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Mais pourquoi se bagarre-t-on autant au parlement?

Hugo Septier, mis à jour le 29.04.2017 à 13 h 49

Les députés du monde entier en viennent régulièrement aux mains, alors même que les caméras tournent. Ont-ils besoin de cette violence physique pour faire avancer les législations de leur pays?

Au parlement à Ankara, le 11 janvier 2017 | Adem ALTAN / AFP

Au parlement à Ankara, le 11 janvier 2017 | Adem ALTAN / AFP

Une centaine de manifestants ont fait irruption jeudi 27 avril dans le Parlement de Macédoine pour protester contre l’élection du président de l’Assemblée lors d’un vote qu’ils estiment injuste. Le leader de l’opposition de gauche, Zoran Zaev, et neuf autres personnes au moins ont été blessés.

En novembre dernier, autre vision d'une rare violence: en pleine séance du parlement ukrainien, Oleh Lyashko, le leader du parti radical ukrainien pro-européen, invective vivement son rival politique Iouri Boïko, membre du Bloc d'opposition favorable à un rapprochement avec la Russie. Au cours d'une discussion aux intonations déjà bien musclées, Lyashko a purement et simplement accusé Boïko d'être un «agent du Kremlin», comprendre, en lisant entre les lignes grossières, d'être un agent infiltré à la solde de Vladimir Poutine au sein même de l'Ukraine.

La réponse de ce dernier ne s'est pas faite attendre. Il agrippe son adversaire et lui assène de nombreux coups de poings au visage. Très vite séparés, les deux hommes vont continuer à s'invectiver de nombreuses secondes avant un relatif retour à la normale au sein de l'hémicycle.

Ce n'était d'ailleurs pas la première fois que Iouri Boïko prenait part à des pugilats de ce genre au sein même du parlement ukrainien. En 2013 déjà, alors que l'Ukraine vivait l'une des plus graves crises politiques de son histoire, il avait déjà participé à plusieurs bagarres au sein même du parlement. 

Et ce n'est d'ailleurs pas la première fois tout court que de tels débordements sont observables dans les hémicycles à travers le monde. De la Turquie aux Balkans en passant par certains pays du Moyen-Orient et même le Japon et Taïwan, les mouvements de foule, les insultes et les coups lancés portés à son adversaire politique sont fréquents. Mais pourquoi? Pourquoi un endroit comme le parlement, qui est censé être «sacré», loin de toute violence physique, se transforme-t-il de temps en temps en jeux du cirque?

L'échec de la mission parlementaire

Pour répondre à cette question finalement assez vague et complexe, il faut en premier lieu retourner le problème et se poser la question suivante: «Pourquoi la violence dans les parlements nous choque-t-elle, nous, européens?» Pour Olivier Rozenberg, professeur à Sciences Po, au Centre d'Etudes Européennes et spécialiste des institutions, il faut se rappeler que les parlements sont avant tout dans notre vision de la politique des lieux non-violents.

«Historiquement, le parlement est défini comme neutre, ce sont des lieux où l'on ne se tape jamais dessus. Et cela remonte à loin, dès le XIIe siècle les armes étaient formellement interdites par les lois anglaises dans les deux chambres.» 

À notre niveau de citoyen, on espère de la part des parlementaires une réponse adaptée, comprendre argumentée, pleine de bon sens aux problèmes avancés, loin de toute violence donc. Et si, comme cela arrive parfois, la réponse n'est pas trouvée, un comportement exemplaire est au moins espéré.

Car, dans l'imaginaire collectif, les institutions politiques sont l'un des remparts nécessaires au maintien de la démocratie. C'est le lieu du débat, de l'argumentation, mais certainement pas de la violence. Ces écarts seraient alors l'échec de la «mission même du parlement», pour Olivier Rozenberg, une négation de son rôle premier. Dans certains pays, certaines régions, les tensions entre majorité et opposition sont si fortes que la parole ne suffit plus, le parlementarisme n'est alors plus adapté.

Encore une fois, il est intéressant de constater une raison historique à notre étonnement, une nouvelle fois venue de la vision anglo-saxonne de la politique. Ce modèle parlementaire, utilisé par la suite par de nombreux pays européens inclut un «degré de civilisation», une sorte de tradition politique, un pacte tacite où les parlementaires s'adressaient de manière polie, calme à un président de séance, neutre. Voilà pour l'idée occidentale de la question parlementaire, et ce qui explique en grande partie notre incompréhension face à cette violence. 

Une violence exacerbée en temps de crise

Il existe de nombreuses manières d'expliquer les bagarres générales au sein des institutions. Il serait d'ailleurs trop facile de tomber dans le cliché du politique au «sang chaud», ou bien dans le raccourci atavique qui veut que certaines civilisations ont une culture de la violence bien plus exacerbée que la nôtre.

Non, il existe bien un dénominateur commun à toutes ces «batailles rangées», une situation de crise extrême touche les pays concernés. Pour reprendre l'exemple de l'Ukraine, le pays est divisé depuis de nombreuses années et Euromaïdan en 2013, avec l'annexion de la Crimée par le voisin russe. Ces crises exacerbent logiquement les violences. C'est ce qu'explique Olivier Rozenberg: ces réactions «arrivent dans des moments de tensions fortes». 

«Cela dépend du degré de division politique du pays, et plus la division est grande moins la réponse parlementaire est possible.» 

Il s'agit alors d'un reflet de la situation actuelle du pays. La violence devient une «traduction des dissensions au sein de la société concernée».

Lorsque l’on recherche les exemples les plus connus de bagarres au sein des parlements, celles-ci interviennent toujours dans un pays en crise (crise politique, sociale...). Si insulter un activiste pro-russe en le qualifiant «d'agent du Kremlin» n'est certes pas l'idée du siècle, la réponse de ce dernier reste «mesurée» par rapport à d'autres exemples fameux.
Ainsi, en 2009, ce sont de véritables images de guerre civile qui nous sont venues directement de Corée du Sud. Les parlementaires, qui devaient débattre d'une réforme des médias, en sont très vite venus aux mains, au point même de se frapper à coup de masses et de gaz lacrymogènes.

En 2015, c'est au Japon qu'une bagarre a éclaté, en plein débat concernant la loi de Défense.


 

En 2016, en Turquie, les députés du Parti de la justice et du développement, au pouvoir, et ceux de l’opposition prokurde débattent lors d’une réunion de commission d'une proposition de loi visant à lever l’immunité des parlementaires, avant d'en venir aux mains.

Un lien ténu entre violence et politique?

Malgré notre idée du parlement à l'ambiance calme, les assemblées, les sénats, les chambres restent des lieux extrêmement paradoxaux. S’il reste établi par les conventions que la violence ne doit pas être présente ici, les tensions restent inhérentes aux idéologies défendues par les parlementaires présents.

«C'est donc logique que cela dégénère parfois. Il reste cette agressivité verbale que l'on retrouve souvent lors des débats, et parfois, cela va trop loin», continue Olivier Rozenberg.

Quand les politiques en présence ne partagent pas les mêmes opinions, sur certains sujets, les débats peuvent devenir féroces. Si l'on rajoute à l'équation l'inconnue «agressivité politique», une simple étincelle peut effectivement transformer une petite pique en bagarre générale.

Mais cette agressivité verbale ne se transforme heureusement pas toujours en violence physique. Au contraire, la «brutalité verbale» peut parfois servir à simplement asseoir un argument, calmer les invectives d'un adversaire politique. «Tout cela fait également partie d'un jeu politique, d'un spectacle», analyse Olivier Rozenberg. «Il n'est pas rare d'avoir affaire à des comportements houleux, des manifestations de mécontentement, des mouvements de foule, des happenings sans pour autant avoir recours à la violence.»

En 2004, c’est un Nicolas Sarkozy alors ministre de l’Intérieur qui en fait les frais. Les députés socialistes, estimant sa réponse insultante, ont purement et simplement quitté l’hémicycle. Ce départ, préparé ou non, met le doigt sur une manière très française de sentir le débat parlementaire, plus axée sur le verbe et sur la posture que sur la violence directe. 

La France épargnée par la violence?

En France, les bagarres et violences physiques ne sont pas si fréquentes que cela. Un exemple récent a marqué les esprits: en 2013, lors des débats concernant le Mariage pour tous, les députés en étaient venus aux mains en pleine session nocturne. Selon des sources parlementaires, une huissière avait même «reçu un coup», notent Les Echos à l'époque. Si la violence physique reste marginale en France, on peut souligner que la tension qui règne au sein de l’hémicycle lors de débats importants pèse.  Véronique Massonneau, députée écologiste de la Vienne, était présente en 2013 aux débats sur le Mariage pour tous. Elle raconte «des gestes déplacés. Plusieurs personnes ont d’ailleurs dû être séparées». Ce qui a déclenché la violence cette nuit-là? «Un sourire mal interprété d’un conseiller de ministre par des élus Les Républicains (UMP à l’époque) qui revenaient d’une manifestation contre le Mariage pour tous.»

Pour canaliser les esprits et éviter ce genre de débordements, il existe en France un arsenal de sanctions parlementaires censées punir un parlementaire trop zélé. Il va du simple rappel à l'ordre à l'exclusion temporaire du palais Bourbon, une décision prise très rarement. Malgré tout, pour Olivier Rozenberg, «la France reste à l'abri de ces gros écarts, cependant, peut-être que l'arrivée de nouveaux députés, dont ceux de FN, pourrait favoriser les dérapages».

En revanche, il existe une sorte de «culture» de l’agressivité, du verbe et de l’intimidation au sein de l’Assemblée Nationale et du Sénat. Exemple frappant, cette longue tirade du député Les Républicains de Savoie, Dominique Dord, un habitué des clashs à l’Assemblée dans laquelle il «humilie» –c’est le titre de la vidéo– le président François Hollande. Formulation qui en dit beaucoup sur la perception que les citoyens ont de ces joutes parlementaires. Comme l’explique toujours la députée, cette culture du bon mot est attisée par la présence des caméras: «cela se passe souvent lors des “Questions au Gouvernement” (émission diffusée le mercredi), tout cela est très théâtralisé et les élus font du zèle car ils savent qu’ils sont regardés dans leurs circonscriptions».

«J’ai vraiment honte lorsque cela se passe ainsi, pour ceux qui regardent. Cela ressemble à une cour de récréation, tout le monde hurle, il y a des insultes. C’est un moment attendu par les citoyens, et les députés se comportent souvent très mal.» 

Parfois, cela va trop loin. Véronique Massonneau en a fait l’amère expérience alors qu’elle interrogeait le gouvernement quant à un éventuel allongement du temps de travail. Très vite, elle est interrompue par un bruit de poule, imité par Philippe Le Ray, député du Morbihan. Un dérapage sexiste qui ne passe vraiment pas: «J’ai d’abord ressenti de l’incrédulité, je ne pensais pas que cela n’était adressé. Puis j’ai été en colère, je crois que cela se voit sur la vidéo d’ailleurs. Face à mon agacement, Claude Bartolone a repris les choses en main. Pourtant, le sujet était vraiment sérieux.»

Et les exemples ne manquent pas. Tout le monde a en tête les propos très déplacés et les sifflets de certains députés lorsque Cécile Duflot s’était présentée en robe à l’Assemblée. Un «crime de lèse-majesté» qui avait permis à certains d’ouvrir grand les portes à une misogynie déjà bien latente.

Fort heureusement, les désaccords peuvent se terminer autrement. Très récemment, des images inhabituelles avaient été filmées au sein du parlement néo-zélandais. Pour sensibiliser le reste de l'hémicycle sur la situation catastrophique des sans-abris du pays, les deux chefs du parti Maori, accompagnés par un Ukulélé, ont entonné un chant de Noël (aux paroles légèrement modifiées). Si cet événement reste finalement assez isolé dans le paysage politique, il nous prouve que les débats parlementaires ne se finissent pas toujours en joute, verbale ou physique. 

Hugo Septier
Hugo Septier (1 article)
Journaliste
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