France

Marine Le Pen et les insoumis: le FN se gauchise-t-il?

Aude Lorriaux, mis à jour le 03.05.2017 à 9 h 15

Depuis quelques jours, Marine Le Pen a infléchi son discours, en envoyant des signaux aux électeurs de la France insoumise. Mais le socle programmatique du FN contient de nombreuses mesures économiques d’inspiration très libérale. Et surtout, son discours sur le sujet est «plastique», évoluant au gré de l’opinion. Il est au service d’une vision du monde centrée sur l’immigration.

PHILIPPE HUGUEN / AFP.

PHILIPPE HUGUEN / AFP.

Barre à gauche toute: depuis qu’elle a décroché la deuxième place pour le second tour, Marine Le Pen ne cesse de draguer l’électorat de Jean-Luc Mélenchon. C’est particulièrement visible dans son vocabulaire, qui emprunte de plus en plus à son ex-concurrent de la France insoumise. Prenons l’exemple du mot «oligarchie»: c’est un mot très largement utilisé par Jean-Luc Mélenchon, comme le montre le site Mesure du discours, créé par des universitaires:

Or, depuis quelques jours, la candidate du FN ne cesse de l'employer. Sur TF1, mardi, elle s’en est prise à Emmanuel Macron en ces termes: «Mon adversaire a une vision désincarnée, il ne voit que les centres-villes, c'est à eux qu'ils parlent essentiellement, à ceux qu'il pense être les gagnants de la mondialisation. Il est le candidat de l'oligarchie, je suis la candidate du peuple». Deux jours plus tard, à Nice, elle récidive, en employant plusieurs fois ce mot:

«N'ayez pas peur de leur faire face par le vote, de tenir tête aux puissants, à l'oligarchie, à ceux qui décident pour vous!»

«Monsieur Macron est notre antithèse parfaite, son projet mondialiste, oligarchique, immigrationniste, individualiste, et ultra-européiste, va à l’exacte inverse du nôtre», dit-elle encore.

Voilà que le FN se met à employer le mot «humain»

Mais il n’y a pas que le terme «oligarchie». Elle a emprunté au leader de gauche un autre mot, qui était le slogan de son programme de 2012: «humain». Voilà maintenant que Marine Le Pen s’en prend aux «décisions (...) sans aucune préoccupation pour les conséquences humaines» d’Emmanuel Macron. «Mon Europe est joyeuse, cultivée, humaine», dit-elle encore. Voilà enfin qu’elle affirme comprendre les clandestins «sur le plan humain». Humaine, trop humaine… pour être crédible, lorsque l’on sort l’humanité de son chapeau à quelques jours du second tour. Car, là encore, c’est net, Jean-Luc Mélenchon est de très loin celui qui l’utilise le plus, et le mot était très peu présent dans la bouche de la fille de Jean-Marie Le Pen avant:

Certaines références à Jean-Luc Mélenchon sont encore plus nettes et plus directes, lorsque Marine Le Pen reprend l’expression qui est devenue sa marque de fabrique, en lançant à la salle des militants réunis à Nice «Dégagez-les!». Ou en accusant l’ancien ministre de l’Economie de vouloir une «France soumise»:

D’autres sont plus généralement des références de gauche. Elle cite alors Jean Jaurès ou s’en prend à la finance, évoquant le discours du Bourget de François Hollande.

Mise en avant de certains points du programme

Outre ce changement de vocabulaire, Marine Le Pen ne cesse d’insister depuis quelques jours sur les aspects de son programme qui se rapprochent le plus des valeurs de la gauche. C’est ainsi qu’elle a répété qu’elle abrogerait la loi El Khomri, qui «accroît sensiblement la précarité des travailleurs». Sur les réseaux sociaux a également circulé un tract politique mettant en parallèle les similitudes des programmes entre les deux ex-rivaux d’extrême droite et d’extrême gauche, avec ce message: «Insoumis, ne vous trompez pas de combat. Ne votez pas Macron.»

La patronne a joint aux mots quelques actes symboliques, en rendant visite aux ouvriers de l’usine Whirlpool d’Amiens. Mais, surtout, l’apogée de cette parade a eu lieu vendredi, lorsqu’elle s’est adressée directement aux Insoumis, attribuant des bons points à Jean-Luc Mélenchon, qui a mené selon elle une campagne respectable. Elle se dit «sensible au fait que les drapeaux rouges aient été remplacés par des drapeaux bleu blanc rouge» dans ses réunions publiques:

Une stratégie de longue date….

Ce virage à gauche est-il nouveau? Pas complètement. Cette gauchisation remonte au milieu des années 1990, selon le chercheur Nicolas lebourg. A ce moment-là, la droite refuse toute alliance avec le FN. Et pour ne pas avoir l’air de perdre la face, le parti développe un discours «ni droite ni gauche», qui deviendra le slogan du Front national de la jeunesse (FNJ), en juillet 1995, lors de l’université d’été:

C’est aussi à partir de 1995 que le vote ouvrier et le vote des chômeurs explose en faveur du Front national. L’extrême droite doit «s’adapter à sa clientèle», et commence à adoucir un peu sa rhétorique très libérale et anti-Etat. L’arrivée en 2009 de Florian Philippot, multidiplômé (HEC, ENA) venu de la gauche, qui va devenir directeur de campagne de Marine Le Pen en octobre 2011, va parachever cette mue. Depuis, le Front national version Marine Le Pen n’a cessé de grignoter à la gauche des concepts qui lui étaient historiquement reliés, comme la laïcité ou le patriotisme.

Le rapt de mots délaissés par la gauche

Certains mots qui ne nous évoquent plus que le Front national ont été très employés par la gauche, comme le mot de «mondialisme», dont elle use et abuse dans ses discours depuis plusieurs années:

A travers le «mondialisme», la gauche des années 1970-80 s’en prenait à un certain type de domination culturelle, notamment américaine, montre le chercheur Vincent Martigny, dans Dire la France. Culture(s) et identités nationales. François Mitterrand déplore dans son livre-programme «l'invasion de sous-produits standardisés à la radio et à la télévision». Jack Lang regrette que les enfants soient livrés à la «culture de masse» et que «la presse, le cinéma, le disque, la télévision» soient devenus «les véhicules d’une culture uniforme, le plus souvent médiocre». Et cet extrait du «Projet socialiste pour la France des années 80» ressemble à s’y méprendre à un discours actuel de Marine Le Pen:

«Les multinationales en effet peuvent compter sur un phénomène massif d'autocolonisation de certaines élites locales qui ont renoncé à tout destin indépendant et n'aspirent plus qu'à un statut de protectorat. (...)  Si le mondialisme, substitué à l'internationalisme –qui laissait subsister les nations– a pour résultat l'homogénéisation culturelle du monde occidental, le véritable objectif des classes dominantes reste d'obtenir des masses la passivité et l'obéissance.»

Cette critique du mondialisme se retrouve aussi dans la bouche d’autres intellectuels de gauche, comme le philosophe Régis Debray, ou l’ex directeur général du Monde diplomatique Bernard Cassen, qui dénonce la «déculturation par asphyxie culturelle» qu’il produit selon lui.

Le virage récent est trompeur

Il y a donc bien chez le FN une stratégie ancienne de «gauchisation» de son discours, qui correspond à un renouvellement idéologique du parti. Mais il ne faut pas s’y tromper. Les signaux «de gauche» envoyés ces derniers jours par le FN sont une stratégie électorale. Sur de nombreux points, le Front national adoucit son discours, mais ces échos ne correspondent pas à ce qu’est le cœur du parti.

Prenons le mot «laïcité», pour observer le déplacement de sens qu’il lui a fait subir récemment. Jeudi, Marine Le pen a affirmé que «la laïcité permet la juste cohabitation des croyances et des non-croyances». Le matin même le numéro 2 du FN, Florian Philippot, amorçait la même stratégie, en affirmant sur France inter que «la laïcité n'est pas l'ennemi de la religion». Une définition que n’aurait pas dédaigné Benoît Hamon, qui milite pour une stricte application de la loi de 1905, autrement dit pour une laïcité qui ne soit ni permissive, ni «bouclier»:

Sauf que cette version «équilibrée» de la laïcité, qui semble prôner le statu quo, ne correspond pas du tout aux déclarations antérieures du parti, ni à son programme, qui veut interdire les signes religieux dans l’espace public.

Un programme qui s’adresse plus aux ménages aisés

Il en est de même sur le plan économique. Marine Le Pen a beau «mélenchoniser» son discours, sur de nombreux points le programme du Front national est toujours d’inspiration libérale, comme l’a montré Libération

Marine Le Pen prévoit par exemple de «permettre à chaque parent de transmettre sans taxation 100.000 euros à chaque enfant tous les cinq ans», contre 15.000 actuellement, ce qui irait dans le sens d’un renforcement des inégalités de patrimoine, contre lesquelles se bat Jean-Luc Mélenchon. La députée européenne refuse d’augmenter le Smic, contrairement à son concurrent. Et elle veut conserver le CICE, ce crédit d’impôt sur les sociétés accordé à toutes les entreprises sur les salaires inférieurs à 2,5 fois le smic, que Jean-Luc Mélenchon veut supprimer au profit de la transition énergétique.

La dénonciation de la loi El Khomri par le Front national est d'ailleurs assez récente. Pendant les débats autour de la loi travail, le parti se faisait beaucoup plus discret... Pire, deux sénateurs FN avaient déposé des amendements pour supprimer le compte pénibilité, doubler les seuils sociaux et limiter le «monopole syndical»:

 

De gauche ou de droite? Surtout anti-immigration

Cette alliance de principes de gauche et de droite, d’anti-libéralisme et de libéralisme, sans grande cohérence, est le propre de l’extrême droite, selon l’historien Nicolas Lebourg, qui rappelle que Mussolini défendait, avant d’adopter des principes de contrôle de l’économie, un «État manchestérien», soit une vision libérale de l’économie. Voici ce que disait le leader fasciste au Parlement, le 21 juin 1921:

«Je suis un libéral. La nouvelle réalité de demain, répétons-le, sera capitaliste. La vraie histoire du capitalisme ne commence que maintenant. Le socialisme n'a plus une chance de s'imposer. […] Il faut abolir l'État collectiviste, tel que la guerre nous l'a transmis, par la nécessité des choses, et revenir à l'État manchestérien.»

Plutôt que d’essayer de ranger à tout prix le Front national à droite ou à gauche, il faut comprendre que son programme économique «est profondément plastique», et qu’il est «au service de leur vision du monde», explique Nicolas Lebourg. Ce qui est central au Front national, c’est la dénonciation de l’immigration. Les partis d’extrême droite en Europe s'accommodent très bien de défendre un jour une vision très libérale sur le plan économique, un autre une vision très étatique, au gré de l’opinion, mais ne renoncent jamais à leurs mesures anti-immigration. Lorsqu’ils sont intégrés à des coalitions, ils «dealent leurs mesures sociales contre des mesures sur l’immigration».

Et c’est vraisemblablement ce qu’attendent les électeurs du Front national, qui dans «toutes les enquêtes depuis 20 ans», selon Nicolas Lebourg, citent comme première motivation les mesures contre l’immigration. S’il était élu, il y aurait donc de fortes chances pour que le Front national troque très vite son discours «de gauche» élaboré pour hameçonner les mélenchonistes contre un discours anti-immigrés, sur lequel il a rarement dévié.

Aude Lorriaux
Aude Lorriaux (222 articles)
Journaliste
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