Culture

Architecture: bon anniversaire Monsieur Pei

Anne de Coninck, mis à jour le 01.05.2017 à 13 h 25

L’architecte vient de fêter son centième anniversaire. Il aura réussi tout au long de sa prodigieuse carrière à marier modernisme, histoire et culture «locale».

IM Pei Wikimedia

IM Pei Wikimedia

Ieoh Ming Pei, le célèbre architecte, concepteur, entre autre, de la pyramide du Louvre, vient de fêter ses 100 ans. Il est né à Guangzhou en Chine le 26 avril 1917. L’architecte est théoriquement à la retraite depuis… 1990. Mais, à l’instar de son homologue brésilien Oscar Niemeyer, qui a travaillé bien au-delà de son centième anniversaire avant son décès en 2012, le new-yorkais d’adoption sort encore de sa réserve pour recevoir récompenses et prix, et aussi pour travailler sur quelques projets en-dehors des États-Unis…

Le style d’I.M. Pei s’inscrit dans la lignée de Le Corbusier, Frank Lloyd Wright ou de l’école du Bauhaus. Son originalité a été de rejeter le «style international» le modèle ennuyeux qui a émergé dans les années 1920 fait de formes rectilignes, d’absence d'ornementation, d’espaces intérieurs ouverts et d’utilisation massive du verre et de l’acier.

Pei s’est toujours voulu à la fois moderne... et local. Même s’il a emprunté certains traits au style international, notamment à ses débuts, son travail s’est peu à peu ancré dans une exploration des traditions. Concrètement, l’architecte n’a cessé de «contextualiser» ses projets en immergeant sa vision futuriste dans des lieux chargés d’Histoire.

Et l’histoire du XXème siècle a façonné son destin. Né chinois, il est devenu presque par hasard l’un des plus grands architectes américains. Arrivé aux Etats-Unis à l’âge de 18 ans pour devenir ingénieur au Massachusetts Institute of Technology (MIT), il va finalement rester et s'installer dans ce pays. Tout juste diplômé, il s’apprête à rentrer en 1940 en Chine, mais sa famille préfère qu’il reste en sécurité. La 2ème guerre sino japonaise fait rage depuis 1937.

Un ingénieur fasciné par le design

I.M. Pei commence à travailler à Boston comme ingénieur. Quand les Etats Unis entrent en guerre en 1941, il rejoint le National Defence Research Commettee avant de reprendre un peu plus tard des études à la Graduate School of Design d’Harvard. Dans cette école, il est fortement influencé par des enseignants récemment émigrés venant de l’école du Bauhaus, en Allemagne dont  son fondateur Walter Gropius  ou Marcel Breuer, deux pionniers de l'architecture moderniste.

En 1948, Pei s’installe à New York et élabore ses premiers projets pour Webb & Knapp, un promoteur immobilier. En 1949, il dessine l’immeuble de deux étages de la Gulf Oil à Atlanta en Géorgie qui a été démoli en 1973.

Immeuble de la Gulf Oil à Atlanta Géorgie Wikimedia

A peine quelques années plus tard, en 1955, I.M. Pei fonde sa propre entreprise, la Pei Cobb Freed & Partners. Il a surtout travaillé au fil des années sur des projets publics, très peu sur des maisons privées. Il n’en a dessiné que trois dont sa maison de vacances à Katonah, dans l’état de New York, à moins d’une heure de Manhattan. La résidence est un cube en verre hyper minimaliste sur une structure bois, déposé au haut d’une colline. Les vérandas immenses permettent une intégration à la nature environnante.

Pour la William Slayton House, à Washington DC, en 1960, Pei utilise des briques rouges sur les structures latérales, le béton pour le toit composé de trois arches voutées, et le verre pour les élévations avant et arrière donnant une transparence à l’ensemble de la maison.

Pour ses premiers projets publics, il décline d’abord le modernisme rigoureux du Bauhaus. Un de ces premiers immeubles de logements sociaux, Kips Bay Plaza à Manhattan, est l’un des exemples d’un minimalisme presque brutal qu’il affectionne alors. Un design imposant qui écrase son voisinage.

Kips Bay Plaza Manhattan Wikimedia

Les années 1960, voient son langage architectural se mettre en place: ses recherches l’entraînent à saisir l’équilibre entre la modernité et la tradition, l’histoire, l’identité.

Lorsqu’il dévoile son projet le National Center for Atmospheric Research à Boulder, dans l’état du Colorado, il utilise des éléments qu’il a vu dans les villages d’indiens pueblos qui ont essaimé sur ces montagnes de terre rouge, la tribu des Anasazi. Il conçoit un bâtiment déstructuré en béton broyé et un agrégat rosé permettant au complexe de se fondre dans les hauteurs environnantes.

Daderot. Original Photo.

Un autre de ses premiers projets reflétant cette volonté d’équilibre et d’harmonie est la Luce Memorial Chapel à Taïwan conçue sur une structure en bois et béton, avec à la  base des poutres plus épaisses se rétrécissant vers la pointe, et formant un treillis sur les murs intérieurs de la chapelle.

Luce Memorial Chapel Taiwan Wikimedia

Son architecture combine l'ingénierie de pointe, une expression esthétique moderniste grâce à sa base hexagonale irrégulière et ses plans incurvés, et tout cela adaptés aux conditions climatiques et sismiques ainsi qu’à sa situation dans le paysage.

Une pyramide inversée

L’architecte a longtemps considéré la bibliothèque JFK comme sa plus importante commission, et sans doute l’une des plus longues aussi… Située dans la péninsule de Columbia Point, à Boston, Pei a été sélectionné en 1964 et le chantier n’a été achevé qu’en 1979. Pour ce bâtiment, il a comme à son habitude misé sur la présence de la lumière jouant sur des structures géométriques: une triangulaire sur une base en expansion de formes géométriques, et un cube de verre et d'acier montant avec la tour.

Le projet de l’hôtel de ville de Dallas au Texas, s’est lui aussi étalé sur un longue période. Lancé pour changer l’image de la ville, marquée par l’assassinat de John Kennedy en 1963, le bâtiment n’a été terminé qu’en 1978.

Hôtel de ville de Dallas Wikimedia

L’immeuble conçu comme une pyramide inversée, offre au rez-de-chaussée des espaces publics limités, tandis que les espaces pour les bureaux sont étendus sur des surfaces plus généreuses. Le design laisse là encore une large place au verre.

C’est aussi la première pyramide inversée de Pei, qui annonce celle du Louvre. En 1983, il est choisi pour développer une nouvelle grande entrée devant accueillir le nombre toujours croissant de visiteurs, et réorganiser l'intérieur du musée. Pour l’architecte, la problématique est d’intégrer le contemporain sans compromettre l’héritage.

Pyramide du Louvre Wikimedia Commons

Le nouveau Louvre ouvre ses portes en mars 1989, symboliquement l'année du bicentenaire de la Révolution française. Aujourd'hui, la pyramide, et l’agencement souterrain des différentes parties du musée et de la galerie marchande adjacente, sont devenus un modèle et ont été déclinés dans des adaptations à travers le monde.

Une de ses adaptions a été le Rock and Roll Hall of Fame Museum au-dessus des rives du lac Érié situé à Cleveland dans l’Ohio.

Derek Jensen (Tysto)

Retour en Chine

Le retour de I.M. Pei en Chine ne s’est fait qu’à la fin des années 1970. Son premier projet, sur les anciens sites de chasse impériaux situé à la périphérie de Pékin, est de concevoir le Fragrant Hill Hotel. Il fait appel pour les bâtiments et les jardins à des artisans locaux utilisant des matériaux et des techniques séculaires autour d’un atrium inspiré par l’Ouest, réalisé en métal et couvert par du verre.

L'hôtel est terminé en 1982 mais malgré le prix d’architecture AIA remporté en 1984 il ne suscite pas une grande adhésion. Il faudra un peu de temps pour que la fusion d’une structure traditionnelle chinoise avec le savoir-faire occidental suscite l’adhésion.

En 1983, après avoir remporté une autre récompense, le Pritzker Prize, Pei est retenu pour créer à Hong Kong la grande tour de la Banque de Chine. Finie en 1990, la tour de verre asymétrique composée d’une armature croisée s'apparente à un manche incurvé de sabre planté dans l’île. Un symbôle du retour du contrôle chinois. La tour a été construite sur le site historique de Murray House, une structure de l'époque victorienne qui a été déplacée, brique par brique.

Son dernier grand projet en Chine est le musée de la ville Suzhou, son unique projet en Chine continentale, qui est ouvert au public depuis 2006. Un projet très personnel, puisque que son grand-père avait une maison dans cette cité située à l’ouest de Shanghai où il passait les étés étant enfant.

Musée de la ville de Suzhou Wikimedia

Le grand musée du stuc blanc est situé sur un terrain arboré adjacent à un ensemble de structures historiques et de deux jardins classés au patrimoine mondial de l'UNESCO. Pei a utilisé le gris et le blanc, qui sont les couleurs de Suzhou, combiné avec une structure moderne.

L'art islamique et le Miho Museum

En 2005, Pei s'est plongé dans un nouveau défi, le Musée d'art islamique à Doha au Qatar. Pour son dernier grand édifice culturel, il intègre l'architecture islamique ancienne, ici la référence est la mosquée d'Ibn Tulun au Caire, dans un espace dépourvu d’histoire. Une île artificielle a été conçue spécialement dans le port, au large de la Corniche de Doha, laissant apparaître le musée, un palais de cubes blancs s’élevant comme un mirage

Ouvert en 2008, le musée s'inspire de la conception des espaces intérieurs de Jean-Michel Wilmotte, qui avait collaboré avec Pei sur le projet du Louvre, à Paris. L'esthétique occidentale se juxtapose aux motifs géométriques islamiques.

Musée d'art islamique Doha

Mais le projet peut-être le plus réussi de Pei est le Miho Museum. Il a été imaginé pour une des «nouvelles» religions japonaises le Shinji Shumeikai. Il se trouve à une heure au sud-est de Kyoto dans une réserve naturelle. La topologie du terrain difficile a conduit Pei à intégrer pour partie la structure architecturale à l’intérieur de la montagne. Pour y entrer, il faut emprunter via un pont suspendu à 96 câbles en acier, un tunnel futuriste, menant au musée implanté au cœur de la montagne, dont près de 80% du bâtiment est situé sous terre.

Miho Museum

Ouvert en 1997, le musée, abrite la collection privée de Mihoko Koyama. Pour réaliser son projet, Pei a exploré les croyances de cette religion afin de les réinterpréter. Il a aussi construit le clocher, une tour de près de 60 mètres de haut qui ressemble à un instrument de musique à corde traditionnel japonais.

Il a réussi peut-être le mariage le plus harmonieux du modernisme architectural et de la culture locale. Sa marque de fabrique. Car I.M. Pei se considère comme une synthèse de l'architecture occidentale et de la culture orientale.

Anne de Coninck
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