Monde

Al Qaida cherche à dépasser le succès du 11-Septembre (5/9)

Timothy Noah, mis à jour le 08.09.2010 à 16 h 54

Cinquième volet de l'enquête sur l'absence d'attentat d'ampleur aux Etats-Unis depuis 2001.

Premier test de la bombe H américaine sur l'atoll d'Enewetak en 1952. REUTERS

Premier test de la bombe H américaine sur l'atoll d'Enewetak en 1952. REUTERS

A l'occasion du neuvième anniversaire des attaques du 11 septembre 2001 contre New York et Washington, nous republions une série de neuf articles de Slate.com sur les raisons pour lesquelles il n'y a plus depuis un autre attentat d'ampleur sur le sol américain. Cette série a déjà été mise en ligne en septembre 2009, il y a un an. Pour lire l'introduction, Pourquoi n'y-a-t-il pas eu un autre 11 septembre? cliquez ici, le deuxième volet de la série est intitulé Les fous de Dieu ne sont pas des criminels de génie, le troisième article Al Qaida préfère-t-elle le Pakistan et l’Afghanistan à l’Amérique?, le quatrième article Les musulmans américains n'ont pas suivi al Qaidale cinquième articleAl Qaida cherche-t-elle à dépasser le succès du 11 septembre? le sixième article 11-Septembre et Irak: la théorie du papier tue-mouches, le septième article Bush a-t-il protégé l'Amérique après le 11 septembre?, le huitième article 11 septembre: la théorie des cycles électoraux et le neuvième article La théorie de l'espace-temps.

En 1952, Ralph Ellison publie son premier roman, L'Homme invisible, et remporte le National Book Award. Pour le New York Times «a atteint les sommets de son art». En 1963, l'écrivain annonce qu'il publiera bientôt un second roman. Le monde littéraire retient son souffle. La publication est retardée. Entre-temps, L'Homme invisible est reconnu comme l'un des plus grands romans américains de l'après-guerre. Les années passent. «TRAVAIL BLOQUÉ PAR TON SILENCE», télégraphie l'auteur à sa future épouse. En 1994, Ellison s'éteint sans avoir jamais achevé son second roman.

Oussama Ben Laden est-il le Ralph Ellison du terrorisme ?

Si l'on retient cette hypothèse, les attentats du 11-Septembre auraient été si réussis que la direction d'Al-Qaida s'escrimerait depuis à concevoir une attaque contre les Etats-Unis plus terrifiante et destructrice encore. Dans son ouvrage publié en 2006, The One Percent Doctrine «la doctrine du 1 %»), le journaliste Ron Suskind estime que les renseignements américains redoutent «qu'Al-Qaida n'agisse qu'à la condition de surpasser les attaques du World Trade Center et du Pentagone, avec un attentat encore plus meurtrier, afin de créer un climat de terreur et d'incertitude totales quant à l'avenir.» Dans un autre livre sorti en 2008, The Way of the World («Ainsi va le monde»), Suskind cite Saad Al-Faqih, un opposant au régime saoudien qui, selon le Trésor américain, aurait des liens avec Al-Qaida depuis le milieu des années 1990, et qui prédit une attaque «plus violente que celle du 11-Septembre».

L'objectif d'une telle escalade serait de provoquer un soulèvement national qui obligerait les Etats-Unis à se retirer des pays musulmans, précipitant par là même «l'effondrement de l'ordre mondial.» La réaction américaine aux attentats du 11-Septembre, en Afghanistan comme en Irak, ne laisse en rien présager ce scénario, mais peu importe. «Les terroristes s'abreuvent au puits de leur propre propagande», écrivait l'an dernier Bruce Hoffman, spécialiste du terrorisme à la School of Foreign Service de Georgetown. «Il ne fait pas de doute que l'organisation continue de miser sur une nouvelle attaque spectaculaire qui propulserait à nouveau Al-Qaida sur le devant de la scène.»

Une attaque de cette ampleur nécessiterait probablement de recourir à une arme chimique, biologique ou nucléaire. Et il se trouve qu'Al-Qaida y a bien pensé.

En 2001, le Wall Street Journal révélait qu'un ancien ordinateur d'Ayman Al-Zawahiri contenait un dossier protégé intitulé «Yaourt», nom de code d'un projet remontant à 1999 et impliquant des armes chimiques et biologiques. «La puissance destructrice de ces armes», écrivait Al-Zawahiri avec enthousiasme (et inexactitude) «n'est pas moindre que celle des armes nucléaires.»

La piste chimique

Particulièrement intéressé par une attaque à l'anthrax, Al-Zawahiri avait engagé un microbiologiste nommé Abdur Rauf pour acquérir les bacilles et l'équipement nécessaires. On ne sait pas précisément jusqu'où Rauf est allé dans ses expérimentations. Al-Zawahiri avait également fait appel à un Egyptien dont le nom de guerre était Abou Khabab pour mettre au point des armes chimiques. On sait cette fois que Khabab a pu tester du gaz neurotoxique sur des chiens et des lapins. (Rauf est aujourd'hui en liberté surveillée au Pakistan, qui refuse de le livrer aux Etats-Unis. Khabab a été tué en juillet dernier lors d'un bombardement effectué par un drone de la CIA dans la zone tribale frontalière du Pakistan et de l'Afghanistan, où se sont repliés les chefs d'Al-Qaida après l'invasion de l'Afghanistan par les Etats-Unis.)

Certains faits indiquent que ces projets terroristes sont toujours d'actualité. En juillet, la neuroscientifique pakistanaise Aafia Siddiqui, suspectée de liens avec le réseau Al-Qaida, a été arrêtée en Afghanistan et extradée vers les Etats-Unis après avoir été accusée de tentative d'assassinat sur des soldats américains. Elle est actuellement en attente de procès. Siddiqui aurait été retrouvée en possession de documents relatifs à des armes chimiques, biologiques et radiologiques («bombes sales»). Fin janvier, un membre d'Al-Qaida en Algérie aurait indiqué à la direction de l'organisation qu'il avait fermé un site d'armes chimiques ou biologiques suite à un accident mortel. Si on a pu croire un temps que des terroristes envisageaient de répandre le bacille de la peste bubonique, il existe désormais de fortes raisons d'en douter.

Une bombe nucléaire ou «sale»

Al-Qaida cherche à acquérir l'arme nucléaire depuis le début des années 1990, époque où Oussama Ben Laden s'était vu escroqué de quelque 1,5 million de dollars en tentant d'acheter de l'uranium à usage militaire. Un mois avant le 11-Septembre, Ben Laden et Al-Zawahiri avaient rencontré Sultan Bashiruddin Mahmood, un acteur clé du programme nucléaire pakistanais réputé pour ces théories apocalyptiques délirantes sur les ogives et l'islam. (Contre toute vraisemblance, Mahmood a assuré qu'il cherchait uniquement à recueillir des fonds pour établir une université d'ingénierie à Kaboul, mais que Ben Laden l'avait harcelé pour qu'il élabore une arme nucléaire pour Al-Qaida, ce à quoi il s'était refusé. Il est depuis sous surveillance pakistanaise.)

Lors de leur réunion, Ben Laden avait expliqué à Mahmood qu'il avait obtenu de la matière nucléaire en Ouzbékistan, mais qu'elle n'était pas suffisamment enrichie pour en faire une arme. En octobre 2001, cette information avait semé un vent de panique à la CIA, qui venait de découvrir un rapport, qui se révéla faux, exposant qu'Al-Qaida avait dérobé à l'arsenal nucléaire russe une bombe de 10 mégatonnes. Al-Zawahiri a depuis prétendu qu'Al-Qaida possédait des armes nucléaires, mais cela reste hautement improbable. Il est vrai qu'au Pakistan, la récente levée d'assignation à résidence du scientifique A.Q. Khan, qui a secrètement vendu des technologies nucléaires à la Corée du Nord, à l'Iran et à la Libye, peut augmenter le risque de prolifération nucléaire, mais l'on ne saurait dire dans quelle mesure.

Graham Allison, spécialiste reconnu des sciences politiques à Harvard, écrivait en 2004 dans Nuclear Terrorism que «dans la décennie à venir, une attaque nucléaire terroriste en Amérique avait plus de chance de se produire que de ne pas se produire.» A la sortie de la version poche de son ouvrage, il ajouta en postface qu'en un an, «il était devenu plus probable, voire inéluctable, que des terroristes commettent une attaque nucléaire, si la politique en vigueur n'était pas modifiée en profondeur». Dans le rapport «World At Risk» («le monde en danger») sur la prolifération des armes de destruction massive et le terrorisme, publié en décembre 2008, Allison et un collège d'expert du Congrès ont repoussé l'année fatidique à 2013, élargi la cible potentielle à «un endroit du monde» et ouvert les catégories d'armes aux agents biologiques et chimiques. Ces funestes prédictions font tiquer d'autres spécialistes du terrorisme. Le politologue John Mueller, par exemple, qui juge la menace terroriste exagérée, fait remarquer qu'Allison conjecturait déjà, en 1995, «la survenue d'actes de terrorisme nucléaire à l'encontre de cibles américaines avant la fin de la décennie [1990].»

En réalité, la probabilité d'une attaque nucléaire n'est pas si élevée. Mueller souligne que les «valises nucléaires» russes, qui alimentent généreusement les réflexions sur le «trafic d'ogives», ont toutes été construites avant 1991 et qu'elles n'ont été opérationnelles que pendant trois ans. N'acquiert pas qui veut de l'uranium enrichi. Au cours de la dernière décennie, rappelle Mueller, seuls dix vols nucléaires ont été recensés. Cela représentait en tout et pour tout environ huit kilos de matière, soit beaucoup moins que la quantité nécessaire à la fabrication d'une bombe. Et une fois l'uranium obtenu, l'élaboration de l'arme nucléaire est simple en théorie (le militant anti-nucléaire publia en 1979 un article retentissant sur la question dans la revue The Progressive), mais très compliqué en pratique. C'est pourquoi l'obtention de la bombe peut demander des années de travail, pas toujours couronnées de succès. (Le plutonium, autre matière fissile, est si dangereux et si difficile à transporter que les spécialistes de la non-prolifération y prêtent fort peu d'intérêt.)

Des armes biologiques

Quant aux armes biologiques, si trouver la matière nécessaire à leur confection est peut-être plus facile, c'est la fabrication qui est plus difficile. Il suffit d'observer que ces armes ne sont presque jamais employées, même par des armées nationales. Et les rares fois où elles l'ont été, elles n'ont pas été à la hauteur de leur réputation d'armes de destruction massive. Comme le déclarait devant le Congrès en 2001 John Parachini, de la RAND Corporation : « Le plus grand frein à l'utilisation d'armes biologiques est peut-être que les terroristes peuvent causer beaucoup plus de morts et de blessés avec les armes conventionnelles qu'avec les armes non conventionnelles.» Il en va de même pour les armes chimiques.

Le journaliste Gregg Easterbrook note ainsi (en citant un rapport du Congrès américain) qu'en théorie, dans des conditions d'utilisation optimales, une tonne de gaz sarin peut tuer jusqu'à 8.000 personnes. Mais, d'une part, il est «relativement peu probable» qu'un groupe terroriste puisse mettre la main sur une telle quantité de gaz sarin et, d'autre part, les «conditions optimales» impliquent une absence totale de vent et de lumière. La moindre brise pourrait faire tomber le nombre de victimes à 800. Autant faire exploser une bombe à l'ancienne sur une place publique.

Cependant, avant le 11-Septembre, aucun ingénieur en construction n'aurait cru possible de réduire en cendres les tours du World Trade Center et ses occupants avec deux avions béliers. Une attaque encore plus destructrice relève, comme le disent les analystes du risque, «d'une probabilité basse pour un risque élevé».

Aussi peu envisageable cette menace soit-elle, les conséquences en seraient dévastatrices. Ainsi les terroristes pourraient-ils vouloir surpasser le 11-Septembre de même que Ralph Ellison eut l'ambition de surclasser son unique chef-d'œuvre.

Timothy Noah

Traduit par Chloé Leleu

Timothy Noah
Timothy Noah (22 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte