France

Mark Ruffalo, acteur politique

Temps de lecture : 10 min

Les Français ont découvert, à la faveur d'une prise de position pour Mélenchon, l'engagement de l'acteur hollywoodien.

Au Gala de l'amfAR (American Foundation for AIDS Research: fondation américaine pour le financement de la prévention et de la recherche médicale contre le sida) à New York le 8 février 2017. Dimitrios Kambouris/Getty Images/AFP
Au Gala de l'amfAR (American Foundation for AIDS Research: fondation américaine pour le financement de la prévention et de la recherche médicale contre le sida) à New York le 8 février 2017. Dimitrios Kambouris/Getty Images/AFP

Le 19 avril, alors que les Insoumis espéraient encore voir Jean-Luc Mélenchon passer le premier tour de la présidentielle, un étonnant soutien émanait d'Hollywood. L'acteur Mark Ruffalo –avec le linguiste et philosophe Noam Chomsky, le réalisateur Oliver Stone ou encore le comédien Danny Glover– lançait une pétition appelée «France: Please Don’t Repeat Clinton vs. Trump Tragedy» enjoignant les électeurs français à voter pour le candidat de la France Insoumise.

Jusqu’ici, Mark Ruffalo était pour moi une sorte d'équivalent à Matthew McConaughey: un acteur talentueux, aux nombreux films médiocres, se réveillant par sursauts dans de grands rôles. En découvrant la pétition, je me suis mise à fouiller Internet pour découvrir l’un des acteurs américains les plus engagés qui soient.

Sa page Twitter est une sorte de condensé de tous les combats sociaux aux Etats-Unis et l’acteur se définit ainsi dans sa bio: «Mari, père, acteur, réalisateur et militant contre le changement climatique avec un œil sur un futur meilleur, plus lumineux, plus propre, rempli d’espoir pour nous tous.» Car sa vie privée, sa vie d’acteur et sa vie de militant forment un tout organique, un parcours très à gauche du parti démocrate, qui l’a finalement conduit à voir dans Jean-Luc Mélenchon un ersatz de Bernie Sanders.

La fonction des acteurs

«Je crois que les acteurs sont des artistes et que nous avons une responsabilité culturelle (…) l’art et les artistes ont toujours pris part aux mouvements politiques, aux bouleversements sociaux-culturels. Ca fait partie de notre fonction culturelle.» Pour Mark Ruffalo un acteur ne peut pas ne pas être engagé en politique. Comme l’explique Lisa Birnbach dans le New York Times:

«Le militantisme qui consume la plupart du temps de Mark Ruffalo est très profond. Selon lui, il a commencé pendant la seconde Guerre du Golfe. En 2004, il a fait campagne pour John Kerry, à l’époque sénateur, quant il s’était présenté à l’élection présidentielle et en 2008 il a participé à la marche pour la paix à Los Angeles. En 2014, il rallie le mouvement pour la paix à la préservation de l’environnement et contribue à l’organisation de la Marche pour le Climat.»

Son premier et principal combat réside en effet dans la lutte contre le changement climatique, pour les énergies renouvelables et contre les grandes entreprises pétrolières. En 2011, il recevait pour cet engagement le «Global Green Millenium Award for Environmental Leadership», et il se déploie sur tous les fronts de la lutte.

Le combat contre la méthode d’extraction du gaz de schiste appelée «fracking» («fracturation hydraulique» en français), en fait partie. Cette exploitation a un impact environnemental jugé dévastateur à la fois pour l’air et l’eau, que certains considèrent même pire que l’exploitation conventionnelle du gaz. De nombreux activistes dont Mark Ruffalo demandent donc son arrêt. L’acteur est membre du comité de direction de l’association «Americans against fracking». En 2016 il écrivait une lettre ouverte au Président Obama pour qu’il arrête l’autorisation de l’exploitation du gaz de schiste expliquant qu’il avait également été le témoin de son impact: «En 2010, je vivais dans l’Etat de New York avec ma famille lorsque j’ai entendu parler de la possibilité que l’exploitation par fracturation hydraulique arrive dans notre ville. Pour voir ce que c’était, je suis allée dans le village de Dimock en Pennsylvanie avec Robert Kennedy Jr. Nous avons rencontré des familles dont la vie a été détruite par le forage et le fracking. (…) L’eau était empoisonnée, l’air pollué de toxines, et les familles nous ont raconté les conséquences sanitaires désastreuses incluant des lésions cutanées, des pertes de cheveux, des vomissements, des migraines terribles et des problèmes digestifs. (…) Je savais qu’il fallait que je prenne leur défense.» À noter d’ailleurs que l’acteur profite toujours de ses combats pour l’environnement pour promouvoir les énergies renouvelables. Il termine ainsi sa lettre à Obama par «Cher Président Obama, la révolution des énergies propres est en marche. Allez-vous nous rejoindre?».

Dans la même logique, il s’est investi dans le combat des indiens de la réserve de Standing Rock contre le projet de construction d’un pipeline impliquant, là aussi, de graves dangers environnementaux pour les locaux. L’acteur est allé passé plusieurs jours dans la réserve puis a écrit un article racontant le combat des Indiens de la réserve et son soutien à leur cause dans le Guardian en terminant une nouvelle fois par son engagement plus global: «Comme tant d’autres ayant entendu les défenseurs de l’eau, je soutiens à 100% Standing Rock – je soutiens l’eau propre, les énergies renouvelables et un futur juste et sain pour nous tous.»

Après des mois de protestations, le Président Obama avait finalement stoppé la construction, arrêt rapidement levé par Trump. Dans son combat pour Standing Rock se retrouve également sa défiance vis-à-vis des compagnies pétrolières américaines: «Tout ce qu’ils demandent c’est qu’on prenne en compte leurs inquiétudes et c’est tout ce qu’ils demandent depuis le début. En réalité il s’agit de la volonté du peuple qui est supérieure à la cupidité et la richesse des entreprises. Mais ils n’en veulent pas!» En 2016, il organisait également des «toxic tours» à Los Angeles pour informer les gens sur les effets toxiques des exploitations pétrolières installées dans la ville:

L’acteur est également convaincu que le passage aux énergies renouvelables est un puissant moteur social, une activité selon lui potentiellement génératrice de millions d’emplois: «Nous devons aider la classe ouvrière en effectuant la transition à 100% d’énergies renouvelables, ce qui créera plus de 3,5 millions d’emplois, plus d’emplois que ce que nous perdons en restant dans les énergies fossiles.» C’est pour ce combat qu’il est également membre du comité de direction de l’association «Solutions Project» qui milite pour le passage au 100% renouvelable d’ici 2030. Et c’est sans doute en partie ce combat qui l’a mené vers Jean-Luc Mélenchon, souvent considéré comme le plus volontariste des candidats sur le terrain des énergies renouvelables.

Un besoin d'intégrité

Mais l’acteur partage également avec le chef des Insoumis, une certaine défiance pour le monde des affaires et les grandes entreprises. Cette défiance, Mark Ruffalo la tient d’un court passage dans l’entreprise de son père, alors qu’approchant de la trentaine il désespérait de connaître un jour le rêve hollywoodien et avait rejoint l’entreprise familiale dans son Wisconsin natal. Il en tire une seule conclusion: «Quoiqu’on veuille penser du business aux Etats-Unis –travaille dur, soit honnête, sois moral– c’est un mythe. Il y a beaucoup de pots-de-vin. Ils payent les inspecteurs. Tous les jours, tu es obligé de compromettre ton intégrité d’une façon ou d’une autre. Et je n’ai pas aimé ça.»

En 2016, lorsqu’il fait campagne pour l’investiture aux primaires démocrates du sénateur Bernie Sanders qui représentait l’aile gauche du parti, il prépare une vidéo de campagne dans laquelle il interroge le sénateur sur son parcours et ses valeurs. L’acteur termine par son admiration pour l’homme politique justement dans sa capacité à rester intègre, à ne pas se laisser corrompre: «Vous me donnez le sentiment que tous les idéaux que j’avais étant jeunes peuvent grandir avec moi. Quand je vous regarde, je me dis ‘tous les idéaux qu’il avait jeune ont grandit avec lui. Il n’a jamais eu à les abandonner.’» On retrouve ici cette peur de perdre son intégrité qui l’avait jadis aliéné du monde des affaires.

Une volonté d’intégrité qui n’empêche pourtant pas l’acteur de se frotter aux gros studios hollywoodiens puisqu’il rejoint en 2012 la saga des Avengers dans le rôle de Hulk. Mark Ruffalo est très clair sur le fait que si ce genre de superproductions payent les factures (et même un peu plus) ce n’est pas là la raison d’être de son métier ni la façon dont il lui a été enseigné.

Lorsqu’il débarque à Los Angeles la vingtaine à peine passée, le jeune Ruffalo suit des cours de théâtre dans l’école de Stella Adler. Sa professeur lui répète alors:

«L’art c’est de l’activisme. On devrait payer pour aller à la messe et le théâtre devrait être gratuit. C’est là qu’on apprend sur nous-mêmes.»

Et cette volonté de faire connaître les histoires de ceux qu’on ne voit pas est au cœur du cinéma de Ruffalo (celui qui ne fait pas que payer les factures) convaincu qu’on est «moins enclin à polluer l’eau de son voisin si on le connait». En 2011, il incarne ainsi dans Tout va bien! (The Kids are all right) un donneur de sperme d’un couple lesbien qui se retrouve dix-huit ans plus tard confronté à ses enfants biologiques:

Pour Ruffalo, «ce film est arrivé au moment critique du débat sur le mariage gay et il n’avait pas pour ambition de faire que les gens changent d’avis mais plutôt de raconter l’histoire de ce couple lesbien. Ça nous a montré à tous que c’est pareil qu'un couple hétérosexuel. (…) Ce qui est magnifique avec ce film c’est que ce n’est pas une polémique, c’est une histoire sur des êtres humains.»

En 2014, il tient le premier rôle du téléfilm The Normal Heart aux côtés de Julia Roberts. Le film porte sur les premières années du virus du SIDA et sur le combat de certains activistes pour faire reconnaître l’épidémie par les autorités américaines, qui se contentaient alors de l’appeler le «cancer des homosexuels», sans lancer de plans sanitaires face à la crise:

Mark Ruffalo a côtoyé ces premières victimes auxquelles le film rend hommage lorsqu’il était barman à Los Angeles: «Je connaissais un serveur qui même s’il était gravement malade devait venir travailler car il n’avait pas de sécurité sociale. Donc il venait travailler, et son pied disparaissait derrière une plaie infectée que son corps ne pouvait plus combattre. Et il devait travailler la nuit juste pour finir ses mois, c’était une existence dure, sans pitié. J’en étais le premier témoin. Et je me renseignais sur l’absence totale de supervision gouvernementale ou de prise en charge.»

La même année, il incarne un père de famille maniaco-dépressif, naviguant entre ses problèmes psychiatriques et ses enfants dans Infinitely Pola Bear. Il raconte alors dans des interviews l’histoire de sa mère, de son avortement illégal et des souffrances qu’elle a dû subir pour faire valoir le droit à l’avortement.

Pour Mark Ruffalo, la défense des valeurs de progrès social est toujours ancrée dans l’expérience humaine, il ne théorise pas mais raconte des histoires pour convaincre.

En 2015, il joue dans un nouveau film à forte charge politique: Spotlight, retraçant l’enquête des journalistes du Boston Globe sur des actes de pédophilie perpétrés par des prêtres catholiques et couverts depuis des décennies par les membres du clergé local. Partout il marque ses rôles de sa sensibilité sur le fil, de son regard naturellement et invariablement bon, de sa voix semi-cassée et de sa présence à la fois confiante et effacée.

Le film remporte l’Oscar du meilleur film et du meilleur scénario original et une troisième nomination aux Oscars pour Ruffalo, toujours dans la catégorie meilleure second rôle masculin (comme pour Foxcatcher l’année précédente et The kids are all right en 2011). La polémique reprochant à l'Académie des Oscars de n'avoir nommé aucun acteur noir fait alors rage et Ruffalo envisage de boycotter la cérémonie – à l'instar de Marlon Brando, autre ancien élève de Stella Adler, qui l'avait fait en 1973, pour protester contre le traitement des Indiens d’Amérique. Ruffalo se rétracte finalement, pour soutenir les victimes d’abus sexuels (qui sont le sujet du film) et le «bon journalisme».

Le «bon journalisme» est pourtant une question épineuse pour Ruffalo, très amateur de théories conspirationnistes. Six ans après le 11-Septembre, en 2007, interviewé lors d’une manifestation contre la guerre à Los Angeles, il explique qu’il pense que «les immeubles ne tombent pas comme ça», adhérant ainsi à la théorie selon laquelle les tours jumelles étaient piégées, car elle n’auraient pas dû s’écrouler sur elles-mêmes... Ruffalo remet également en cause la légitimité de l’investigation gouvernementale qui a été menée à la suite des attentats.

En 2016, c’est au tour du virus zika de faire naître des théories conspirationnistes. Et Mark Ruffalo les rejoint, accusant la société de biotech Sumitomo d’avoir introduit des moustiques génétiquement modifiés qui seraient les vraies responsables des problèmes de microcéphalie chez les nouveau-nés.

En 2010, il avait également accusé l’Etat de Pennsylvanie de l’avoir mis sur sa liste de terroristes pour avoir organisé une séance publique montrant le film documentaire Gasland contre l’exploitation du gaz de schiste. L’Etat de Pennsylvanie avait répondu «Son nom n’est sur aucun de nos bulletins (…). Il n’y a même pas de liste, nous n’avons jamais eu de liste.»

Cette défiance envers les médias est un autre trait qu’il partage avec Jean-Luc Mélenchon, rarement tendre envers les journalistes. Le candidat à l'élection évoquait ainsi, au soit du premier tour, estimant l'heure encore trop précoce pour reconnaître sa défaite, la soit-disant jubilation des «médiacrates et [d]es oligarques».

Depuis la défaite du candidat du Front de Gauche au premier tour, Mark Ruffalo ne s’est cependant pas prononcé. Son agenda d'acteur engagé dans l’Amérique de Trump le surcharge sans doute. Le 22 avril se tenait la célébration du «Earth Day» et une manifestation pour la science; se préparait aussi alors la marche pour le climat du 29 avril. Il faisait alors part de son amour pour tous les marcheurs.

En savoir plus:

Pauline Thompson

Newsletters

Site classé

Site classé

Jacques Chirac, l'homme qui n'assumait pas d'être de droite

Jacques Chirac, l'homme qui n'assumait pas d'être de droite

On a voulu faire passer l'ancien président pour un radical de Corrèze mais son inconscient est de droite. Pour le meilleur et pour le pire.

Le jour où j'ai voté Chirac

Le jour où j'ai voté Chirac

Journalistes et contributeurs de Slate.fr se souviennent du 21 avril 2002 et du second tour pas tout à fait comme les autres de l'élection présidentielle.

Newsletters