France

Le «pari gramscien» de la France insoumise: un jeu politique risqué?

Samuel Bartholin, mis à jour le 03.05.2017 à 11 h 02

Avec son bon score, la France insoumise a validé la pertinence de sa stratégie populiste. Mais le désir de récupération du Front national, et le dialogue difficile avec les autres forces de gauche la contraigne à un équilibre périlleux, comme l'a montré la question du vote au second tour de la présidentielle.

bertrand GUAY / AFP

bertrand GUAY / AFP

Ils se sont prononcés: une courte majorité des membres de la France insoumise a opté pour le «vote blanc ou nul» au second tour de la présidentielle le 7 mai. Un résultat au fond assez attendu: les insoumis tiennent à leur étiquette civique, la révolution se devant d’être citoyenne –le programme des partisans de Jean-Luc Mélenchon prévoit de rendre le vote obligatoire– mais se montrent dans le même temps extrêmement réservés face à Emmanuel Macron, «le candidat des banques», «de l'extrême finance», selon eux, entre autre qualificatifs pas vraiment laudateurs, et ce même s'il se trouve au second tour face à l’extrême droite.

La consultation ne revêtait de toute façon pas une grande importance –elle n'a pas valeur de «ligne officielle», simplement de prise de pouls du mouvement, et ressemble du coup davantage à une stratégie de sortie de l'embarras afin de ne pas risquer la division sur la question du choix de vote au second tour.

Certes, les principaux lieutenants de la France insoumise, avant Jean-Luc Mélenchon lui-même, se sont chargés de répéter la semaine écoulée : «pas une voix pour le Front national!» Mais le fait de ne pas révéler son choix personnel entre un bulletin blanc ou Macron a troublé de la part d'un leader qu'on a connu en d'autres circonstances plus disert, se plaçant souvent dans le rôle du tribun éloquent et éducateur populaire, narrant à la façon d'un Michelet l'épopée du peuple dans le siècle. Alors que son histoire fermement ancrée à gauche le plaçait un temps comme premier adversaire du Front national, Jean-Luc Mélenchon est apparu cette fois davantage sur la défensive, dénonçant dans les injonctions à prendre parti une «manœuvre» pour «diviser le mouvement», et semblant chercher avant tout à serrer les rangs afin de mettre le cap sur les législatives.

Adresse au peuple

 

Une partie de l'explication réside peut-être dans l'évolution du positionnement politique de Jean-Luc Mélenchon, ainsi que du mouvement qu'il a suscité en vue de cette campagne: la France insoumise possède une tonalité différente de celle du Front de gauche en 2012. Alors que celui-ci se plaçait, comme son nom l'indique, dans la continuité historique de la gauche et de son électorat, la France insoumise a mis sous le boisseau ces marqueurs pour s'adresser, sans exclusive, à tout «le peuple», et lui désigner son adversaire: «l'oligarchie», «la caste».

Bref, une stratégie populiste, le terme étant détaché de la valeur négative qu'y adjoignent les commentateurs, le peuple étant ici entendu comme une communauté politique et inclusive, bref, un populisme «de gauche» différent de la tradition populiste autoritaire et essentialiste de droite (la démarche n'échappant pas totalement à la latéralisation politique classique, tout en cherchant à la dépasser).

Cette stratégie théorisée par les universitaires Chantal Mouffe et feu Ernest Laclau a déjà fait l'objet d'abondants commentaires: une volonté de rupture avec la gauche gestionnaire comme avec la gauche «mouvementiste», afin d'offrir une identité politique aux références renouvelées, éclairées par les travaux de Gramsci, le théoricien de l'hégémonie culturelle: c'est par la victoire culturelle, en imposant ses thèmes dans le débat public, que l'on prépare la victoire politique à venir. Tel est le pari de la France insoumise.

Cette démarche se base aussi sur une série d'expériences politiques: le renouveau de la gauche latino-américaine dont le chavisme vénézuelien constitue un des aspects – et dont les polémiques sur les dérives autoritaires auront pollué la fin de campagne de Jean-Luc Mélenchon, et, surtout le mouvement espagnol Podemos, véritable organisation sœur de la France insoumise. Le mouvement ibérique s'est bâti sur un semblable rejet des élites traditionnelles dans une Espagne en crise, une adresse aux jeunes et aux abstentionnistes dans une langue inscrite dans le quotidien et délestée des références empesées des intellectuels de tradition marxiste et sociale-démocrate (ainsi l'apostrophe familière «vous, les gens» qui ont émaillé au cours de la campagne les développements de Jean-Luc Mélenchon).

L'insoumission et sa plate-forme numérique

 

Dans le cas français, la construction de ce nouvel objet politique s'est déroulée au début de l'année 2016.

«Avec des responsables issus du Parti de gauche, et des militants du mouvement pour la VIe République, rassemblés autour de Jean-Luc Mélenchon, nous cherchions le meilleur moyen pour nous “mettre à l'eau”, explique Manuel Bompard, le directeur de campagne de la France insoumise. Et la meilleure manière de le faire, ce n'était plus par un parti, mais par un mouvement. Avec au cœur du mouvement, la plateforme numérique. Au début, la France insoumise, c'était juste le slogan écrit sur la page. Et puis, on a trouvé que ça sonnait bien, ça permettait une forme de transversalité.»

L'insoumission est devenue ainsi la notion-clé que les participants furent conviés à investir de leurs analyses, leur vécus et leurs affects (voir la notion de signifiant vide chez Laclau, soit une notion ouverte articulant des demandes éparses) alors que chacun pouvait d'autre part se greffer au mouvement en faisant circuler numériquement messages et images, procurant ainsi la satisfaction d'un investissement immédiat.

«Mais nous y voilà: la peste ou le choléra. Et oui, malgré moi, en mon âme et conscience, je choisis. La mort dans l'âme et la rage au ventre.»

François Ruffin

Le caractère novateur de la démarche n’empêche pas que la France insoumise reste très empreinte de la rhétorique classique de la gauche radicale, aux tonalités anti-capitaliste («insoumission contre l'ordre social injuste et pour le partage des richesses»), écologiste («contre le pillage de la planète») et anti-américaine («contre l'Otan et l'alignement sur les intérêts nord-américains»). Ça n'est pas le moindre talent de Jean-Luc Mélenchon que d'avoir réussi à fondre une certaine raideur idéologique dans une présentation aimable, aux contours empreints de sagesse paternelle, patinée par l'expérience de l'âge.

Insécurité sociale et culturelle 

 

Si certaines formulations demeurent ainsi classiques sur le fond, d'autres marquent une inflexion fondée sur la demande très en vogue d'identification collective: ainsi, après le peuple, vient la nation. À rebours d'un certain «sansfrontièrisme», Jean-Luc Mélenchon n'a pas hésité à mettre en avant l'attachement à la patrie promue espace protecteur face au turbo-capitalisme de la mondialisation, insistant sur la défense des modes de vie, la décence ordinaire des classes populaires contre «les communautarismes haineux», autant d'arguments aux accents parfois conservateurs semblables à ceux portés par Jean-Claude Michéa et les publications de ses jeunes disciples.

À titre d'exemple, sur l'immigration, le discours de Jean-Luc Mélenchon est passé d'une célébration du multiculturalisme (discours du Prado à Marseille, 2012) à l'accent mis davantage sur la tragédie vécue par ceux contraints de quitter leurs foyers. Une manière de s'adresser, par une réponse solidaire et humaniste, à l'insécurité culturelle qui minerait les classes populaires. Le thème du grand déménagement mis en avant par le tribun, présenté comme une violence imposée à toutes les classes populaires, dont celles du sud de l'Europe, contraintes d'émigrer sous la contrainte des bouleversements économiques, semble ainsi de même devoir répondre à l'obsession du «grand remplacement» –des Français par les immigrés– qui émane de la droite radicale.

Réduire ou nourrir le national-populisme?

 

Mais tout stratégie discursive possède son point aveugle: en déplaçant le clivage gauche/droite, pour le placer sur celui du «peuple» versus «élites», la France insoumise peut dans le même temps contribuer à son corps défendant à nourrir le mouvement national-populiste de Marine Le Pen, alors même qu'elle prétend le battre en partie sur son propre terrain. Si le noyau le plus militant du mouvement est lui peu suspect de toute indulgence, une frange d'une vaste électorat conquis par Jean-Luc Mélenchon, électrisée par le dégagisme, peut au fond considérer que les oppositions entre les deux mouvements sont dorénavant mineures en regard de leur adversaire commun.

Marine Lepen, qui se targue aussi d’être la candidate du peuple, ne s'y est d'ailleurs pas trompée, elle dont toute la campagne de second tour n'aura eu de cesse que d'évoquer de possibles rapprochements. Une telle perspective accentuerait alors, à rebours de l'effet recherché, un brouillage complet de repères auquel aspire le Front national, soucieux lui-même de se «dédiaboliser» en retirant l'étiquette infamante de l’extrême-droite et briser le front républicain contre lui.


Les insoumis mettent certes au crédit de leur mue politique leurs bons résultats auprès de catégories de population qui avaient déserté depuis longtemps les rangs de la gauche, ou encore leur score en tête parmi les jeunes ainsi que dans de grandes métropoles comme Marseille. Reste que le Front national demeure pour l'heure un parti à l'audience et l'ancrage territorial autrement plus importants, et qu'il n'est pas assuré que la France insoumise puisse s'imposer face à lui si le moment populiste, comme le désigne pour s'en féliciter l'ancien philosophe de la Nouvelle droite Alain de Benoist, devient le clivage politique central.

Certains, comme le journaliste activiste François Ruffin qui se présente à la députation à Amiens sous les couleurs de la France insoumise et de la gauche rassemblée hors Parti socialiste, semblent sensibles à cet enjeu. À la différence de Jean-Luc Mélenchon, lui a confié qu'il voterait sans doute pour Emmanuel Macron: «Mais nous y voilà: la peste ou le choléra, peut-on lire sur son blog. Et oui, malgré moi, en mon âme et conscience, je choisis. La mort dans l'âme et la rage au ventre.» Les vifs débats qui les ont opposés sur les plateaux télé comme devant les grilles de l'usine Whirlpool ne l’empêche visiblement pas de considérer que ce type même d'interpellation serait menacé en cas d'accession au pouvoir d'un tempérament autoritaire, à l'image de ce qui se déroule en Hongrie ou en Turquie.

Mésalliances possibles à gauche

 

Sur un autre plan, plus terre-à-terre, mais néanmoins crucial pour sa pérennité politique, la rupture prônée par la France insoumise peut compliquer sa relation avec les autres forces de gauche. La question des alliances est pourtant cruciale, alors que la performance du mouvement de Jean-Luc Mélenchon, placé de fait en situation de leadership, n'efface pas à lui seul l'étiage historique atteint par le score cumulé des forces de gauche. Or, ce rassemblement est loin d'aller de soi.

«J'y vois une limite interne à la stratégie populiste de gauche, analyse Jean-Yves Pranchère, qui enseigne la théorie politique à l'université libre de Bruxelles. Il y a une équivoque, chez Jean-Luc Mélenchon, qui s'adresse à la fois à une gauche souverainiste, qui prête l'oreille à certains accents nationalistes, et à une gauche à la fois internationaliste et européiste, et qui croit encore qu'il est possible de réorienter la construction européenne dans un sens plus social.»

Tout en ayant apporté son suffrage à un candidat représentant la résurrection d'une «gauche sociale» qu'il appelle de ses vœux, l'universitaire ne cache pas son scepticisme à l'égard de certains accents pris par le tribun Mélenchon: «La dénonciation de la caste aboutit à un discours parfois binaire et manichéen. Par le passé, on partait d'une critique du système, en analysant son fonctionnement structurel pour mieux le transformer. Or, on en est arrivé à la dénonciation d'une “caste”, qu'il suffirait de dégager pour que tout aille mieux», estime-t-il, y voyant un risque de perméabilité à «certains concepts complotistes».

Le rapprochement avec la sensibilité socialiste proche de Benoît Hamon, elle-même empêtrée dans ses contradictions, risque dans ces conditions d’être compliquée. «Or, les projections du ministère de l'Intérieur montre qu'une gauche désunie prend le risque d’être pratiquement absente de la future représentation parlementaire.» Même rassemblés sous la bannière de l'insoumission, les amis de Jean-Luc Mélenchon devront également, sinon se soumettre, du moins composer avec la dure réalité du rapport de force politique.

Samuel Bartholin
Samuel Bartholin (9 articles)
Journaliste
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