France

Confondre extrême droites et souverainismes est une erreur

Nicolas Lebourg, mis à jour le 02.05.2017 à 16 h 35

Le FN des années 1980 soutenait le projet d'une création d'une monnaie européenne commune, d'une défense commune, et d'une politique de contrôle des frontières commune. Comment le parti est-il arrivé à la ligne de Florian Philippot?

GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

La lecture de l'opposition entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen est souvent ramenée à une représentation binaire dans laquelle le Front national serait le choix de la fermeture (chez ceux qui ne l'aiment pas) ou de la protection (chez ceux qui apprécient son souverainisme). Cette représentation va très vite en besogne, en partant dans tous les cas du principe que le FN serait un parti par essence souverainiste. Or, ce n'est pas le cas et la question de l'Union européenne le montre.

Si au défilé Jeanne d'Arc de 2015 les militants scandaient «Marine, France, Liberté» c'était sur le rythme du slogan de 1984 «Europe, Le Pen, Liberté», nettement moins souverainiste (d'ailleurs le slogan initial sur ce rythme était «Europe, Jeunesse, Révolution», et était en provenance des néofascistes italiens). En fait, le FN a connu de grandes évolutions sur cette question européenne, et l'expression de sensibilités diverses. Son affrontement avec Emmanuel Macron lui permet aujourd'hui de donner chair à un récit qui s'est patiemment construit.

Pour une Union européenne des nationalistes

La décision de fonder le FN est prise au congrès de 1972 du mouvement Ordre Nouveau. Il n'est pas fortuit que lors de ce congrès le rapport sur le projet de création du FN soit effectué par la personne également en charge du rapport de doctrine géopolitique: François Duprat. Ce dernier a tout à la fois le goût de l'Histoire, où il puise des inspirations, et de l'actualité internationale, où il recherche des voies adaptées au moment présent. Ce lien entre histoire et actualité internationale fait d'ailleurs partie de la culture politique d'ON: ce congrès n'est-il pas entamé par la lecture d'un message de Léon Degrelle, le chef du fascisme belge ayant intégré la Waffen SS, et qui vit depuis la guerre réfugié en Espagne?

Dans son rapport sur la géopolitique, Duprat ne prône donc pas «la France seule» de Charles Maurras. Il affirme l’existence d’un Occident correspondant à la sphère européenne (sans l’Union soviétique) et aux États Unis, en reconnaissant à ces derniers le rôle de champion dans la lutte contre le bolchevisme. La Révolution nationaliste en France devrait amener à l’unité de l’Europe, comptant sa partie Est et l’Allemagne réunifiée, ce qui aboutirait, à «l’Occident, uni en un nouvel empire » puis à une «révolution globale tendant à la création d’un Ordre Mondial Nouveau». Il n’est toutefois clairement pas question d’enfreindre les structures nationales, hormis la levée des limites douanières entre les pays unis. On est ici bien loin du «souverainisme intégral» de Marine Le Pen, et nettement plus proche de certains fascistes –Duprat s'inspirant, entre autres, du fascisme hongrois souhaitant une co-construction de l'Europe par les nationalistes, et du congrès italien de 1943, donnant comme horizon au fascisme l'établissement d'une communauté européenne des États nationalistes. Cela nous montre à quel point confondre extrêmes droites et souverainismes est une erreur.

Une fois ce possible malentendu dissipé, qu'en est-il des options européennes du FN dans ses jeunes années? Le parti voit l'Europe dans son contexte de l'époque, c'est-à-dire celui de la Guerre froide. Face au bloc communiste, l'atlantisme est de mise et la construction européenne paraît fournir la garantie d'une protection. Le FN des années 1980 soutient ainsi le projet d'une création d'une monnaie commune, d'une défense commune, et d'une politique de contrôle des frontières commune. Nous sommes fort loin de la ligne de Florian Philippot.

L'évolution ne s'est pas faite en une seule étape. A dire vrai, les facteurs sont extérieurs au parti: ce sont la réalisation de cette construction européenne souhaitée, d'une part, et l’écroulement tant rêvé du bloc communiste, d'autre part, qui amènent le FN à changer d'optique. S'il est bien sûr rationnel que les options puissent évoluer selon l'ordre géopolitique, cette modification de ligne permet aussi d'occuper le créneau de l'opposition. Mieux: voici Jean-Marie Le Pen s'emparant de la figure du général de Gaulle pour pouvoir fustiger la dérive que représenterait l'intégration européenne, par exemple lors de son discours du premier mai 1998 quand il en appelle aux mânes de «De Gaulle qui comme nous-même n'aurait jamais accepté d'aller au-delà de la monnaie commune et non unique, ni au-delà de l'Europe des Patries ou de l'Europe des Nations».

Un tournant: Maastricht

 

Le référendum de 1992 sur le traité de Maastricht représente un moment essentiel. Le parti ne peut qu'appeler à voter «non» pour se positionner tel le fer de lance de l'opposition au Président Mitterrand, d'autant que la droite est elle divisée sur le sujet. Mais, c'est aussi l'occasion pour lui de développer sa ligne idéologique. Il trace comme ligne rouge l'instauration de règles et dispositifs supranationaux. Si l'Union européenne est rejetée, ce n'est pas parce que le FN est anti-européeen, c'est car l'intégration européenne, et non la coopération, ne serait que l'un des volets des projets mondialistes visant à détruire les États-nations pour instaurer un ordre mondial ne connaissant que des individus cosmopolites et dont la fonction sociale serait réduite à être des consommateurs. Cela est parfois exprimé en usant de thématiques qu'on dirait aujourd'hui «borderlines», quand est affirmé que les hommes politiques partisans de Maastricht sont aux ordres de «l'oligarchie internationale et cosmopolite», ou quand les partisans des accords de Schengen sont accusés de vouloir détruire les frontières de la France mais fortifier celles d'Israël. En ces années, le FN ne cesse de réutiliser l'expression de «fortune anonyme et vagabonde», classiquement utilisée depuis 1899 par les antisémites pour dépeindre le «capitalisme juif», mais assez peu connue hors de ces milieux pour permettre de jouer de sa polysémie afin de s'adresser aux nouveaux électeurs frontistes issus de classes populaires, phénomène particulièrement vif à partir de 1995, en affirmant que la casse sociale a pour origine le capitalisme international.

Face à l'euro-libéralisme

 

Si le FN de Marine Le Pen a désigné l'Union Européenne comme étant l'ennemi public n°1, son propos ne joue plus des signifiants antijuifs. Ceux-ci n'ont néanmoins pas disparu du pays, comme en témoignait la caricature d'Emmanuel Macron tweetée par le parti les Républicains, et reprenant tous les codes classiques de dénonciation du mondialisme juif (dont celui de la jonction entre communisme et capitalisme, très typique alors que peu connu aujourd'hui). Si cette fantasmagorie a été utilisée à l'égard du leader d'En Marche, c'est qu'elle permet de radicaliser négativement son image. En effet, sa personne sert aujourd’hui de réceptacle à un discours jusque là théorique, non-incarné, ce qui constitue bien sûr une aubaine politique. Car si le FN a pu se présenter comme une offre de souverainisme intégral, c'était face à ce qui serait le libéralisme intégral (économique et culturel) de l'Union Européenne et du Parti Socialiste au pouvoir. Depuis 2012, en particulier lors des élections partielles, selon la configuration, le FN arrive dorénavant à récupérer des voix de droites en opposition au libéralisme culturel (immigration, mariage pour tous) et de gauche en opposition au libéralisme économique. Mais l’ennemi préférentiel est clairement resté la social-démocratie: lors des élections municipales de 2014, dans les triangulaires des villes dont le sortant était de gauche, au second tour l’électorat FN se reportait en partie sur la droite si la ville était gagnable, demeurait fidèle au vote FN s’il était acquis que la gauche allait garder la ville.

Le FN avait déjà pu profiter des précédents passages de la gauche au pouvoir années 1980-1990. La ligne libérale-multiculturaliste alors prise par le PS avait permis au FN de le fustiger comme le symbole de ce double libéralisme. Cette dynamique s'est amplifiée, comme le souligne le fait que le FN ait été en tête aux élections européennes de 2014 (24.3% des suffrages exprimés), transformées en référendum contre la majorité socialiste et contre l'Union Européenne.

Contre Emmanuel Macron

Aujourd'hui cette représentation est insufflée en la personne d'Emmanuel Macron, décrit par Marine Le Pen lors de son meeting à Nice le 27 avril comme «mondialiste, oligarchique, immigrationniste, individualiste et ultra-européiste». Son adversaire du second tour serait ainsi le libéralisme intégral ayant pris chair. Face à cela, Marine Le Pen joue elle la carte de l'unitarisme national. C'est en ce sens qu'il fallait comprendre son propos sur les protestants, quand sur TF1 elle vantait «Richelieu, qui était le promoteur d'un Etat moderne, qui a refusé justement peut-être qu'une religion prenne le pas sur la France», puis qu'elle enchaînait «c'est peut-être les protestants qui avaient peut-être des exigences à l'époque qui allaient à l'encontre de la nation». Comme l'anti-protestantisme est une passion éteinte, on peut faire une lecture structurelle de ce propos.

Les tares de la société postindustrielle et postmoderne sont sempiternellement dites par le FN être celles du multiculturalisme, et ce dernier est réduit à la présence des populations liées aux mondes arabo-musulmans. Or, la question confessionnelle est à cet égard un des marqueurs les plus récurrents depuis que l'émergence de l’État au XVIe siècle s'est faite dans le même espace-temps que les guerres de religion. Après 1530, l'Europe s'est soumise à la règle du cuju regio, ejus religio («tel prince, telle religion»). La foi de personnelle et universelle devenait un objet homogénéisé sous une autorité locale dans une société délimitée. L’Édit de Nantes connu en France était une exception pluraliste: sa révocation par Louis XIV en 1685 fut accueillie triomphalement par le peuple en ce qu'elle mettait fin à une altérité interne au royaume de France. On retrouve cette logique chez Marine Le Pen et dans la dynamique culturelle qui la porte. Cette combinaison de l'autophilie (la valorisation du «nous») et de l'altérophobie (la péjoration de «l'autre») s'appuie dans le discours frontiste sur une représentation du descenseur social où le travailleur déclassé aurait au-dessus l’obscénité des profits, et au-dessous des immigrés censés jouir de toutes les aides. Marine Le Pen se présentait comme le Sauveur, mais il lui manquait un adversaire pour incarner le récit de ce à quoi elle s'oppose. En faisant passer Emmanuel Macron de ce qu'il est (un euro-libéral) à ce mythe négatif (un libéralisme intégral fragmentant et transnationalisant la France), elle peut espérer provoquer une tension mobilisatrice. Son opposition avec son concurrent n'est pas sur le projet européen seulement, mais relève d'une différence d'approche anthropologique.

Nicolas Lebourg
Nicolas Lebourg (54 articles)
Chercheur associé au Centre d’études politiques de l’Europe latine (Cepel, université de Montpellier)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte