France

Non, s'abstenir, ce n'est pas voter Le Pen

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 03.05.2017 à 15 h 41

La lutte légitime contre l'abstention et le vote blanc et nul peut se passer des amalgames et des raccourcis.

Un bureau de vote à Lyon, le 23 avril 2017. JEFF PACHOUD / AFP.

Un bureau de vote à Lyon, le 23 avril 2017. JEFF PACHOUD / AFP.

C'est l'un des tubes de cet entre-deux-tours, de Manuel Valls à Jean-Christophe Cambadélis, de François Bayrou au dirigeant PRG Harold Huwart: «S'abstenir ou voter blanc, c'est voter pour Marine Le Pen.» Avec des variantes, comme celle entendue dans la bouche du maire de Grenoble Éric Piolle: «Si c’est Le Pen qui est finalement élue, les abstentionnistes ou vote blanc auront donc choisi a posteriori Le Pen.»

Au nom du bon vieux principe «Au premier tour on choisit, au second on élimine», je suis opposé à l'abstention au second tour, et encore plus cette année, où l'importance du choix impose à chacun de prendre ses responsabilités. Cela n'empêche pas cet argument, grand classique de la période (en 2012, on avait «Voter blanc, c'est voter Hollande» ou «S'abstenir, c'est voter Sarkozy») d'être mathématiquement faux, politiquement grossier et peut-être même dangereux. Le symbole d'un entre-deux-tours où l'urgence (réelle) conduit trop souvent à passer la nuance et toute finesse de raisonnement au bulldozer, comme en témoigne, dans un registre différent, le magnifique «Voter Macron, c'est voter Le Pen» (sous-entendu, en 2022).

Répartition des voix

Pour les mathématiques, il n'est pas besoin de trop s'étendre: non, les votes blancs et les abstentions ne viennent pas s'ajouter au total de celui qui obtient le moins de voix au second tour d'une élection (cela sera le cas, en revanche, si un jour le législateur décide qu'il faut plus de 50% des suffrages, votes blancs et nuls inclus, pour être élu). Il faut lire Cédric Villani pour tomber sur quelqu'un qui tient un raisonnement mathématiquement un peu plus sensé:

«Pour ce qui est du score, s’abstenir est équivalent à répartir sa voix entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Dit autrement: retirer son vote à Emmanuel Macron, par représailles, c’est équivalent à consacrer la moitié de sa voix à soutenir Marine Le Pen, dans l’élection la plus emblématique que la France ait connu depuis plusieurs décennies.»

(Je dis seulement «un peu plus sensé» parce que j'ai l'impression que cela revient en fait à découper son vote en deux en proportion du vote des autres: si l'électorat a voté Macron à 60%, vous lui avez consacré 60% de votre bulletin blanc, et 40% à Le Pen. Mais Cédric Villani étant médaille Fields et pas moi, il se peut que je me sois trompé).

Il n'y aura qu'un bulletin FN

Cet argument est aussi politiquement absurde et ressort de la vieille tactique de l'amalgame. Si s'abstenir ou voter blanc, c'est voter FN, voter FN, c'est quoi: voter doublement FN? Et s'abstenir ou voter blanc quand on penche vers le FN (selon des sondages, jusqu'à 3% des électeurs FN du premier tour pourraient faire défaut au second), c'est voter FN à moitié? Et les fillonnistes ou dupontaignantistes qui s'abstiennent, votent-ils FN ou Macron? Au risque du truisme, rappelons qu'il n'y aura qu'un bulletin FN au second tour, celui de Marine Le Pen, et que ceux qui s'abstiendront ou voteront blanc refuseront «seulement» de faire un choix entre la présidente du FN et Emmanuel Macron. Ce qui est déjà suffisamment problématique pour ne pas en rajouter.

D'autant que l'argument «S'abstenir ou voter blanc, c'est voter Le Pen» est dangereux car il s'inscrit dans une tactique de diabolisation dont le moins qu'on puisse dire est que ses résultats laissent pour l'instant à désirer. Quelques jours après le premier tour, le chercheur en sciences politiques Jérémie Moualek, spécialiste du vote blanc, prédisait d'ailleurs «une campagne de culpabilisation de l’électeur qui va s’amplifier à mesure que le second tour va se rapprocher, mais qui pourrait s'avérer contre-productive tant de plus en plus de personnes rejettent ce qui peut passer pour une injonction ou un ensemble d'arguments d'autorité».

Injonctions

Des arguments d'autorité qui ont d'ailleurs pris une tournure totalement paradoxale depuis dix jours, comme le note très justement le blogueur Olivier Ertzscheid:

«À l'injonction médiatique s'est ajoutée l'injonction du réseau, de ton réseau, de ta bulle. Les deux auraient pu être paradoxales. Mais c'est presque paradoxalement qu'elles ont résonné à l'unisson, et qu'elle ont fabriqué l'injonction paradoxale, la double contrainte parfaite: “Sois grand mon petit”, “Ne lisez pas ce panneau”, “S'abstenir c'est faire le jeu de...”, “Voter blanc c'est faire le jeu de...”, mais “Voter Macron c'est faire le jeu de...” alors “Ne pas voter Le Pen c'est faire le jeu de...”.»

Dimanche soir, il y aura, comme d'habitude, un vainqueur et un vaincu et, pour les amoureux de la nuance que nous sommes, plein de taux d'abstention et de taux de bulletins blancs et nuls à analyser. Ceux qui préfèrent utiliser des arguments qui tuent, eux, peuvent toujours se préparer à cette conclusion meurtrière: si Emmanuel Macron, comme l'indiquent les derniers sondages, est élu avec les voix de 40% ou 45% des électeurs inscrits, faudra-t-il en conclure directement que 55% à 60% des électeurs français veulent voir Marine Le Pen à l'Élysée?

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (906 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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