France

Plus le Front national est fort, plus certains d'entre nous sont en danger

Titiou Lecoq, mis à jour le 02.05.2017 à 13 h 15

Je ne sais pas comment on en est venu à envisager que l’arrivée au pouvoir du FN n’est pas un abominable cauchemar. Un cauchemar très concret.

L'hommage ce 1er mai 2017 à Brahim Bouarram, Marocain mort après avoir été poussé dans la Seine par des sympathisants FN le 1er mai 1995 I THOMAS SAMSON / AFP

L'hommage ce 1er mai 2017 à Brahim Bouarram, Marocain mort après avoir été poussé dans la Seine par des sympathisants FN le 1er mai 1995 I THOMAS SAMSON / AFP

On a tous vu passer ce genre de dessins ou propos ces derniers jours:

La seule différence entre le fascisme et le libéralisme, ce serait le divertissement. (On m’informe que Guy Debord vient de se resuicider.) Mais il y a autre chose de frappant dans ces dessins. Les bonhommes. Ils sont tous pareils.

Le mouvement féministe a bien connu cette logique, elle consiste à égaliser les modes d’oppression et à ranger tous les dominés sous la même bannière. Après la Seconde Guerre mondiale, les féministes étaient accusées de vouloir diviser le prolétariat. Le patriarcat était indissolublement lié au capitalisme. Il fallait abolir le capitalisme et l’égalité des sexes suivrait. La cause des femmes attendrait donc le grand soir.  

Un danger direct

Depuis, le champ d’analyse de la société a connu l’apport de l’intersectionnalité, une notion qui permet de rendre compte de la singularité des doubles discriminations. Ces apports nous aident à penser un peu, autant que cela est possible, en-dehors de nous. Je suis blanche, je vis actuellement dans une relation hétérosexuelle et j’ai un nom de famille qui fleure bon le sommet des clochers des églises. Pourtant, je sais que l’extrême droite est un danger particulier.

Pas indirect, comme on peut le reprocher au libéralisme qui mène au suicide de travailleurs ou à traiter les impératifs de santé publique comme la cinquième roue du carrosse. L’extrême droite est un danger tangible, direct, pour certains d’entre nous. La violence économique, ce n’est pas la même chose que la violence physique pour ceux qui se prennent des coups dans la gueule ou finissent noyés dans la Seine.

Dégager le bamboula

Il y a une portion de connards qui n’attendent que ça, la montée du FN, pour arpenter les rues en hurlant qu’ils sont chez eux, qu’ils sont les maîtres. Et qui dit maîtres, dit dominés qu’on peut punir. Avec le FN, tous ces abrutis se sentiraient autorisés à casser du pédé et de la gouine. Non pas que l’envie les en prendra brusquement. L’envie de péter la gueule de ceux et celles qu’ils considèrent comme des dégénérés est déjà là, bien présente. Ce qui les arrête, c’est la peur d’avoir des emmerdes. Ils iront donc, et en chemin ne se priveront pas de dire à un père de famille qui passe dans la rue avec ses enfants de dégager de là le bamboula, parce que maintenant on est chez nous.

C’est ce qui s’est passé après l’élection de Donald Trump. Les États-Unis d’Obama avaient de profonds problèmes de racisme (comme la France actuellement), mais les chiffres ont augmenté après l’élection de Donald Trump et, derrière les statistiques, il y a les corps véritablement attaqués, battus, frappés, les esprits traumatisés, les enfants qui apprennent qu’ils sont en danger et qu’ils doivent se faire invisibles comme s’ils n’étaient pas chez eux, les amoureux qui n’osent pas se tenir la main dans la rue.

Rendre la haine plus acceptable

Je ne sais pas comment on en est venu à envisager que l’arrivée au pouvoir du FN n’est pas un abominable cauchemar. Un cauchemar très concret. Je ne sais pas ce qui s’est passé pour qu’un FN estimé aux alentours de 40% pour le second tour de la présidentielle ne soit pas la priorité, une urgence absolue. C’est effrayant. Même si Marine Le Pen ne l’emporte pas, plus son parti est fort, plus certains d’entre nous sont en danger. On sait déjà que la lutte contre les discriminations n’est pas une priorité en France, et c’est un doux euphémisme.

Un FN à 40%, c’est dire que le racisme, la xénophobie, le sexisme, l’antisémitisme et l’homophobie sont acceptables, ou au moins tolérés puisqu’ils sont considérés comme des sujets secondaires. Ne pas parler de ces problèmes, c’est les invisibiliser et donc s’accommoder avec l’inacceptable sous prétexte que la majorité, dont je fais partie, n’est pas concernée. Pourtant, nous sommes tous concernés parce que cela définit qui nous sommes et la société dans laquelle nous acceptons de vivre.

«On est chez nous»

Évidemment, la situation économique, sa violence ont un effet sur le racisme et toutes les autres formes de discriminations. Mais ce n’est pas le seul facteur. Il ne suffira pas d’améliorer la croissance du PIB pour que tout ça disparaisse. C’est un problème structurel dans la société française, comme l’est également le sexisme, comme le sont toutes les discriminations, ce sont des cadres de pensée plus ou moins inconscients qui se transmettent. En tant que société, il y a un retour sur nous-mêmes nécessaire, inéluctable, que nous n’avons pas encore fait. Et le peu d’importance accordé à ces enjeux dans les discussions de cet entre-deux-tours est profondément révélateur. Comme l’est le dessin du début de cet article. Les discriminations qui touchent «les autres», on s’en fout.  

Pour le second tour, le choix n’est pas uniquement entre l’euro ou pas l’euro, l’ouverture et la fermeture. Lors des meetings de Marine Le Pen, quand des salles combles se mettent à hurler «on est chez nous!», il ne s’agit pas de fermer poliment la porte en disant «désolé, il n’y a plus de place, retournez dans vos pays en guerre où le soleil brille». Il s’agit du droit, de la légitimation à écraser ceux qui nous paraissent différents de nous, dans leurs modes de vie ou leurs couleurs, d’interdire aux femmes de porter le voile même le plus léger dans la rue, d’interdire aux amoureux de même sexe le baiser même le plus léger dans la rue.

Le «nous» de ce slogan ne rejette pas seulement les étrangers de nationalité. Ce n’est pas un nous qui équivaut à l’ensemble de la population française dans sa diversité quoi qu’essaie de faire croire Marine Le Pen. C’est un «nous» de frontistes, d’anciens du GUD. C’est un «nous» de suprématistes blancs. Même en cas de défaite du Front National dimanche prochain, le score qu’il fera nous dira quelque chose sur nous tous.

Titiou Lecoq
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