France

En 2002, on a cru pendant quelques heures que Chirac débattrait avec Le Pen

Temps de lecture : 3 min

Petite histoire d'un débat qui n'eut jamais lieu.

Le 21 avril 2002, au QG de campagne de Jacques Chirac. AFP/PATRICK KOVARIK
Le 21 avril 2002, au QG de campagne de Jacques Chirac. AFP/PATRICK KOVARIK

Cette fois-ci, il y aura donc bien un débat d'entre-deux-tours avec un candidat de l'extrême droite. Emmanuel Macron et Marine Le Pen ont rapidement accepté le principe de ce traditionnel rendez-vous, organisé ce mercredi 3 mai à 21h. En revanche, en 2002, ce débat n'avait pas eu lieu... même si, un bref moment, on avait pu croire que cela serait le cas.

Retour au 21 avril 2002. À la surprise générale, Lionel Jospin finit troisième du premier tour, laissant la deuxième place à Jean-Marie Le Pen. Très vite, dans l'entourage de Jacques Chirac, on se demande s'il doit y avoir un débat entre les deux candidats. Lors de la soirée électorale, sa porte-parole, Roselyne Bachelot, indique que le président sortant acceptera «bien entendu» de participer au débat. Avant de faire marche arrière dès le lendemain...

Jean-Marie Le Pen, lui, y est clairement favorable. Mais au lendemain du premier tour, il indique qu'aucun contact n'a encore été pris entre les entourages des deux hommes:

«Je suis tout prêt à débattre, mais il semble qu'on soit réticent, il semble qu'on se prenne pour un dieu de l'Olympe, qu'on ne veuille pas discuter avec un simple mortel.»

Participer ou ne pas participer au débat?

Du côté de la droite, c'est effectivement compliqué. Les chiraquiens se demandent s'il faut participer à un tel débat. Pour le secrétaire général du RPR, Serge Lepeltier, «Le Pen n'est pas un candidat comme un autre». Claude Chirac, la fille du président-candidat et sa conseillère en communication, réfléchit alors «à la possibilité de proposer un débat “à l'américaine”, dans lequel les deux candidats répondent aux questions de journalistes sans s'adresser directement la parole», détaille Le Monde. Pas vraiment du goût du FN. Le directeur de campagne de Jean-Marie Le Pen, Bruno Gollnisch, estime que ce type de débat serait «parfaitement étranger à la tradition républicaine».

Et finalement, Jacques Chirac choisit de ne pas participer au débat, comme le raconte à l'époque Libération:

«Claude Chirac y était très réticente. D'abord favorable, Dominique de Villepin, le secrétaire général de l'Élysée, s'est rangé à cet avis. Décidé à dramatiser ce second tour contre l'extrême droite, Jacques Chirac a finalement estimé que ce duel à hauts risques pouvait valoriser son adversaire.»

Après 48 heures de flottement, le président annonce sa décision lors d'un meeting à Rennes. Peu importe que près de sept Français interrogés sur dix souhaitent ce débat de l'entre-deux-tours, il n'y participera pas.

«Face à l'intolérance et à la haine, il n'y a pas de transaction possible, pas de compromission possible, pas de débat possible. Pas plus que je n'ai accepté dans le passé d'alliance avec le Front national, quel qu'en soit le prix politique, je n'accepterai demain de débat avec son représentant.»


«Piteuse dérobade»

Pour Alain Juppé, cette décision est logique. L'ancien Premier ministre considère que ce débat aurait pu «se transformer en sorte de match de catch. [...] Cela aurait été sympathique pour ceux qui aiment le spectacle, mais contre-productif sur le plan politique».

Pour la première fois depuis l'introduction du débat d'entre-deux-tours en 1974, celui-ci n'aura donc pas lieu. Un choix qui, forcément, irrite Jean-Marie Le Pen. Le candidat du Front national s'en prend à la «piteuse dérobade», selon lui, de Jacques Chirac, estimant qu'il s'agit d'«une atteinte insupportable, inadmissible, aux règles républicaines et démocratiques».

«Le fait que cette atteinte vienne du fait d'un homme dont la mission de président de la République est de préserver les institutions et d'assurer son fonctionnement est un véritable scandale. [...] C'est une pitoyable dérobade [...], il se dégonfle, il n'ose pas se battre, il s'enfuit et de loin il lance des injures, ce qui est doublement scandaleux. [...] Il a peur d'un candidat sans complaisance, sans connivence, sans complicité. Il a peur de la vérité. Le duelliste qui se dérobe est déshonoré.»


Et le candidat du FN n'est pas le seul à estimer regrettable une telle absence de débat. François Hollande, alors premier secrétaire du PS, juge que «le débat aurait pu être un moyen de marquer la différence entre les valeurs républicaines et l'extrême droite». Quant à Noël Mamère, il rappelle que le président de la République «n'a pas hésité à rencontrer le président du FN dans d'autres circonstances». Ces mots ne changeront rien à la décision de Jacques Chirac.

Quinze ans plus tard, Emmanuel Macron, lui, n'a pas vraiment eu le choix. Dans 20 minutes, le sociologue des médias Christian Delporte explique qu'aujourd'hui, «on ne comprendrait pas qu’il n’y ait pas de débat, dans la mesure où Marine Le Pen est complètement banalisée». Un passage de la sidération à la banalité qui se reflète dans celui de l'absence de débat au débat obligatoire.

Grégor Brandy Journaliste

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