France

Mélenchon: père invasif, intrusif, rassurant, émollient des Insoumis

Claude Askolovitch, mis à jour le 29.04.2017 à 11 h 27

Mélenchon, magnifique de dureté quand il parle à la France, devient, parlant à ses insoumis, un père invasif, intrusif, rassurant, émollient; un flatteur dialectique, qui construit un vaste «Nous» où les questions ne se tranchent plus, un amour politique dont il est l’aboutissement.

Et il arriva ceci; que s’étant retiré quatre jours dans le silence, Jean-Luc Mélenchon rompit le jeûne et il dit: «Je ne suis pas un gourou». Il était sorti de sa tente pour parler à son peuple insoumis, et il lui dit aussi: «Mon devoir est de vous rassembler», et le peuple se rassembla. Et Jean-Luc Mélenchon parlait, quand le peuple se demandait quel roi il choisirait, et il parla en disant: «Ce que je vais voter, je ne vais pas le dire.» Et ayant voilé son vote, il dit à son peuple qu’il ne le connaissait pas, en disant: «Peut-être que si on avait vécu ensemble dix ans de vie politique, que le mouvement ait quinze ans, peut-être je vous aurais dit, “les amis voilà ce que je fais”, on aurait été assez intime pour que puisse faire des confidences.»

Rarement un émancipateur aura été aussi intrusif, pénétrant la conscience de ses partisans jusque par ses silences; jamais l’intime et la suggestion n’auront été de telles armes, dans un pays de rationalité publique

Et quand nous méditerons les évangiles du Mélenchonisme, si nous vivons encore dans un pays assez libre pour que la méditation soit licite des actes d’un homme public, cette phrase restera comme l’ultime vérité d’un leader. Rarement un émancipateur aura été aussi intrusif, pénétrant la conscience de ses partisans jusque par ses silences; jamais l’intime et la suggestion n’auront été de telles armes, dans un pays de rationalité publique. Ainsi, Mélenchon, au fond, ne peut dire son vote parce que ses insoumis ne le connaissent pas assez? Ainsi, ceux qui l’ont choisi, à sept millions de votes ou quatre-cent-mille adhérents de sa plateforme, ne seraient pas assez mûrs, pas assez en confiance, pas assez au fait de l’histoire et de tout ce qui construit un homme, pour entendre qu’il va voter…

Qu’il va voter quoi, au fait?

Attendons.

On dit que Mélenchon est duplice? Il est au contraire, étonnant personnage, vrai jusque dans son moment le plus hasardeux. Disant aux Insoumis qu’ils ne le connaissent pas assez pour entendre son choix d’homme; quand la France hésite entre un bourgeois libéral et une héritière d’extrême droite, il atteste l’immaturité de son mouvement; son absence de structure morale, de hiérarchie, de discernement. Il dit aux insoumis qu’ils sont adultes, et sauront quoi faire? Mais il leur dit aussi qu’ils ne sont pas capables de le comprendre, lui. Que le vote est une confidence, non pas une vérité première du républicain, mais une intimité moins importante que l’unité du mouvement?

«Mon rôle est d’éclairer le chemin»

Quel aveu. Quel échec? Quelle sincérité? Il faut écarter toutes les moqueries, et respecter ce qu’il expose sur youtube. D’où vient Mélenchon, de l’extrême gauche scientifique, du trotskisme aux textes sacrés, du socialisme rationnel, de la gauche des rapports de force, on ne s’improvise pas militant et dialecticien. On est enseigné par la vie, des maîtres, des textes. On progresse en compréhension du monde en écoutant les anciens. Mélenchon, alors, est un maître. Ca ne date pas d’aujourd’hui. Je l’ai connu, depuis des années, entouré de jeunesses dont il allumait l’intellect et modelait la conscience. Il le revendique encore. «Mon rôle est d’éclairer le chemin» dit-il.

Mais éclairer, ici, signifie ne pas dire, «je vote Macron contre le FN». Que la bourgeoisie s’alarme de l’arrivée des barbares, et que son appel à Mélenchon l’inconvenant pour qu’il la sauve est risible, admettons. Mais par rapport à lui-même, à ses propres critères, Mélenchon devrait dire à ses insoumis ce qui est difficile à admettre, qu’un ci-devant banquier est ce qui nous protège de l’extrême droite, et il faut en passer par là? Fais-les murir, Prophète, dis-leur, pour toi-même et ce qu’ils deviendront, tes insoumis en colère?

Il ne le fait pas.

Reddition masquée

Quelle sincérité. Quel échec? Quel temps! Il est dans son insoumission des insoumis, qui ne supporteraient pas la vérité de Mélenchon. Qui n’ont pas encore grandi en conscience pour cela. Qui ne savent rien du passé et n’en veulent rien savoir, trop pris par leur colère, et Mélenchon, porté par cette colère, redoute d’en disperser le feu. «Je ne suis pas un gourou», dit-il, parce qu’il ne sait plus l’être? Ou pire, étant gourou, veut le rester et se plie à l’informe que masque une insoumission, parce qu’il lui faudra du temps encore pour en faire une force? Du temps encore, simplement, pour qu’il puisse faire mûrir l’insoumission, la rendre consciente des enjeux?

La video youtube de Jean-Luc Mélenchon, dite «Revue de la semaine 26» dans la nomenclature insoumise, est une reddition qui ne se dit pas. Le maître renonce à enseigner à son peuple, et admet donc que ce peuple n’existe pas encore. Il est dans l’insoumission des réchappés de l’extrême droite, dont on redoute qu’ils y retournent, et que l’on ménage; et des jeunes gens en dissidence, qui ne supporteraient pas que le maître admette l’humanité d’un banquier? Pour admettre ce que fera Mélenchon le 8 mai, il faudrait, ou bien, le connaître depuis si longtemps, ou bien, ne pas être de son insoumission?

Car évidemment, «il ne faut pas être grand clerc», dit-il, Mélenchon votera Macron.

Rages accumulées

Je l’espère et prétend le savoir. Moi qui ai vécu quelques années pas loin de Mélenchon, je conclus qu’il vote Macron. Parce que connaissant le Mélenchon qui, en 2002, parlait si simplement du vote Chirac, je n’imagine pas qu’il ait égaré ses hiérarchies...

Ou bien.

Moi qui ai observé son évolution, les rages accumulées contre les «belles personnes» qui furent jadis ses voisins de Parti socialiste, je conclus qu’il votera blanc, par exaspération personnelle et par double refus, du «fascisme politique» et du «fascisme des marchés».

Ou bien.

On devrait cesser de supputer, et passer par pertes et profits l’ambiguïté d’un homme? Nous –ceux dont l’insoumission n’est pas la seule vérité– n’y parvenons pas. Nous ne nous résolvons pas, qui l’avons connu et l’estimons toujours, qui savons sa culture et entendons ses refus, à l’admettre en rupture avec notre sens commun.

Jean-Luc Mélenchon aurait fait simple, on n’en parlerait plus. Il a fait autrement: on parle de lui, de ses intentions, on l’attaque, il s’en renforce peut-être, chez les siens?

Je n’exclus pas l’habileté. Jean-Luc Mélenchon aurait fait simple, on n’en parlerait plus. Il aurait dit, «je vote Macron», dimanche dernier, parce que c’est la seule chose à faire quand on est Mélenchon et que l’extrême droite campe devant l’Elysée, on serait passé à autre chose; il a fait autrement: on parle de lui, de ses intentions, on l’attaque, il s’en renforce peut-être, chez les siens?

Je n’exclus pas la ruse de l’orgueil. Il dit, dans sa video, qu’il n’est pas raisonnable, de la part de Macron et des Macroniens, de lui faire des reproches ou de lui «tordre le bras». Il dit que ce faisant, Macron et les Macroniens vont «énerver tout le monde»: ce «candidat pas si fameux que ça» sera donc le seul responsable de la catastrophe, si jamais?

Mélenchon prophétise d’habileté. Il rejette Marine le Pen, de manière générale, protestant de ce qu’il est, puis, précisément, mine les positions de Macron, de pique en pique, en balancements pervers. Il fustige aussi bien «l’extrême droite» que «l’extrême finance». Il rappelle -c’est historiquement exact- que le triangle rouge des déportés politiques, qu’il arbore à sa boutonnière, fut aussi le symbole d’une revendication ouvrière au XIXe siècle, quand on réclamait la journée de 8 heures, et conclut que cette décoration le sépare de bien du monde: comment ne pas comprendre que Macron, l’enfant putatif du patronat, est autant visé que l’héritière du fascisme français?

Mélenchon prophétise au diapason de ses adeptes, qui communient dans le double rejet. Il n’interdit pas le vote blanc, donc le valide. Il raconte des lendemains qui chanteront, quand les Insoumis, munis de leur programme, iront affronter les législatives et seront l’avenir. La Présidentielle sera passée. Ils n’auront pas choisi, puisque choisir, c’est dire. Les compagnons du Prophète espèrent que Macron sera assez bon pour éviter le pire; ils ne l’y aideront pas; toute aide serait vaine, plaident-ils, tant la colère gronde, et pourrait diviser l’insoumission, cette force qui va?

Que vaut cette aventure commune, si elle se construit sur une ambiguïté?

Tout ceci est soupesé. Le prophète prophétise au trébuchet. Il prophétise pour ne pas dilapider ses adeptes, pauvres âmes fragiles, qui pourraient se vexer: il veut, dit-il, que nul insoumis ne se sente «démenti» par son porte-parole, afin que puisse se poursuivre l’aventure commune, l’unique espérance de ce pays. Mais que vaut cette aventure commune, si elle se construit sur une ambiguïté? Que vaut l’émancipation des travailleurs, si on l’exonère de l’étape démocratique, et du vote concret contre l’extrême-droite? Si on évite, à un mouvement jeune, une prise de conscience collective difficile? Si on le protège de ses responsabilités?

La peur de perdre 

Il y a, dans la prophétie de Mélenchon quelque chose de profondément dérangeant. Il ne parle pas à un peuple adulte, mais à une foule adolescente, qu’il se refuse à choquer, lui expliquant que seuls les autres sont mauvais mais eux sont les purs, à qui nul ne doit demander des comptes.

Il dit aux Insoumis qu’ils sont libres et estimables de l’être, mais les protège de sa vérité. Ils dit les émanciper mais leur fait grâce de la contradiction. Il ne les émancipe pas. Il les programme, subtilement, à ne pas regarder ce qui les heurte. Il les réconforte et les flatte, de peur de les perdre.

Cette autonomie qu’il octroie à ses partisans est une intrusion psychologique sans égale, infiniment supérieure à une consigne de vote contre laquelle ils auraient pu se révolter. Il ne laisse, aux insoumis, aucune possibilité de distancier de lui, puisqu’il leur épargne ce qu’il pense, et les empêche de douter; comment se détacher d’un aîné qui ne heurte pas? Comment penser, si la pensée du leader nous abrite des violences du monde et de nos contradictions? Comment cesser d’aimer, si la dispute est impossible? Mélenchon, magnifique de dureté quand il parle à la France, devient, parlant à ses insoumis, un père invasif, intrusif, rassurant, émollient; un flatteur dialectique, qui construit un vaste «Nous» où les questions ne se tranchent plus, un amour politique dont il est l’aboutissement. Non pas un gourou mais un aimé, pour toujours… Mélenchon n’est pas prophète: les prophètes prophétisent contre leur peuple, pour le grandir, et ne se cachent pas de lui pour s’en faire aimer? Il n’est interdit à personne, au demeurant, de vieillir heureux, et sans doute le mérite-t-il? Pour Le Pen, nous nous débrouillerons.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (132 articles)
Journaliste
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