Monde

Au Canada, l'histoire de ces fonctionnaires sans salaire à cause d'un bug informatique

Megane de Amorim, mis à jour le 30.04.2017 à 15 h 35

Des centaines de fonctionnaires canadiens sont restés sans salaire pendant de longs mois, à cause d'un simple bug du nouveau logiciel de paie, Phénix. Après plus d'un an de déboires, le gouvernement canadien vient d'annoncer qu'il renonçait aux économies que devait générer le nouveau système.

Justin Trudeau speaks lors d'une conférence de presse à Ottawa, le 21 septembre 2016 | Lars Hagberg / AFP

Justin Trudeau speaks lors d'une conférence de presse à Ottawa, le 21 septembre 2016 | Lars Hagberg / AFP

Les problèmes s'accumulaient depuis 2014. L'arrivée d'un nouveau logiciel pour gérer automatiquement les fiches de paie a empiré la situation des 300.000 fonctionnaires que compte le Canada. En 2016, pendant de longs mois, plus de 80.000 employés du service public ont subi les déboires du logiciel Phénix: non versement de salaires ou de primes, oublis d'indemnités, erreurs d’échelon, mauvais calculs du taux d’imposition, heures supplémentaires non rémunérées... Quatorze mois après l'installation du logiciel, le gouvernement vient d'annoncer jeudi d'importantes mesures pour tenter de résorber la crise. Il a également laissé entendre qu'il renonçait aux 70 millions d'économies attendus grâce à Phénix.

Le logiciel à la source du «bug» est né de l'ancien gouvernement conservateur canadien, emmené par Stephen Harper. Pour faire des économies, il avait engagé la refonte du système de paie, et investi dans un nouveau logiciel conçu par IBM. Le Premier ministre de l'époque était alors convaincu que de nouvelles automatisations, comme le calcul des heures supplémentaires, permettraient de supprimer des postes dans la fonction publique. Mais la réforme sera appliquée par le gouvernement suivant, celui du libéral Justin Trudeau. Et dès sa mise en application, Phénix est un fiasco. Les fonctionnaires ne savent pas l'utiliser, les erreurs sont fréquentes, et les plaintes s'accumulent. Justin Trudeau dénonce la responsabilité de son prédécesseur, qui lui aurait laissé «un ramassis fumeux»; c'est en tout cas ce qu'il a répondu à une biologiste qui se plaignait de devoir attendre six mois pour toucher son salaire à cause du système Phénix.  

Un changement coûteux

Pour répondre aux bugs et aux demandes des salariés, le gouvernement a été contraint d'embaucher de nouveaux fonctionnaires. Plus de 200 conseillers en rémunération sont postés à Gatineau, Winnipeg, Shawinigan et Montréal; c'est plus du double du nombre d'employés prévu initialement. Le logiciel, qui devait permettre de faire de larges économies, se révèle finalement coûteux.

Alors que la facture pour les contribuables était estimée à 20 millions de dollars (environ 18 millions d'euros) pour la première année, elle avait déjà dépassé les 50 millions en septembre 2016 (45 millions en euros), sept mois seulement après le lancement de Phénix. Et les frais ne s'arrêtent pas là. Alors que le contrat entre Ottawa et IBM s'élevait déjà à 136 millions de dollars, soit près de 125 millions d'euros, six millions supplémentaires ont été accordés à la multinationale américaine. Ce nouveau versement doit financer une veille technique 24 heures sur 24 et la maintenance du système en soirée, des services qui n'étaient pas initialement prévus dans le contrat avec le gouvernement canadien.

Phénix a remplacé un système vieux de 40 ans. Archaïque mais fonctionnel, il avait été bâti sur mesure pour gérer les règles complexes des conventions collectives de la fonction publique canadienne. Mais l'âge du logiciel posait problème: les nouveaux fonctionnaires n'étaient pas formés à gérer ce programme, codé en COBOL –un langage de programmation né dans les années 1960, aujourd'hui obsolète. Mais le tout nouveau logiciel n'a pas répondu aux attentes d'Ottawa. Les salariés n'étaient pas formés à utiliser Phénix, et les «bugs» informatiques ont concernés près d'un tiers des fonctionnaires du pays, notamment des employés de retour de congés parentaux ou d'arrêt maladie. Sans rémunération ni prestation sociale, de nombreux fonctionnaires canadiens ont alerté les médias sur une situation insoutenable qui a perduré plusieurs semaines, voire plusieurs mois.

«Je me sens terriblement mal quand j'entends ce que me disent des employés qui souffrent, et c'est pour cela que nous travaillons jour et nuit, (...) et je vous assure que nous faisons tout ce que nous pouvons pour les soutenir et les aider», a déclaré Marie Lemay, sous-ministre en charge des services publics et de l'approvisionnement, début avril.

Les conséquences de ces défaillances vont plus loin. L'échec de Phénix est un fardeau politique pour l'actuel gouvernement, qui hérite d'une «boule puante» laissée par Stephen Harper. À l'appel d'un syndicat, quelques milliers de lettres faisant part de graves problèmes de paie ont été envoyées par des fonctionnaires à Justin Trudeau, à sa ministre des services publics Judy Foote, et à certains députés. Plus de 2.000 plaintes ont même été déposées contre le gouvernement d'après le Secrétariat du Conseil du Trésor du Canada (SCT). Le syndicat Alliance de la Fonction publique du Canada (AFPC) a également fait pression sur le gouvernement. L'AFPC assure d'ailleurs qu'elle avait «maintes fois prévenu les libéraux qu’il y aurait de graves problèmes».

Les fonctionnaires démissionnent

Après les plaintes des fonctionnaires, l'AFPC a présenté une requête à la Cour fédérale, et déposé plainte pour pratique déloyale de travail. «Le nouveau système de paie Phénix ne fonctionne pas et ce sont les fonctionnaires qui encaissent le coup. Les employés qui administrent le système subissent également un stress énorme», a dénoncé le syndicat. À l'origine du ras-le-bol des nouveaux fonctionnaires mobilisés pour répondre aux réclamations, des conditions de travail difficiles: insultés par téléphone, ils multiplient les heures supplémentaires pour palier au manque de personnel et sont incapables de résoudre tous les cas. La sous-ministre Marie Lemay avait tenté de calmer la grogne dès 2016, en permettant aux employés sans salaire de demander une avance d'urgence. Mais las des déboires de Phénix, certains ont été jusqu'à démissionner de la fonction publique canadienne, préférant rejoindre le secteur privé. «Comme pour tout grand système informatique, il y aura certains problèmes au fur et à mesure que nous progressons, mais les employés doivent savoir que nous prendrons toujours des mesures immédiates pour nous assurer qu’ils reçoivent leur paie», a tenté de rassurer Marie Lemay.

«Nous réalisons des progrès constants et continuons d’apporter des améliorations au système afin d’en faire un système de paye plus fiable et plus performant. Nous sommes aussi très conscients qu’il reste encore beaucoup de travail à faire, mais nous sommes résolus à régler tous les problèmes de paye»a-t-elle même ajouté le 5 avril dernier, lors d'une conférence de presse. Malgré des débuts fastidieux, le gouvernement canadien compte persévérer avec Phénix. Marie Lemay s'est d'ailleurs félicitée lors ce cette allocution d'une nouvelle «amélioration technique» permettant d'automatiser le traitement des heures supplémentaires.

Mais conscient de l'enjeu politique et économique que recouvre Phénix, le gouvernement canadien devrait annoncer prochainement la formation d’un groupe de travail ministériel exclusivement consacré à résoudre les multiples problèmes liés au système de paie, selon les médias locaux.

Megane de Amorim
Megane de Amorim (2 articles)
Etudiante en journalisme en Sciences Po
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