Parents & enfants

Il n'y a pas une bonne façon d'être parent

Béatrice Kammerer et Amandine Johais, mis à jour le 13.05.2017 à 8 h 31

Avec «Comment éviter de se fâcher avec la terre entière en devenant parent», Béatrice Kammerer et Amandine Johais veulent nourrir la réflexion des parents plutôt que les abreuver de recettes toutes faites.

Vilains petits canards qui ne sont pas encore devenus des cygnes.  | Katya via Flickr CC License BY-SA 2.0

Vilains petits canards qui ne sont pas encore devenus des cygnes. | Katya via Flickr CC License BY-SA 2.0

Voici le casse-tête que les pouvoirs publics tentent de résoudre depuis près de 150 ans: comment permettre aux parents de changer leur comportement face aux nouvelles découvertes scientifiques en matière d'éducation (issues de la psychologie, de la sociologie, de l’économie, des neurosciences...) sans trop entamer leur libre-arbitre?

La solution trouvée au milieu du XIXe siècle, ainsi que l’analyse le sociologue Luc Boltanski, dans son ouvrage Prime éducation et morale de classeétait la suivante: il fallait éduquer les parents, en particulier ceux des catégories populaires (qui n’avaient pas accès aux avancées scientifiques ou l’habitude de se tenir au courant), pour promouvoir les nouvelles connaissances et, surtout, lutter contre la mortalité infantile révélée de manière fracassante par l'analyse statistique, jeune science au succès grandissant dans l'opinion publique tout au long du XIXe siècle.

Pour propager ces nouveaux savoirs, considérés comme rationnels, on commença par mettre en doute ce qui était jusqu’alors tenu pour légitime. On discrédita notamment les savoirs qui se transmettaient de mère en fille, en mettant à profit le début de l'enseignement secondaire pour les filles en 1880. Pendant une cinquantaine d'années, collaborèrent à cette tâche, envisagée comme «civilisatrice», le médecin et l'instituteur: l'école obligatoire facilitait la diffusion de savoirs médicaux, permettant parfois même à certains médecins de venir y enseigner dans une intervention essentiellement destinée aux catégories populaires. Cette volonté éducative s’étendit ensuite peu à peu de l’école à l’ensemble de la société: dès le début du XXe siècle, avec la parution d'ouvrages médicaux à destination des femmes (rédigés par des enseignantes avec la caution d'un médecin ou directement par des médecins) et plus généralement à partir de 1950, via la parution de brochures rédigées par le corps médical à la demande des services de Sécurité sociale. Enfin, commencèrent à la fin des années 1960 la rédaction de «livres de puériculture», tels que nous en connaissons encore (à l'instar des ouvrages de Laurence Pernoud), souvent rédigés par de simples mères de famille (néanmoins préfacés ou validés par des représentants du corps médical). 

Depuis les années 1990, la demande d'informations en matière de puériculture et d'éducation s’est encore accrue, et les supports se sont diversifiés grâce aux nouvelles technologies de l’information. L'objectif semble néanmoins parfois le même qu'au XIXe siècle: transmettre les «bons» messages et sensibiliser aux «bonnes» pratiques, c’est-à-dire ceux et celles qui correspondent au temps T aux recommandations médicales et éducatives en vigueur. Mais guère plus qu'au XIXème siècle, cette action ne prend le temps de donner suffisamment d’informations impartiales permettant d’éclairer le choix des parents, ni leur laisser l’espace pour se demander: «Est-ce vraiment cela que je veux pour mon enfant, pour ma famille, pour moi-même?».

Comment aider les parents à vivre sereinement leur parentalité ?

Il ne suffit pas de dire aux parents: «Ayez confiance en vous!» pour que ceux-ci gagnent la sérénité éternelle! Ce serait trop simple. Et trop hypocrite aussi: qu’on le veuille ou non, il est impossible d’échapper aux connaissances en matière d’éducation. Elles sont si diverses et si nombreuses que peu de personnes réussissent à s'entendre à leur sujet. Bien souvent, le grand-père contredit la pédiatre, qui contredit la voisine, qui contredit le psychologue, qui contredit le meilleur ami… laissant les parents dans un amer désarroi. Saoulés d’injonctions paradoxales, certains en viennent à dire: «Je ne veux pas lire sur la parentalité, je veux faire comme je le sens!» C’est un projet respectable, mais peut-être un peu vain si l’on considère l’omniprésence des théories éducatives: elles ne vivent plus simplement dans la bouche du médecin ou de l’enseignant mais ont envahi les magazines, les livres, la télévision, les publicités... bref, l’ensemble de la société.

Dans l'ouvrage que nous avons co-écrit, Comment éviter de se fâcher avec la terre entière en devenant parent - La parentalité en 9 questions qui divisent, nos partis-pris sont donc les suivants:

- S'adresser à tous. Compte tenu de la diversité des configurations familiales, et selon l’adage populaire “Il faut tout un village pour élever un enfant”, est parent tout adulte amené, pour une durée plus ou moins longue, à occuper une fonction de soin auprès de l’enfant (incluant donc beaux-parents, grands-parents, membres de la famille élargie, professionnels de la petite enfance, baby-sitters, etc.). [...]

- Donner des ressources plutôt que des conseils. Nous souhaitons œuvrer pour le renforcement de votre confiance en vous, non en vous répétant avec paternalisme que vous êtes naturellement compétents, ni en prétendant vous «former» mais en vous donnant les clés pour décoder les implicites dans le discours public sur l'éducation, afin de vous permettre de devenir acteurs de votre parentalité. [...]

- S'attaquer prioritairement aux questions «qui fâchent». Celles qui font les gros titres des magazines «parentalité»; celles qui enflamment les forums de jeunes parents; celles qu'on n'ose pas toujours aborder avec le médecin de son enfant (et parfois encore moins avec ses proches) de peur qu'il ne partage pas notre point de vue; celles pour lesquelles il y a toujours quelqu'un pour dire: «Hum, de mon temps, on ne faisait pas comme ça!» Au final, celles qui nous laissent les plus démunis, qui nous font le plus douter, le plus craindre de «mal faire»...

[...]

Trouver l'info, traquer l'intox

Loin de nous l’idée de prétendre qu’en plus de sa casquette de chauffeur, répétiteur, psychologue, cuisinier, coach, agent d’entretien, le parent devrait en plus s’en acheter une de journaliste scientifique! Pourtant, force est de constater que les connaissances relatives à l’éducation et la parentalité circulent de manière très inégale, a fortiori si elles traitent de récentes découvertes: non seulement le passage de l’information depuis les sphères universitaires jusqu’au grand public se fait rarement sans son lot d’infidélités et de simplification inhérent au bouche à oreille, mais plus encore, au sein même du public non-expert, les inégalités d’accès à l’information sont majeures.

Rares sont les articles des magazines parentaux qui incluent la référence exacte à l’étude scientifique ou au rapport qu’ils relaient, et lorsque c’est le cas, il est fréquent que seul le résumé de l’article soit consultable gratuitement. S’ajoutent alors les barrières culturelles qui handicapent la lecture de celles et ceux qui ne sont pas familiers avec le style académique et les concepts convoqués, peu coutumiers de la langue anglaise généralement utilisée, et finalement condamnés à devoir croire sur parole ceux qui les relaient avec plus ou moins de bonheur.  [...] Ceci nous a conduites à privilégier une bibliographie relativement succincte, constituée autant que possible d’ouvrages disponibles facilement en librairie ou en bibliothèque, ou de ressources consultables en ligne. Ces dernières en particulier méritent qu’on s’y attarde un moment.

Nul besoin de longues explications pour rappeler à quel point, sur Internet, ces sources sont nombreuses et que l’enjeu pour l’internaute est moins souvent de trouver une information que de choisir celle qui sera pertinente. Dans notre approche, les sources d’information ne se classent pas en «bonnes» ou «mauvaises»: chaque source a ses propres avantages et ses propres limites. La consultation d’un forum pourra par exemple renseigner sur les questions et tensions qui animent la communauté des parents (ou du moins de la part d’entre eux qui fréquentent les forums!) mais il serait très imprudent a priori de considérer que les informations qui y sont relayées ont une forte pertinence scientifique. De même, la consultation d’un site institutionnel permet de prendre connaissance des éléments qui font consensus au sein de cette institution compte tenu de sa mission (existence ou non d’un intérêt lucratif? d’objectifs militants, corporatistes ou prosélytes?) et de ses valeurs (quelle est l’histoire de cette institution? quelle communauté la fait vivre? quel groupe d’intérêt représente-t-elle?) mais là encore, même si vous en partagez les valeurs, il faudra garder à l’esprit que vous n’avez pas forcément affaire à une information totalement impartiale.

Inversement, la consultation d’une publication scientifique permet a priori d’attendre une plus grande fiabilité de l’information, mais ceci ne doit pas pour autant laisser penser que ces conclusions ont vocation à bouleverser votre quotidien: une recherche peut avoir été menée sur un tout petit groupe d’individus, et nécessiter de nombreuses confirmations avant d’être considérée comme valide, ou encore, elle peut avoir été conduite de manière déconnectée des conditions de vie et problématiques quotidiennes des individus, ce qui peut la rendre pertinente à l’échelle des politiques publiques mais stérile et anxiogène à l’échelle individuelle […]. Enfin, rappelons que la science ne contient pas en elle-même son éthique: elle tente de comprendre ce qui cause quoi, elle n’est a priori pas légitime pour proclamer ce qu’il est «bien» ou «mal» de faire.

[…]

Moins de simplisme, plus d'accessibilité

Vous l’aurez compris, trouver la «bonne» information, suffisamment représentative de l’état des connaissances scientifiques, pertinente et applicable à sa propre vie, est bien souvent un vrai défi. Mais pour les pouvoirs publics et les médias, diffuser cette «bonne» information en est un autre ! Car bien souvent, les conclusions des études scientifiques sont loin d’être réellement tranchées. Lorsque les faits étudiés sont d’ampleur, la science peut tirer des conclusions avec un bon niveau de preuve. On sait par exemple avec certitude que les maltraitances et les carences éducatives peuvent causer des dommages psychologiques non équivoques aux enfants. Mais lorsqu’il s’agit de comportements plus subtils, relevant davantage de variations dans les styles éducatifs (faut-il féliciter ou récompenser un enfant pour ses efforts? Faut-il habituer un bébé à dormir seul dans sa chambre? Faut-il stimuler activement ses capacités intellectuelles?), les liens de causalité sont plus difficiles à établir et la science ne peut pas réellement dire quel comportement l’emporte sur l’autre. Cette inévitable complexité n’est pas toujours satisfaisante pour des institutions chargées de diffuser des consignes éducatives ou sanitaires simples, efficaces et applicables à la majorité des familles. C’est ainsi que bien souvent, la diffusion au grand public des connaissances en éducation et parentalité se fait au prix d’une simplification importante de l’information.

C’est ce genre de dilemme que pose par exemple la pratique controversée du «cododo» (ou partage du lit entre parent et bébé): […] vaut-il mieux diffuser la longue liste des règles de couchage permettant de sécuriser le cododo, au risque que certains parents en oublient ou en négligent? Ou bien est-il plus simplement préférable de diaboliser ce choix parental par une campagne ne laissant aucune place à la nuance, au nom du «risque zéro»? Notre jugement est sans appel: peu importe la force de persuasion des points de vue simplistes et manichéens, ils sont une escroquerie intellectuelle qui infantilise les individus et grignote la confiance accordée aux institutions de production de la connaissance et aux soignants. A ce titre, ils sont donc indéfendables. Nous plaidons au contraire pour une diffusion d’information qui ferait une large place à la complexité, non pas celle qui exclut d’emblée les parents qu’elle considère comme trop peu instruits (et contribue ainsi à les maintenir dans cette position), mais celle qui ouvre à la diversité et replace la science au cœur de sa véritable mission: proposer un nouveau regard sur le monde pour nous permettre d’en inventer les futurs possibles.

Comment éviter de se fâcher avec la terre entière en devenant parent

Béatrice Kammerer et Amandine Johais

Belin, 21 euros, 373 pages

 

Béatrice Kammerer
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Rédactrice web
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