France

Il nous faut affronter toute la vérité de ce débat odieux

Claude Askolovitch, mis à jour le 04.05.2017 à 9 h 21

Emmanuel Macron a eu une phrase fétiche à chaque indécence de Marine Le Pen: «Les Français méritent mieux.» C’était habile et flatteur, mais était-ce juste?

STRINGER / AFP.

STRINGER / AFP.

Rarement débat télévisé a porté plus de vérité. Ceux qui soupirent sur la cacophonie de ce mercredi soir, quand Marine Le Pen, telle l’ensorcelée du conte de Perrault, cracha vipères et crapauds sur son adversaire, se trompent de regret. Croyait-on, enfin, qu’on puisse dialectiser avec l’extrême droite, dans le plus apaisé des mondes et sur un plateau télé chatoyant? Le voulait-on? Rêvait-on, enfin, d’un lepénisme de bonne compagnie, définitivement intégré au petit spectacle du pouvoir? Dans ses diatribes et ses mensonges, Marine Le Pen a été honnête avec nous. Elle a transformé un instant démocratique en un marécage boueux. Sur cela, elle n’en a pas menti. Il faudrait l’en remercier: le vote, dimanche, ne sera plus encombré de duperie. Les sophistes qui raisonnent pour ne pas voter Macron sauront, exactement, ce qu’ils autorisent. Ils s’en arrangeront.

Dans la cacophonie, Macron a remporté le débat? Sans doute, et c’est heureux. Lui seul parlait d’un programme et suggérait une cohérence pour les cinq ans à venir. Il est pour autant des limites. Son projet n’a pas été discuté. Exposé, sans doute, et avec mérite, en début du bruit, par son auteur, mais jamais discuté, débattu, contesté ou argumenté. Ce n’était pas l’objet de son adversaire. Marine Le Pen voulait, avec une rage constante, salir Macron, le candidat «de la mondialisation sauvage, de l’ubérisation, de la précarité, de la guerre de tous contre tous, du saccage économique, notamment de nos grands groupes, du dépeçage de la France». Et salir encore Macron, «l’enfant chéri du système et des élites» et fustiger «la froideur du banquier», et salir toujours Macron, pour qui «tout est à vendre et à acheter», et salir encore Macron, «soumis» aux islamistes, et salir finalement Macron, dans une suggestion grimaçante, «J’espère qu’on n’apprendra pas que vous avez un compte offshore aux Bahamas», et de toutes ces salissures, quelque chose resterait?

Macron a survécu. Il est resté aussi digne qu’on peut l’être confronté à l’indignité. Nul n’est parfait dans l’orage et il s’est agacé, et s’est joué, péché d’arrogance, des incompétences de son adversaire, qui lisait une fiche sur la vente d’Alstom à General Electric tout en argumentant sur le rachat de SFR par Patrick Drahi. Qu’auriez-vous fait à sa place? Il avait, Macron, une phrase fétiche, qu’il utilisa comme un marqueur, à chaque indécence de sa rivale: «Les Français méritent mieux.» C’était habile, flatteur en somme, pour un peuple intelligent. Mais était-ce juste?

Méritons-nous mieux que cela? Méritons-nous mieux que Marine Le Pen en recours patriotique, puisque tel est notre paysage?

Macron a tort pour cela. Nous ne méritons pas mieux; nous sommes cela, aujourd’hui; et c’est ici qu’il faut affronter toute la vérité d’un débat odieux. Il s’est construit, depuis des années, une passivité hypnotique, qui a produit ce lepénisme. Une femme intelligente, sans aucun doute, qu’on a laissé s’approcher aussi près du pouvoir suprême, munie de simples slogans et d’injures, ayant repris et extrapolé toutes les peurs admises et les haines licites d’un pays déboussolé: le refus du présent, la sociologie de comptoir sur les élites déconnectées, la laïcité de désarroi confinant à l’islamophobie, le refus de l’Europe et du monde devenu, dans nos loghorrées idéologiques, «le camp républicain». Marine Le Pen exacerbe mais n’a rien inventé. Elle n’est pas une maladie qu’aurait attrapé la douce France, ni sa part maudite. Elle est une constante. Sa violence et sa vindicte ne sont pas incongrues. Elles sont admises, et d’abord dans le paysage médiatique, qui s’en repaît, qui a fait de son héraut Florian Philippot un indispensable de nos écrans, qui a cessé de se prémunir et de mettre en garde. Comment diaboliser ce que nous devenons?

La République peut se perdre sur un malentendu

Le pays n’est plus le même. La politique a changé de nature, et la République peut se perdre sur un malentendu. Elle ne se dispute plus entre la droite et la gauche, l’ordre et le mouvement, le libéralisme et la régulation, que sais-je? Nos catégories civilisées sont obsolètes. La bascule se fait désormais entre le possible et l’intenable. Ce qui nous préservera, dans la civilisation, qui permet l’échange et la réflexion, et ce qui nous en arrache, dans l’orgie des mensonges et des haines.

Emmanuel Macron est le candidat du possible; son projet est sans doute juste, sociologiquement et économiquement, mais cela même n’est plus essentiel; il ne nous est plus donné d’y réfléchir sereinement; il a la bonne grâce et le sérieux démocratique d’avoir travaillé ses espérances; il a l’entêtement heureux de vouloir une France réconciliée avec le monde et elle-même; il veut, de sa jeunesse encore, nous sortir de nos nostalgies morbides; il nous fait cette grâce de résister, le plus souvent, aux pensées communes et aux démagogies du temps; il peut s’y laisser aller, et s’autoriser des démagogies superflues –nul n’est parfait; il nous réconforte d’être, finalement, d’une netteté remarquable, par les temps qui courent. Macron nous permet d’être heureux de le choisir, quand nous n’avons pas d’autre solution: l’alternative est assez monstrueuse pour que les qualités de Macron nous soient données par surcroît.

On ne juge pas ici la femme Marine Le Pen. Etre la fille d’un pervers narcissique, qui aura tenu les siens en otage de son malheur, ne laisse personne indemne. Marine Le Pen, si l’on devait raconter sa vie, a échappé à quelques catastrophes et, politiquement, aura eu un mérite. Rompre, dans ses affirmations publiques (ce que cachent les arrière-cuisines, entre un bras droit négationniste et un photographe attitré admirateur des SS, est une autre affaire), avec l’antisémitisme politique et les fascismes de l’autre siècle. Ce fut une habileté politique qui, certainement, lui ressemblait. Elle autorisa la dédiabolisation, cette appétence pour une extrême droite possible, qui fouettait les sangs du vieux pays. Sous cette étiquette, Marine Le Pen a rendu licite la détestation rabique des migrants, l’interdiction programmée des abattages rituels musulmans ou juifs, le bannissement souhaité des hijabs et des kippas dans nos rues, l’envoûtement idéologique, l’absurdité économique, le mépris d’un peuple ouvrier piégé dans des selfies. Et finalement, le mensonge et la haine, devant le peuple, dans l’ultime débat de l’élection présidentielle. A quoi bon, alors, avoir renoncé à Satan? Marine Le Pen est plus redoutable que son père. Jean-Marie, folklorique et clownesque, ne nous aurait jamais attrapés. Elle a déjà pris possession de nos alternances. Eux tous, ou son chaos. Eux, ou la fin de notre monde.

Cette année, les anticorps ont fonctionné

C’est arrivé à d’autres que nous de voir la politique réduite à un choix de survie. Elle n’en est que plus déterminante. Aux Pays-Bas, le citoyen devait choisir entre un possible et Geert Wilders; en France, entre un possible et Le Pen; aux États-Unis… Parfois, l’intenable l’emporte, par l’inconséquence d’un peuple ou de ses dirigeants. Il reste ensuite la honte, et le sentiment, pour la part civilisée d’un peuple, d’être étrangère en son pays. Trump nous le dit, et Marine le Pen nous l’a fait redouter: en purs termes électoraux, les politiques civilisés ne sont pas forcément les vainqueurs.

Dans l’encore libre Amérique, les contre-pouvoirs sont tels que même l’insanité de Trump ne suffit pas à déraciner une démocratie. Mais une manière d’être et de ne plus penser s’impose. La vraie victoire de Trump a été, avant qu’Hillary Clinton ne perde par une distraction électorale, de mettre la main sur la droite, d’en expulser les notables qui garantissaient son urbanité. En France, on en est là. Culturellement, le mal est fait: Marine Le Pen est l’alternative à Emmanuel Macron, jeune homme de province, fils de médecins, énarque lettré, technocrate ayant philosophé, ex-banquier progressiste et européen inguéri; elle, et non pas quelque champion des vieilles droites, épuisées et contaminées de bêtise. Est-ce terrifiant? En France, où le pouvoir mime nos anciennes monarchies, une présidente Le Pen aurait la vie plus simple et la destruction plus rapide que Trump à Washington. Le danger est immédiat. Emmanuel Macron va le conjurer, parions-le dans un soulagement. Mais ensuite?

Cette année, dans une ambiance de décomposition, les anticorps ont fonctionné. Macron est survenu, dans une ruse salvatrice de notre survie, qu’on ne devrait pas appeler «le système». La politique civilisée se limite désormais à cela: arbitrer, entre les partis de la survie, celui qui pourra au mieux contenir le camp des haines et de l’idiotie; évidemment l’idiotie. Il va falloir oser les mots aussi, sans pudeur, dans les cinq ans à venir, et ne plus s’autoriser des élégances, et se repasser en boucle le débat du mercredi 3 mai, pour ne pas oublier, quand reviendra le bruit de Le Pen et de ses loups domestiques, âpres et bien peignés, qui rôdent, qui hument, qui testent, qui montrent patte blanche. Ce printemps n’en finit pas avec eux, ce printemps n’en finit pas avec nous.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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