Economie

Marine Le Pen plombée par ses approximations sur la monnaie

Gilles Bridier, mis à jour le 04.05.2017 à 11 h 00

Face à Emmanuel Macron, la candidate du Front national a fait preuve d’approximation sur les questions monétaires et économiques, optant pour l’invective plutôt que l’argumentation.

GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

À l'occasion du débat qui l’a opposée, mercredi 3 mai, à Emmanuel Macron avant le deuxième tour de l’élection présidentielle, Marine Le Pen a expliqué vouloir transformer l’euro en une monnaie commune. Au passage, elle a souligné qu’un précédent avait déjà existé avec l’ECU. Sauf qu'elle faisait là référence à une situation… qui ne fut jamais celle qu’elle a décrit.

Son seul but est de rassurer la grande majorité des Français qui, pour 7 sur 10 d’entre eux, sont plus attachés à l’euro qu’à un retour à une monnaie nationale. D’où cette pirouette politique qui consiste à ne plus parler d’un abandon de l’euro comme au début de sa campagne, mais à le présenter comme une monnaie commune qui cohabiterait avec un franc nouveau, selon un modèle qui aurait déjà été appliqué avec l’ECU.

L’ECU, un panier, pas une monnaie

Mais l’ECU (European currency unit), créé en 1979, ne fut pas une monnaie qui aurait été utilisée par des entreprises pour honorer des échanges de biens et services, comme le laisse entendre la candidate du Front national. Ce fut seulement une unité de compte virtuelle, établie du temps où certains pays européens avaient décidé d’encadrer les fluctuations de leur monnaie nationale en les maintenant à l’intérieur d’un système monétaire européen –le SME.

L’ECU était une péréquation de l’ensemble de ces monnaies regroupées à l’intérieur d’un panier dans lequel les parités des monnaies pouvaient varier entre elles, mais de façon limitée et toujours en conservant la même surface dans la constitution du panier. S’il fut utilisé pour des opérations très spécifiques par certaines institutions, il n’eut jamais d’existence concrète ni de valeur intrinsèque, dépendant essentiellement des devises qui le composaient.

La logique du système monétaire européen, lui-même issu du serpent monétaire européen, consistait à réduire les marges de fluctuations pour contenir de plus en plus le risque de guerre des monnaies européennes qui allait à l’encontre de la construction européenne et laissait sur le flanc les pays les moins bien armés pour défendre leur monnaie nationale. Le traité de Maastricht en 1992 sur l’Union économique et monétaire décida que les parités des monnaies entre elles seraient figées pour permettre la création d’une monnaie dite unique.

Gros à perdre

Une fois ces parités définies et figées, le système monétaire et ses marges de fluctuations n’existaient plus. En outre, pour ne pas retenir une terminologie qui rappelait trop une ancienne monnaie française, l’ECU céda la place à l’euro qui entra en scène en 1999. Monnaie pédagogique dans une phase transitoire, fonctionnant en parallèle avec les monnaies nationales pour que les populations puissent se l’approprier, l’euro devint une monnaie physique en 2002. Une vraie monnaie, cette fois, et pas une unité de compte qui n’avait de fonction que provisoire.

L’idée d’une monnaie commune plutôt qu'unique eut ses adeptes. À droite, avec par exemple Édouard Balladur au tournant des années 1990 ou Philippe Séguin jusqu’au référendum sur le traité de Maastricht. Ou à gauche avec Jean-Pierre Chevènement, toujours partisan de ce concept. Toutefois, selon la présentation de Marine Le Pen, dans la mesure où la parité ne serait pas figée avec une monnaie nationale que l’État pourrait faire fluctuer en fonction de ses besoins, l’unité monétaire serait rompue. Donc, le concept de monnaie commune ne tiendrait plus. Et avec un franc qui n’aurait pas la valeur que confère un marché constitué par dix-neuf pays, la France aurait beaucoup à perdre.

Un saut dans l’inconnu

Pour les citoyens qui consomment comme pour les entreprises qui produisent, les importations coûteraient plus cher. Mauvais pour le pouvoir d’achat. En outre, une monnaie dévaluée comme le serait le franc par rapport à l’euro peut générer de la compétitivité, mais celle-ci serait anéantie précisément par le renchérissement des importations nécessaires pour produire. Car la France importe plus qu’elle n’exporte: en 2016, le solde de sa balance commerciale a été déficitaire de 48 milliards d’euros.

Le résultat d’une telle opération serait facile à déduire. En outre, si des droits de douane devaient être systématiquement appliqués par la France sur les importations, les exportations seraient touchées de la même façon par les taxes qu’appliqueraient alors les autres pays sur les produits français, par mesure de rétorsion. Mauvais pour la compétitivité à l’export.

Par ailleurs, prétendre que le système productif français et le consommateur gagneraient à un repli sur soi revient juste à méconnaître l’histoire économique moderne de tous les pays qui se sont essayés à cette politique.

Amalgame et invective

Mal à l’aise sur un projet monétaire à géométrie variable pour tenter de séduire l’électorat le plus large possible, Marine Le Pen fut aussi approximative face à Emmanuel Macron sur les mécanismes financiers que dans la partie économique du débat, notamment sur les dossiers SFR et Alstom lorsqu’elle sembla amalgamer les deux en attribuant à son contradicteur la paternité de décisions qu’il ne prit pas. Prisonnière de ses notes, elle fit de mauvais choix alors que d’autres dossiers économiques auraient pu mettre le candidat d’En marche! en plus grande difficulté. Ainsi, elle n’a pas évoqué le dossier Uber alors qu’elle semblait avoir voulu l’attaquer sur ce terrain.

Mais surtout, les échanges de plomb sur le terrain monétaire et économique empêchèrent d’accéder à une hauteur de vue que l’on est en droit d’espérer de deux candidat à la fonction présidentielle. Pas de vision globale qui permette de cerner des choix de société, alors que c’est bien le rôle d’un présidentiable que de fixer des directions, de définir une politique et d’impulser une énergie, plutôt que de se lancer dans l’invective ou les comptes d’apothicaires. Les indécis qui attendaient, avant le deuxième tour de l’élection, des arguments de fond pour prendre parti, devront se prononcer sur d’autres critères. Le pire étant qu’ils choisissent de s‘abstenir à la suite du débat, ce qui avantagerait paradoxalement la candidate qui a précisément tiré les échanges vers le bas.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (645 articles)
Journaliste
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