France

Chers candidats à la présidentielle, les «merdias» ne vous disent pas merci

Nadia Daam, mis à jour le 02.05.2017 à 10 h 27

La défiance vis-à-vis des différents médias a accompagné la campagne, de Marine Le Pen à Emmanuel Macron.

Marine Le Pen répond aux questions de BFMTV and CNews lors du débat, le 4 avril 2017 à La Plaine-Saint-Denis | Lionel BONAVENTURE / AFP

Marine Le Pen répond aux questions de BFMTV and CNews lors du débat, le 4 avril 2017 à La Plaine-Saint-Denis | Lionel BONAVENTURE / AFP

Vous vous en souvenez? Le 1er mai 2015, lors du défilé du Front national, Bruno Gollnisch s'en est pris à des journalistes du «Petit Journal» en les arrosant copieusement de coups de parapluie. Nous étions alors collectivement estomaqués mais avions presque pris le parti d'en rire tant la séquence était surréaliste. Et puis, on s'est dit que Gollnisch était un vieux fou, que la violence est un marqueur du FN, qu'il s'agissait là d'un incident isolé.


 

Et ben on s'est bien plantés.

Un an plus tard, au rassemblement organisé par Jean-Marie Le Pen, des journalistes de Canal+ se font expulser, le cameraman se fait frapper, raconte Buzzfeed.

En 2017, c'est au tour d'un militant filloniste de filer des coups de drapeau français à un reporter de «Quotidien». Au cours de la même campagne, une journaliste de BFMTV s'est fait cracher dessus lors du meeting de François Fillon à Nice, des reporters de Buzzfeed ont été molestés par le service de sécurité et sommés d'effacer les photos de leur téléphone. Même pas besoin d'avoir sa carte de presse en bandoulière pour devenir une cible mouvante: alors que Johan Hufnagel, numero 2 de Libération, lisait le Canard Enchaîné dans le métro, un homme a craché sur le journal en quittant la rame.

Si tous les journalistes n'ont pas été agressés physiquement pendant cette campagne électorale, c'est bien l'ensemble des médias français qui a pris des coups de parapluie virtuels dans la gueule. Le mediabashing est devenu un sport national, pratiqué aussi bien par des militants d'extrême droite, des complotistes, que des citoyens dit lambda. Et les chefs d'orchestre de cette immonde symphonie, ce sont bien les candidats à l'élection, qui ont multitplié les invectives, les micro-agressions, et ont distillé l'air de rien une rhétorique anti-médias qui a extraordinairement bien infusé la société française.

Ces agressions ont été ponctuellement racontées dans la presse. Prises de façon isolée, elles ne rendent pas compte du climat de violence et de défiance qui règne désormais. Quand on essaye de lister de façon exhaustive toutes les fois ou des candidats, des membres de leurs équipes et des militants s'en sont pris à la presse, ça file des frissons et le tournis. Dont acte.

1.François Fillon

On a longtemps raillé l'austérité et le flegme de François Fillon. Jusqu'à ce qu'il perde ses nerfs, dans la foulée des révélations du Canard Enchainé. Le 10 avril, après que Mediapart a révélé que Penelope Fillon aurait «bénéficié d’argent public dès le premier mandat parlementaire de son mari soit depuis 1982», un journaliste interroge le candidat LR à ce sujet. Réponse de François Fillon juste avant de s'engouffrer dans sa voiture: «allez vous faire voir».

La veille, réagissant à l'affaire du journaliste de TMC molesté par le service de sécurité, François Fillon a commenté en interrogeant l'attitude de la presse et non celle de son service d'ordre:

«Je condamne toutes les violences. Simplement, j’invite ces journalistes à se poser la question : pourquoi est-ce que dans les meetings il y a une crispation à leur égard?»

On a un début de réponse pour lui: s'il y a «crispation», c'est peut-être parce que son équipe n'a eu de cesse de chauffer à blanc les militants contre la presse.

Le 2 mars, Luc Chatel lance au public nîmois: «Cessons de nous faire intoxiquer par les médias». Suivent (évidemment) les «bouhou» dans la salle. Jean-Pierre Raffarin, qu'on a connu plus bonhomme, a lui aussi eu un petit mot délicat pour la presse. Lors du meeting de François Fillon à Poitiers, l'ancien Premier ministre a ironiquement raillé les médias: «un petit mot pour dire merci aux nombreux journalistes... Ils ont voulu montrer aujourd’hui combien il était important pour eux de mieux connaître, de mieux comprendre le Poitou et le Futuroscope». Et de faire semblant de s'étonner que le public se met à huer quand il prononce le mot «journaliste».

Mais François Fillon a fait plus que manier à l'envi le tristement célèbre discours complotiste visant à accuser les médias de mener une cabale contre sa candidature; il est allé jusqu'à décréter que les journalistes ne devaient pas pouvoir poser les questions qu'ils souhaitent. Voilà ce qu'il dit en refusant une interview au Monde comme un gosse vexé:

«C'est moi qui choisis comment j'organise ma campagne, ce n'est pas Le Monde. Je leur ai proposé une interview sur certains nombres de thèmes. Le Monde'n'était pas d'accord. C'est très bien, c'est parfait. (...) Il y a une chose qui est très importante pour moi, c'est que ce ne sont pas les médias qui décident du tempo, qui décident des questions, qui décident de la campagne. Chacun pose les questions qu'il veut. Moi, je réponds à qui j'ai envie de répondre.»

Gnagnagna.

Comment s'étonner alors que des militants à qui on a brandi la supposée partialité des médias comme une muleta, se sentent autorisés, le jour de la défaite à clamer que «c'est la faute des journalistes»? Le FN au second tour? «La faute des médias», «car dans les médias comme dans toutes les grosses entreprises, il y a de l'actionnariat et les actionnariats sont tenus par certaines personnes, donc forcément c'est influencé». Et à scander des charmants «la presse, on t'encule».

2.Emmanuel Macron

Macron, vous savez «le candidat des médias»? (car voyez-vous, les journalistes de rassemblent les soirs de plein lune lors de réunion secrètes pour adouber un candidat et échanger leur sang). Pas si con, ce dernier a bien pris soin de se différencier des autres candidats en faisant, lui, acclamer la presse lors de ses meeting. Est-ce-à dire qu'il est pour autant respectueux du travail des journalistes?

Pas franchement.

Le 3 mars, le journaliste de Mediapart Mathieu Magnaudeix racontait comment Macron l'avait «sermonné». En conférence de presse, le journaliste l'interrogeait sur la façon dont il comptait répondre aux attentes des classes populaires et a ajouté une question sur l'évasion fiscale, absente de sa campagne. Réponse d'un Emmanuel macron, pas peu fier de sa saillie:

«Pour le deuxième point que vous évoquez, aussi longtemps que la presse qui prétend le combattre, propagera, les arguments du Front national, elle aidera en effet ce débat. Aussi longtemps que vous passerez plus d'énergie à expliquer que je suis le candidat de l'oligarchie financière, un ancien banquier uniquement, et rien d'autre, et que je ne vaux pas mieux que quatre années de ma vie professionnelle, à vos yeux, parce que moi j'en suis très fier de ces années, en effet vous continuerez à faire le lit du Front national cher ami.»

Son équipe en a même fait un clip viral posté quelques temps plus tard sur Facebook. C'est qu'il faudrait pas gâcher un moment où un candidat «mouche» une journaliste. Ça cartonne sur les réseaux, coco.

Même malaise quand Emmanuel Macron s'adresse à un journaliste de «Quotidien». Le journaliste Paul Larrouturou, lui demande si son dîner à la Rotonde le soir du pemier tour est son «Fouquet's» (en référence à la victoire tapageuse de Nicolas Sarkozy en 2007). Le candidat d'En Marche prend la mouche mais rétorque, avec une assurance déconcertante, en évoquant «[son] plaisir», son «moment du cœur», explique au journaliste qu'il n'a «rien compris à la vie», et conclut qu'il n'a «pas de leçon à recevoir du petit milieu parisien». Avant de lancer un «je vous salue». Macron laisse entrevoir subrepticement un début de discours «anti-système» et «anti-caste» à l'endroit de ces journalistes «coupés du monde»?

3.Jean-Luc Mélenchon

Bon, là, on n'est pas non plus tombés de nos chaises pendant la campagne. Les journalistes ont toujours été les punching-balls préférés de Mélenchon. Je l'ai moi-même rencontré en 2014, et j'en garde un souvenir assez douloureux. Mais sûrement moins que l'étudiant en journalisme qualifié de «petite cervelle» en 2010. Ou que les journalistes de Yann Barthès traités de «vermine du Front national».

Mais depuis, Mélenchon a musclé son jeu et a plus que jamais les médias dans le pif. Il l'a démontré le 18 mars: un journaliste de «C à vous» lui demande simplement s'il compte appeler Benoît Hamon à le rejoindre.

«Votre question me saoule», répond le candidat avant de prendre à témoin son équipe: «Et là, il attend qu'il y ait un incident, tu vois.»

Ce qu'on verra et entendra, c'est un Mélenchon qui interpelle son staff: «Jette-moi ça dehors». «Vous avez vu? Vous avez vu ce sale con? Venu me parler de quoi? Hamon, il n'y a que ça qui les intéresse. Des hyènes.» Et il ne répondra pas aux invitations de plusieurs médias pendant la campagne.

Ce qui est fascinant, avec Mélenchon, c'est comment cette rhétorique «tous pourris les journaleux» a pris dans son camp. Très peu de militants semblent choqués par cette violence verbale: à l'inverse, et comme l'a démontré le récit de Joan Sfar, ils lui emboîtent souvent le pas gaiement et avec plus encore de virulence.

Mais moins, on en conviendra, que les militants d'extrême droite, patients zéro du syndrome consistant à éructer «journalopes», «gauchiasses» à la moindre contrariété.

4.Marine Le Pen

C'est la candidate la plus hostile aux médias. Il s'agit d'une sorte de tradition familiale. En 1997 déjà, Jean-Marie Le Pen avait fustigé les  «médiacrasseux», soumis «aux ordres des lobbies». Les marinistes, eux, ont joint le geste à la parole. Le FN a ainsi décidé de «choisir les médias autorisés à suivre Marine le Pen». Ce qui a d'ailleurs suscité la publication d'un communiqué rédigé par 36 sociétés de journalistes, quelques jours après le premier tour.

C'est que le Front national a régulièrement (et parfois physiquement) empêché les journalistes de France 24, de Libé, du Monde, de la Voix du Nord (et de bien d'autres médias) de suivre la candidate sur le terrain, en meeting, ou en déplacement. Autre mesure réjouissante, un cadre du FN évoque également la création d'«un ordre des journalistes» pour «sanctionner des pratiques mauvaises».

Pour ce qui est de la rhétorique psalmodiée à longueur des plateaux télé, on reste sur les fondamentaux: les médias sont accusés de rouler pour l'un ou l'autre des opposants à MLP. Marine Le Pen a donc accusé BFMTV, sur le plateau de BFMTV, de «soutenir Emmanuel Macron», même si c'est sur cette même chaîne qu'elle a bénéficié du temps d'antenne le plus important.

Ces assusations d'avoir un «chouchou» (oui, comme en CM2) sont souvent assorties d'accusations de collusion économique: c'est que le groupe SFR RadioTV, propriété de Patrick Drahi (également propriétaire de SFR Presse, dont dépend Libération) est propriétaire de la chaine.

HINHIN. Comme c'est bizarre.

On en est pas au coup de parapluie dans la gueule, mais on peut aussi relever les nombreuses attaques anti-médias proférées par les perdants du premier tour: Nicolas Dupont-Aignan a accusé Le Figaro de l'avoir «boycotté» en pointant lui aussi, la responsabilité d'un «grand patron de presse français, industriel, au service d’un candidat». Jacques Cheminade soupçonne les journalistes d'être «des extra-terrestres» (mais c'est eut-être un compliment dans sa bouche?). Pour Jean Lassalle, «Le Figaro, Libération, Le Monde, il n'y en a pas un pour rattraper l'autre».

Je sais déjà ce que la rencension de ces actes et propos va susciter comme commentaires: «ces journalistes chouineurs, toujours prompts à défendre leurs intérêts de petit bobos et à ne pas se remettre en question».

Il n'est pourtant pas question ici de dire que les médias ne devraient pas faire preuve d'autocritique et n'ont strictement aucune responsabilité dans la situation cauchemardesque dans laquelle on se trouve ici. Je suis moi-même critique à l'égard de certains de mes confrères, ce qui j'en conviens, est plus aisé que d'interroger mes propres écrits.

Mais il y a plusieurs manières d'interroger le travail des journalistes. Celle, certes tardive mais lucide de la presse américaine après l'élection de Donald Trump. Celle consistant à restaurer en effet une indépendance des médias parfois malmenée.

Et puis celle, dans laquelle on a les deux pieds, qui consiste à céder avec paresse au concept foireux de «caste médiatique». Les journalistes constitueraient selon certains des candidats et leurs militants, une espèce de grand tout gauchisant, déconnecté, «bien-pensant». Un corps social homogène malveillant et partial dont la volonté d'informer ne serait que secondaire par rapports à ses propres interêts. Dire que tout cela est faux n'aura pas plus de succès que les efforts de désintox des propos de politiques. Le mal est déjà fait.

Mais gardons en tête que «l’information est la seconde colonne du temple républicain à côté de l’école». Comme l'a dit un certain... Jean-Luc Mélenchon.

Nadia Daam
Nadia Daam (191 articles)
Journaliste
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