B. Rosenberg, qui a été formé à la psychothérapie psychanalytique, n’hésite pas à employer le mot «tragique» pour les qualifier:

«Tragique, car lorsque nous les exprimons de la sorte, nous attisons les réactions de défense et de résistance chez ceux-là mêmes dont le comportement nous importe. Ou bien s’ils acceptent de se comporter conformément à nos valeurs parce qu’ils admettent notre analyse de leurs torts, ils le feront sans doute par crainte, par culpabilité ou par honte», écrit-il.

Prenant conscience de cela, certains ont commencé à dénoncer ces critiques et cette culpabilisation. «La culpabilisation des hésitants, le ‘tenez-vous correctement’ lancé trois fois par jour par les rédactions unanimes et tout ce qui compte en France semblent aussi contre-productifs que le chorus du oui avant le référendum européen. Cela peut donner de l’urticaire», écrit Régis Debray. Le chef du service politique du Monde raconte avoir trouvé un tract Macron sur son paillasson, avec ce message: «Voter blanc ou s'abstenir, c'est voter Le Pen». S’il affirme n’avoir aucun doute sur ce qu’il va voter dimanche (comprenez: voter Macron), cette façon de faire très intrusive lui a paru très contre-productive:

«Si j'avais envie de m'abstenir ou de voter blanc (ça ne te regarde pas), je ne suis pas sûr que s'introduire dans mon immeuble pour me dire que si j'ai une autre conception que toi de ce vote, je suis un facho, soit la meilleure des façons de me convaincre. Ça aurait même tendance à être contre productif et à m'agacer fortement, cette injonction livrée à domicile».

La couverture du Nouvel Obs, «Ni-ni dimanche, Le Pen lundi», en a aussi énervé plus d’un:


Guilty  | Jason Eppink via Flickr CC License by

Dénoncer la peur et l'utiliser n’est pas cohérent

Pourquoi culpabiliser les gens ne marche pas, et pourquoi serait-il sans doute préférable d’utiliser une autre méthode que les menaces implicites, la peur, les critiques, les insultes, ou même les «il faut» ou «vous devez»? D’abord, pour ce qui concerne ceux qui mettront dimanche un bulletin «Macron» dans l’urne, parce que nous ne sommes pas cohérents avec nous-mêmes lorsque nous essayons de vouloir convaincre de ne pas voter Le Pen de cette façon. La plupart de ceux qui brandissent cette menace avancent le risque de violence que l’arrivée au pouvoir de Marine Le Pen pourrait engendrer. Mais pour se faire, ils utilisent une méthode qui est elle-même une forme de violence psychologique.

Dans le livre de Marshall B. Rosenberg, est citée une étude édifiante de O.J. Harvey, professeur de psychologie à l’université du Colorado. Cet universitaire a étudié les rapports entre langue et violence, en analysant le corpus littéraire de plusieurs pays. Or, dans les cultures où il y a plus de jugements moralisateurs, d’adjectifs comme «bons» et de «mauvais», de «il faut» et «tu dois», on trouve aussi plus de violence physique. Les Etats-Unis, l’un des pays occidentaux les plus violents, où le taux d’homicide est quatre fois plus élevé qu’en France, sont les champions de cette dichotomie entre «bien» et «mal». Les films et les séries américaines sont bourrées de «gentils» qui infligent des corrections à des «méchants».

The Knotted Gun | Håkan Dahlström via Flickr CC License by

«Si la manière dont nous nous évaluons nous conduit à ressentir de la honte et à modifier notre comportement en conséquence, nous permettons à cette haine de nous-mêmes d’être le guide de notre évolution et de notre apprentissage», écrit Marshall B. Rosenberg. Les jugements moralisateurs ne fabriquent pas des êtres libres. Ils font simplement mal, et s’ils parviennent parfois temporairement à leur but, ils construisent à long terme des individus qui n’obéiront qu’à ce type d’injonctions, et à une forme de peur. Ce qui est précisément une des méthodes préférées du Front national.

Les humains ont profondément besoin de liberté

Lorsque nous disons qu’il «faut voter Macron» ou qu’on «doit voter, et pas s’abstenir», nous n’avons souvent pas l’impression que nous énonçons un jugement moralisateur. Nous affirmons ce qui nous semble être nos valeurs. La communication non-violente ne demande pas de renoncer à ses valeurs. Elle est simplement une méthode pour les énoncer autrement, en prenant en compte les besoins et les affects de la personne en face.

Le verbe «devoir» implique que nous n’avons pas le choix. C’est faux: nous avons toujours le choix. Par ce verbe, la personne qui l’utilise énonce simplement qu’il lui serait insupportable qu’il en soit autrement, et essaie d’imposer son choix.

Mais nous sommes libres, et très attachés à notre liberté… Nous risquons fort de mal vivre qu’on tente de nous supprimer notre autonomie. C’est pour cela que, de ce point de vue, la stratégie de Mélenchon, qui n’a pas voulu donner de directive, est une bonne stratégie de long terme. Et elle est peut-être même une bonne stratégie de court terme, lorsqu’il s’agit d’êtres aussi rebelles que peuvent l’être les Insoumis. Personne aujourd’hui ne peut prouver que si le leader de gauche avait donné une consigne, et s’il avait intimé l’ordre de la suivre, ses électeurs auraient suivi. Impossible de savoir si cette stratégie fonctionne. Si nombre d'autres critères entrent en ligne de compte, on peut noter que Nicolas Dupont-Aignan, qui a donné une consigne de vote, n'a pas convaincu ses électeurs. Selon l’enquête Ipsos Cevipof des 30 avril et 1er mai, plus d’électeurs s’apprêtent à désobéir au patron de debout la France en votant Macron, qu’il n’y a d’Insoumis qui s’apprêtent à voter Le Pen:

Les quatre étapes de la CNV

Si vous voulez que les électeurs soient libres de choisir, mais désirez les avertir de ce qui vous semble être un danger, ou de ce qui heurte vos valeurs, sans les culpabiliser, comment faire? La CNV décrit pour cela quatre étapes. La première, c’est d’observer sans jugement. La deuxième, de dire ce que l’on ressent. La troisième, de préciser les besoins à l’origine de ces sentiments. Et la quatrième, de formuler une demande précise et concrète (vous pouvez sauter les autre prochains paragraphes, si vous les connaissez déjà).

Observer sans jugement, c’est observer ce que nous voyons et qui nous contrarie, sans y mêler de termes péjoratifs, d’évaluation. Plutôt que «Jacques est un mauvais footballeur», on préférera cette phrase, par exemple: «En 20 matchs, je n’ai pas vu Jacques marquer un seul but».

Dire ce que l’on ressent, c’est fouiller en soi, se rapprocher le plus possible de ses émotions, et mettre des mots dessus. Nous avons un vocabulaire pauvre en matière d'émotions, et utilisons le plus souvent les mêmes adjectifs: «triste», «énervé», «blessé». La CNV apprend à ouvrir très largement ce vocabulaire. Et à ne pas prendre des jugements pour des émotions. Lorsqu’une personne blessée par l’absence de dialogue lance «J’ai l’impression d’avoir épousé un mur», elle a sans doute l’impression de dire ce qu’elle ressent. Mais l’époux ou l’épouse concernée risque fort de ne pas apprécier la comparaison avec un mur…

Préciser ses besoins, c’est assumer ce que l’on ressent, et ce que l’on aimerait que les autres fassent pour nous. «J’étais déçu que tu ne viennes pas hier soir» est un bon début. «J’étais déçu que tu ne viennes pas hier soir parce que je voulais discuter de certaines choses qui me contrarient» permet de mieux comprendre la déception de la personne, et de s’en sentir plus proche. Assumer ses besoins provoque aussi un sentiment libérateur, plutôt que de garder enfermé quelque chose qui nous contrarie.

Dernière étape, formuler une demande concrète et précise. Marshall B. Rosenberg raconte dans son livre une anecdote, d’une femme participant à un atelier de CNV qui souffrait de ne pas voir son mari, et s’était plaint en lui disant qu’il passait «trop de temps au bureau». «Trois semaines plus tard il réagit en m’annonçant qu’il s’était inscrit à un cours de golf!», raconte-t-elle, dépitée. Formuler une demande précise et concrète, ce n’est donc pas dire ce que l’on ne veut pas, mais dire ce que l’on veut.

Modèle de la communication non violente, symbolisée par une personne. Via Wikipedia.

Une méthode profondément politique

La CNV n’a pas réponse à tout. Comme toute méthode, toute philosophie, elle peut aussi être dévoyée. Par des chefs d’entreprise qui y voient surtout un moyen de faire faire ce qu’ils veulent à leurs employés. Par des partenaires en couple, qui se transforment en pervers narcissique. Ou, comme le faisait remarquer notre contributrice Béatrice Kammerer, par des parents désireux de «contrôler» leurs enfants, et des sociétés de coaching qui veulent imposer au forceps une vision de la «parentalité positive» pour mieux vendre leurs produits.

 

Il n’en reste pas moins qu’elle a été utilisée dans de nombreux contextes politiques, et qu’elle a remporté de nombreux succès, qui pourraient nous inspirer lors des périodes épuisantes de campagnes électorales. Les mots sont des fenêtres regorge d’exemples collectifs, loin de beaucoup de méthodes de «développement personnel», plutôt là pour servir le culte de la performance.

La CNV a ainsi été utilisée lors de négociations concernant les procédures d’adoption entre la France et l’Algérie. Elle a été employée à Harlem pour réconcilier les communautés qui se déchiraient à cause du racisme. Son inventeur la pratiqua à Cleveland pour essayer d’enrayer une guerre des gangs qui avait fait de nombreux morts. Et lui qui avait eu à subir des insultes antisémites en classe et fut tabassé parce qu’il était fils d'immigrants juifs, se rendit des dizaines de fois en Israël et sur les territoires palestiniens.

Si la France a été décrite plusieurs fois comme «divisée en deux» ces derniers jours, nous n'en sommes pas à de tels fossés: si la méthode peut fonctionner là-bas, ça vaut le coup de tenter ici. Et si quelques hommes et femmes politiques nous lisent, je leur conseille de lire Rosenberg au cas où ils participeraient un jour à un débat télévisé. Mercredi dernier, la télé n'offrait pas le meilleur exemple de communication bienveillante. 

Aude Lorriaux
Aude Lorriaux (222 articles)
Journaliste
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