Culture

Si «Get Out» est un film d'horreur, c'est aussi une comédie grinçante

Emeline Amétis et Vincent Manilève, mis à jour le 04.05.2017 à 21 h 11

Il ne faut pas se fier qu'aux affiches ou aux bandes-annonces; on rigole énormément devant ce film, succès surprise venu des États-Unis.

Image extraite du film «Get Out» (Copyright Universal Pictures International France)

Image extraite du film «Get Out» (Copyright Universal Pictures International France)

«Ce n'est pas parce que vous êtes invité que vous êtes le bienvenu», peut-on lire sur l'affiche du film Get Out, sorti en salle le 3 mai. Juste en dessous, le regard apeuré de l'acteur de Daniel Kaluuya, ne laisse présager rien de bon pour son personnage.

Même chose quand on regarde la bande-annonce (ce qu'on vous conseille d'éviter): Get Out est bel et bien présenté comme un film d'horreur. On y suit Chris, un jeune homme noir parti, le temps d'un week-end, à la rencontre de sa belle-famille blanche et avec qui la relation va prendre une tournure inattendue. Mais, à l'exception de la petite critique du Wall Street Journal présente sur l'affiche («Glaçant, drôle, et angoissant»), il est très difficile de détecter dans cette campagne marketing un autre aspect, pourtant essentiel, du film: l'humour. Car oui, Get Out est aussi une fascinante et sombre comédie.

Jordan Peele, rire pour ne pas pleurer

Le réalisateur de Get Out, l'Américain Jordan Peele, a toujours rêvé de faire des films d'horreur. Comme il l'a raconté en février dernier au Time, c'était son genre préféré quand il était adolescent. «J'étais profondément effrayé par les films d'horreur jusqu'à ce que j'ai 11 ou 12 ans, puis j'ai commencé à respecter quelque chose qui pouvait m'affecter autant.»

Et pourtant, lorsqu'il a dû choisir sa vocation, c'est la comédie qu'il a d'abord embrassée, pensant qu'il ne s'agissait que d'une étape vers le cinéma de genre. C'est pour cela, qu'aux États-Unis en tout cas, Peele est d'abord connu comme humoriste. Après un passage par le culte Second City de Chicago et la série MadTV, il hérite avec son camarade Keegan-Michael Key de sa propre émission sur Comedy Central. Dans les 54 épisodes diffusés entre 2012 et 2015, Key & Peele développent un humour féroce, qui leur vaudra même les faveurs du président Barack Obama, qu'ils ont imité dans un sketch hilarant.


Mais ce qui transparaît régulièrement dans leurs sketchs, c'est un problème de fond de la société américaine: son racisme latent et immuable. Chez eux, pas de place pour un discours trop optimiste et naïf sur la place des Noirs aux États-Unis, ils estiment que l'élection d'Obama n'a pas fait entrer le pays dans une ère «post-raciale», le malaise n'a pas disparu, et les années qui ont suivi l'ont démontré. Dans un article passionnant de Grantland, publié lorsque Key & Peele s'est arrêté, le journaliste Wesley Morris écrit:

«Elle [la série] savait qu'il y avait mieux à faire que de demander à ce qu'on continue à apprendre à vivre ensemble. Ces cinq saisons de télévision nous interrogent sur la façon dont nous pouvons vivre plus honnêtement avec nous-mêmes.»

Ce n'est pas un hasard si le sketch ci-dessous a un écho particulier avec la scène d'introduction de Get Out: on y voit un homme noir portant une capuche et déambulant dans un quartier bourgeois et blanc. Sous couvert d'humour autour de la peur de l'autre, les deux comédiens prenaient part au débat entourant la mort tragique du jeune Trayvon Martin en 2012, tué par George Zimmerman, coordinateur de la surveillance d'un quartier de Sanford en Floride.


Un film conscient du genre dans lequel il évolue

Quand Peele a enfin pu se lancer sur ce projet de film d'horreur, un genre qui, on l'a vu, l'obsède depuis l'enfance, il n'a pas pour autant abandonné le registre qui l'a fait connaître. Tout au long de ce film, il s'appuie sur les mécanismes humoristiques qui ont fait son succès par le passé. En 2014, Key & Peele sortait un sketch moquant les services de la TSA, l'administration américaine pour la sécurité des transports. Dans Get Out, ils reprennent le thème de la TSA mais en redorant un peu le blason avec le personnage de Rod, ami de Chris. Son interprète, l'humoriste et acteur Lil Rel Howery, parle régulièrement au téléphone avec lui et rivalise de théories complotistes hilarantes pour le convaincre de fuir ses beaux-parents.

Ces passages, réguliers, permettent de fournir un ressort comique et d'apaiser, temporairement, l'atmosphère de plus en plus oppressante du film. Il est d'ailleurs intéressant de noter que Jordan Peele a laissé à Howery énormément de libertés avec le script, et que certaines phrases improvisées se sont retrouvées dans le film, comme c'est souvent le cas dans les comédies. «Rod est en fait n'importe quel spectateur dans le cinéma qui crie à l'écran, a expliqué l'acteur au New York Times, faisant ainsi écho à un autre sketch de Key & Peele. Un personnage comme ça dans un film, c'est juste du génie.»

Et à travers Rod justement, Get Out montre qu'il est conscient de rentrer dans la catégorie «films d'horreur» pour mieux s'en défaire et jouer avec ses codes. Ainsi, les quelques «jump scares», qui permettent de faire sursauter les spectateurs, sont volontairement grossiers, parfois même marqués par des notes de piano stridentes. Si bien, qu'au final, ces scènes angoissantes se finissent toujours par un sourire. Dans la scène final, que nous ne dévoilerons évidemment pas, un instant a priori tragique provoque un éclat de rire dans la salle grâce à quelques violons bien placés et un twist de mise en scène.

Mais n'allez pas croire que Get Out n'est qu'un divertissement pop-corn. Derrière la parodie horrifique se cache un autre degré de lecture: la satire sociale. 

Une satire de la «négrophilie»

Là où Get Out excelle, c’est avec sa mise en scène d'un racisme «ordinaire» si décomplexé qu’il en devient à la fois horrifiant et hilarant par son absurdité profonde. Le tout restant strictement réaliste. 

Quand Rose dit de son père qu’«il serait prêt à voter une troisième fois pour Obama s’il le pouvait» pour justifier son anti-racisme, difficile de ne pas entendre les excuses les plus incohérentes auxquelles ont droit les personnes non-blanches sans même avoir à évoquer le mot «racisme»: «Je ne suis pas raciste, j’ai une amie plus noire qu’une arabe», «Elle n’est pas raciste, je la connais», «Je ne suis pas raciste, je suis de gauche» et on en passe des meilleures. On sourit avec la bouche, mais on grince avec les dents.

«Ce n’est pas parce que vous êtes invité que vous êtes le bienvenu», prévient l’affiche française du film. Mais c’était justement louper que Chris était le bienvenu. Personne ne voudrait être reçu de cette façon, certes, mais la famille de sa petite amie ne se défait pas de ses «bonnes intentions» apparentes avant que leur invité ne veuille partir — à l’exception du frère de Rose. Au contraire, ses parents semblent incroyablement à l’aise et bienveillants à l’idée que leur fille soit en couple avec un homme noir. Tant et si bien que cela sonne faux, puisque le père ne peut s’empêcher de faire référence à sa couleur de peau, de façon implicite ou explicite, à chaque fois qu’il lui adresse la parole. Par là, Jordan Peele pointe, comme il l'avait fait avec Keegan-Michael Key, l’hypocrisie d’une société prétendument «post-raciale», où les couleurs et les traits physiques raciaux demeureraient invisibles et que la discrimination serait par conséquent impensable «en 2017 quoi...».

Mieux encore, le film est une excellente critique de la «négrophilie»: cette fascination malsaine pour les personnes noires, pour leurs cheveux, leur corps, leurs cultures exotisantes qui cache grossièrement un profond malaise à leur égard. Une facette du racisme lointaine de celui que l’on imagine virulent, mais qui n’en est pour autant pas moins violente. La longue scène de la garden party l’illustre à la perfection. Chris n’y reçoit que des «compliments», tout le monde se presse pour le voir, lui sourire, lui parler ou le toucher. Mais il faut voir Get Out pour comprendre et visualiser le malaise que génèrent ces attentions déplacées. 

Objectification

Dans l’extrait ci-dessus, une femme pose des questions intimes et s’empare du bras de Chris comme s’il était question d’un objet ou d’un animal de compagnie sur lequel elle disposerait de tous les droits et dont elle devrait tout savoir. Un «racisme qui s’ignore» comparable à l’objectification ressentie quand une personne blanche glisse ses doigts dans les cheveux d’une personne noire. Et n’est-ce pas le fond du racisme anti-noirs aux Etats-Unis et dans tous les pays ayant à un moment de leur histoire pratiqué la traite négrière? L’objectification et l’animalisation des personnes noires? 

Le propos de Get Out est grave. Mais c'est la finesse et le talent de Jordan Peele qui donnent à ces situations un ressort amèrement comique. Dans une interview donnée à Forbes, le réalisateur expliquait que la comédie et l'horreur permettent «de parler d'horreurs de la vraie vie et d'injustices sociales d'une façon divertissante. Nous allons au cinéma pour être divertis, mais si ce qui reste après avoir vu un film nous ouvre les yeux sur des problèmes sociaux, alors cela peut devenir une œuvre d'art très puissante.» Mission réussie.

Emeline Amétis
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Vincent Manilève
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