France

Avec l'appel au front républicain, le «Charlisme» est-il de retour?

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 03.05.2017 à 9 h 02

Deux ans après la querelle de 2015, la fracture traverse une nouvelle fois la gauche.

PHILIPPE LOPEZ / AFP

PHILIPPE LOPEZ / AFP

Depuis dimanche, deux France s’opposent, sur Facebook et dans les dîners en famille ou entre amis. Non pas celle qui a voté Marine Le Pen et celle qui a choisi Emmanuel Macron. Ces deux-là sont entrées dans des dimensions parallèles et s’ignorent depuis longtemps. La querelle divise les électeurs qui se reconnaissent dans un vaste camp progressiste et porte sur l’attitude politique à adopter au deuxième tour. Voter pour Emmanuel Macron pour «faire barrage» à Marine Le Pen? Ou, au contraire, s’abstenir ou voter blanc pour ne pas céder à un «chantage» au «front républicain», ni laisser les mains libres à une politique qu’une partie de cet électorat rejette.

Alors que le maintien au deuxième tour d’un candidat de l’extrême droite n’est plus inédit dans la France du XXIè siècle, c’est la qualification d’Emmanuel Macron qui a agi comme un involontaire révélateur de malaises qui couvaient jusqu’ici à l’état latent.

Cette cristallisation en rappelle, toutes proportions gardées, une autre.

Souvenez-vous. C’était il y a deux ans déjà. Le 11 janvier 2015, la population française descendait dans la rue, lors d’un des plus grands rassemblements de son histoire. Ce jour-là, selon une formule qui a connu un grand succès, la France «était Charlie». Tout le monde n’était-il pas prêt à aller manifester contre le terrorisme et pour la liberté d’expression? Vu de Charlie, c’est à dire des lieux et des milieux où la participation aux manifestations était la plus élevée, la question ne se posait pas. Ce n’est que dans les jours qui ont suivi que la cruelle réalité s’est imposée aux «Charlie». Non, tout le monde «n’était pas Charlie».

 

Une du Monde publiée après les manifestations du 11 janvier 2015.

Depuis dimanche soir, certains traits du débat animé entre les tenants d’un vote Macron contre le FN et les agnostiques, qui préfèrent s’abstenir ou voter blanc, renvoyant dos à dos les deux finalistes, rappellent le défoulement de colère et d’intolérance qui a accompagné, dans les deux camps, la période troublée du «charlisme».

Zinedine Zidane, Robert Badinter et Miss France

Il y a comme un air de déjà vu.

Certains, d'ailleurs, n'hésitent pas à faire le parallèle...

Comme avec «Charlie», la réthorique des tenants du front républicain consiste en un discours qui semble pour ses partisans s’imposer de lui-même. Le discours se déploie comme un rouleau compresseur argumentatif, porté par une diversité telle de personnes que s’y opposer paraît indécent. Sur son blog Affordance, l'enseignant-chercheur en sciences de l'information Olivier Ertzscheid s’en amuse:

«Toutes. Toutes les autorités morales ont donc donné leur avis. Zinedine Zidane, Robert Badinter et Miss France. Il faut voter Emmanuel Macron pour faire barrage à Marine le Pen. Ceci n'est pas une phrase, ceci est une messe. Et la messe est dite. Tout le monde l'a dit. A la télé, sur la grande (plateforme) bleue, à la radio, partout. Ceux qui ne l'ont pas dit se sont entendus dire par ceux qui l'avaient dit que de ne pas le dire équivalait à dire qu'on voulait dire l'inverse et que toutes choses égales par ailleurs et naufrages politiques et institutionnels compris, il y avait quand même des choses qui ne se disaient pas alors que d'autres devaient obligatoirement être dites.»

Comme avec «Charlie», ce discours émane d’une population de catégories moyennes et supérieures, éduquée et bien intégrée socialement, dont la carte de l’intensité de la participation aux manifestations du 11 janvier n’est pas sans rappeler celle des zones de force du vote Macron au premier tour de l’élection présidentielle.

Sur son compte Facebook, le journaliste David Abiker exprime également dans un post public son scepticisme vis à vis de ce front républicain chic et parisien.

Comme avec «Charlie», l’opposition révèle au grand jour des fractures sociales qui s’aggravent depuis au moins vingt ans, quand Jacques Chirac faisait justement campagne sur ce thème en 1995. Tout comme une partie du pays, à commencer par les journalistes, découvrait abasourdie que dans les rues, les écoles, les entreprises, tout le monde n’était «pas Charlie», la surprise vient cette fois de la prise de conscience qu’une partie des électeurs qui refusent de voter Macron pour empêcher le FN d’arriver au pouvoir n’établissent pas de hiérarchie claire de gravité entre les deux éventualités.

Les «Charlie» estimaient que la défense de la liberté d’expression devait passer avant tout débat sur la pertinence des caricatures du prophète Mahomet, comme nous l'avait expliqué son créateur, quand d’autres ne plaçaient pas la querelle sur ce même plan des principes, mais souhaitaient discuter des choix et des intentions des caricaturistes. Même dialogue de sourds entre deux populations qui ne placent pas le débat sur le même plan depuis le soir du premier tour de l’élection présidentielle. Les partisans du front républicain jugent que la préservation du cadre institutionnel actuel et des fondamentaux de la démocratie libérale sont des objectifs largement prioritaires par rapport aux attaques qu’ils peuvent par ailleurs redouter sur le plan des réformes socioéconomiques. Sans être évidemment enthousiastes à l’idée d’une victoire du FN –de même que les «pas Charlie» n’étaient que très minoritaires à se réjouir réellement des attentats– les électeurs qui refusent de se rallier au front républicain considèrent en revanche que les conséquences socioéconomiques d’un tel vote seraient équivalentes aux dommages que porterait une présidence Le Pen à la République.

La «Quinzaine Anti-Le Pen» n'a pas eu lieu

Comme avec «Charlie», la ligne de fracture traverse la gauche. Lors de la querelle de 2015, les «pas Charlie» assuraient que les motivations en apparence humanistes et bienveillantes des manifestants cachaient leur désir inconscient d’affirmer leur domination sur les catégories les plus faibles du pays, en particulier sa minorité musulmane descendante des anciennes colonies. Le démographe Emmanuel Todd a pulvérisé l’apparent consensus dans un pamphlet publié quelques mois après la grande manifestation, en se demandant «qui était Charlie». De même aujourd’hui, certains considèrent que le minimum d’adhésion aux valeurs républicaines et démocratiques exige de surpasser les réticences qu’on peut éprouver vis à vis d’un candidat. Pour d’autres, à l’inverse, c’est précisément ce discours en apparence égalitaire et instrumentalisant le risque du fascisme qui doit servir de paravent à une politique servant les intérêts des privilégiés.

On attendait, pour reprendre l'expression sardonique de l'essayiste Philippe Muray, une réédition de «la Quinzaine Anti-Le Pen», période de l'entre deux tours de l'élection présidentiel de 2002, lors de laquelle la nécessité de faire barrage au FN était unanimement exprimée par les intellectuels, les artistes comme les responsables politiques. «On étudiait surtout l'art et la manière d'aller voter Chirac, ricanait alors Muray: à reculons, de travers, avec les oreilles, avec une pince à linge ou un gant Mapa.»

Le «charlisme» propre à cette période est définitivement rompu. Des intellectuels, des responsables politiques et des éditorialistes s'unissent certes pour célébrer ce front républicain, mais les réactions d'entre deux tours manquent d'élan, l'unanimité est loin d'être de mise et les injonctions impressionnent de moins en moins les récalcitrants.

 

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
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