France

«Si Marine Le Pen est élue, les dérapages seront rapides»

Ariane Bonzon, mis à jour le 05.05.2017 à 11 h 02

Face à la candidate d'extrême droite, Emmanuel Macron a évoqué le piège de la guerre civile que nous tend Daech et que renforcerait l'arrivée au pouvoir du Front national. C'est aussi l'avis du chercheur franco-marocain musulman Rachid Benzine.

Rachid Benzine, en janvier 2017 à Liège. JOHN THYS / AFP.

Rachid Benzine, en janvier 2017 à Liège. JOHN THYS / AFP.

«Si Marine Le Pen est élue, les dérapages seront rapides. Et les Français de confession musulmane, les premières victimes de cette polarisation entre un “eux” et un “nous”. Or, c’est exactement ce que souhaite Daech.»

Cette assertion, à laquelle semblait souscrire Emmanuel Macron lors du grand débat du 3 mai face à Marine Le Pen («Ce qu'attendent les terroristes, c'est que nous nous divisions, ce qu'attendent les terroristes, c'est le discours de haine»), est signée Rachid Benzine, lequel n'est pas de ceux qui évoquent ce risque à la seule faveur de la campagne électorale. Car ce chercheur musulman fait partie des penseurs qui, depuis maintenant des mois, alertent sur les risques de rupture qui menacent la société française, des ruptures qui font le lit de l’extrémisme et servent l'argumentaire de Daech. Et l’islamologue franco-marocain de reformuler encore cette crainte pour Slate.fr:

«Aux yeux de Daech, l’arrivée du Front national au pouvoir serait du pain bénit car une telle victoire s’inscrirait dans la logique de guerre civile que l’organisation de l’État islamique cherche à instaurer et dont elle tire profit.»

L’avant et l’après 13-Novembre

Si Rachid Benzine alerte, c’est qu’il connaît bien ce sujet, qui occupe ses recherches depuis de longues années. Un sujet qu’il a pensé mais aussi étudié de près, et pas seulement dans les livres. Cet intellectuel de 46 ans, qui a ses entrées dans les ministères, est aussi, ce qui n’est pas si fréquent dans sa corporation, un homme de terrain. Originaire de Trappes, où il est arrivé enfant dans le cadre du regroupement familial avec ses neuf frères et sœurs, il vit toujours dans cette ville d'où seraient partis des dizaines de jeunes pour rejoindre la Syrie ou l’Irak. Le terrain, il le pratique aussi lorsqu’il se rend dans les prisons, régulièrement, pour rencontrer et écouter des adeptes de Daech dont certains, dit-il, peuvent être «des types brillants intellectuellement mais fragiles, déclassés, et qui sont prêts à se faire exploser».

S’il a choisi de les rencontrer pour comprendre, c’est que, comme pour beaucoup de Français, Rachid Benzine a connu «un avant et un après 13 novembre 2015». L’irruption de la «violence assassine», selon son expression, a réveillé en lui une question lancinante qu’il pose dans l’introduction de son dernier ouvrage, Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir? Cette question, il la formule en ces termes:

«Pourquoi de jeunes hommes et jeunes femmes, nés dans mon pays, issus de ma culture, dont les appartenances semblent recouvrir les miennes, décident-ils de partir dans un pays en guerre et de tuer au nom d’un Dieu qui est aussi le mien?»

Afin d’y répondre, il a entrepris un voyage en «salafisme extrémiste» et en a tiré ce livre, un roman épistolaire écrit «en trois semaines mais en vérité le travail de toute une vie».

Au milieu de la cacophonie

Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir? met en dialogue un père, intellectuel et philosophe musulman, et sa fille, qui part en cachette rejoindre un soldat de Daech en Irak. Si Rachid Benzine a choisi le levier puissant de la fiction, c’est pour exprimer un dialogue difficile, sinon impossible, celui qui met face à face les adeptes d’une lecture radicale des textes de l’islam, qui permet la violence au nom d’un Idéal, et ceux qui prônent et incarnent un islam critique, fondé sur une raison historique et philosophique.

«Je voulais qu’au milieu de la cacophonie savante où chacun pense avoir la bonne explication sur ces phénomènes qui nous déchirent, on s’arrête un instant pour écouter deux êtres que tout oppose mais que l’amour filial unit encore, unit toujours. Et c’est parce que cet amour est là que les deux protagonistes peuvent s’écouter, s’entendre. C’est ce dont nous manquons. C’est ce que j’ai voulu proposer.»

Lui-même recherche ce dialogue avec des jeunes radicalisés ou désireux de partir en Syrie: «Que je le veuille ou non, je partage avec eux un patrimoine religieux commun, et même si eux le barricadent et moi je le déconstruis, ce patrimoine nous lie. Je ne peux pas l’ignorer.» Voilà le cœur de la démarche de l’islamologue: parler aux siens. C'est son urgence. Et sa «différence» par rapport à d'autres analystes: lui parle de «dedans l'islam»

Ce qu’il a fait le 6 mars dernier, au collège Courbet de Trappes, «le collège de Djamel Debbouze et d’Omar Sy», face à une vingtaine d’élèves. C’est Béatrice Saou, professeure de lettres, exemple de ces enseignants dont l’engagement repose sur la conviction laïque que nous avons à vivre ensemble, qui a eu l’idée de faire lire le livre à ses troisièmes, puis d’inviter son auteur. Pas d’exposé magistral ou de leçon de morale de la part de Rachid Benzine, mais la volonté de questionner et d’écouter. Au fil de la séance, les élèves s’enhardissent et posent toutes sortes de questions. Aucun sujet n’est laissé de côté. Le port du voile, la viande hallal, l’interdiction de la viande de porc: les collégiens reviennent à des thèmes de leur quotidien. Pour leur répondre, l’islamologue insiste sur la nécessité de toujours replacer le Coran ou les Hadiths dans leur contexte historique, anthropologique, culturel, politique, pour connaître le sens qu’ils ont constitué pour leur époque, et savoir ce qu’on peut en comprendre aujourd’hui au XXIe siècle.   

Daech veut instaurer une rupture entre eux et nous

Les mots sont simples, les images efficaces et l’émotion a droit de cité: «J’ai pleuré en lisant votre livre», avoue l’une des collégiennes. L’identification à Nour, la jeune candidate au djihad, fonctionne. Rachid Benzine écoute les élèves, les interroge aussi, pour les faire avancer, concentré sur un seul objectif: déconstruire les ressorts mortifères de la «rhétorique daechienne». Car, rappelle-t-il, «Daech leur offre de changer le monde en réalisant quatre rêves: celui de l’unité, de la dignité, de la pureté et du Salut. Il faut déconstruire ces mythes brandis comme des slogans pour désamorcer la fascination que pourraient avoir ces jeunes pour Daech, dont le seul objectif est de les couper de la société en instaurant une rupture entre eux et nous, entre les mécréants et les musulmans».

Parce qu’il ne se contente pas de dénoncer et de multiplier les tribunes, parce qu’il s’est engagé très concrètement, Rachid Benzine porte une voix singulière. Avant le premier tour de la présidentielle, il se désolait que les questions de fond, celles de la situation des quartiers, de la jeunesse, ne soient pas sérieusement évoquées: «On pose mal les problèmes», dit-il, «on oublie que la question de la dignité et de la reconnaissance sont les questions clés».

Et maintenant, à quelques jours du 7 mai, alors que l’élection de la fille de Jean-Marie Le Pen n’est pas impossible, il répète ce qu’il écrivait déjà en juillet 2016: «Les déchirements français servent le plan de Daech», tout en s’indignant de cette «défaite de l’esprit à laquelle on assiste».

S’il admet que le vote reste une liberté fondamentale pour chacun, que l’on choisit librement ou non d’exercer, Rachid Benzine dit néanmoins espérer une très forte mobilisation de tous pour barrer la route à l’extrême droite, car «sa victoire ou simplement un score imposant auraient des conséquences qui nous dépassent largement. Il sera difficile alors de continuer à déconstruire le discours religieux extrême quand celui-ci deviendra, comme le dit Daech, le seul refuge pour ceux qui se sentiront exclus ou stigmatisés. Et il sera difficile de préserver notre humanisme quand les identités se seront à ce point verrouillées qu’elles en deviendront (plus) meurtrières, comme l’écrivait Amin Maalouf».

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (211 articles)
Journaliste
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