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Sur internet, la majorité silencieuse l'emporte aussi

Vincent Quivy, mis à jour le 28.04.2017 à 15 h 28

Pour la première fois, la campagne présidentielle s’est déroulée en grande partie en ligne. Une nouvelle façon de faire la politique qui devait changer la donne et peser sur les résultats, mais n’a pas eu l’effet attendu.

Extrait d'une vidéo de campagne de Jean-Luc Mélenchon

Extrait d'une vidéo de campagne de Jean-Luc Mélenchon

Déjà omniprésente sur les réseaux sociaux, la campagne présidentielle s’y est enflammée aux lendemains du 23 avril, portée par la présence du Front national au second tour et le refus de Jean-Luc Mélenchon d'appeler à voter pour Emmanuel Macron. Jamais sans doute les réseaux sociaux n’ont vu apparaître autant de discussions, de déclarations, d’analyses, de sommations, d’explications, de justifications, de commentaires, de partage et d’appels autour d’une élection. À l’heure d’un choix qui, pour beaucoup, apparaît crucial, les réseaux, au premier rang desquels Facebook, semblent le lieu où chacun rend public son positionnement, explique sa décision ou fait part de son opinion, comme si les millions d’utilisateurs s’étaient donné le mot ou comme si l’espace numérique était le lieu naturel de convergence de tous les électeurs et du débat politique.

Qu’ils soient anonymes ou célèbres, ils viennent, pour la plupart, apporter leur pierre au débat qui tourne, depuis les résultats, autour de la nécessité ou pas d’aller voter contre Marine Le Pen et de l’attitude de Jean-Luc Mélenchon. Nicolas Sarkozy, en quelques phrases, Aymeric Caron ou Denis Robert, de manière plus circonstanciée, y définissent leur position à l’image de milliers d’anonymes.

Le ton des débats ou des prises de position est souvent tendu, les controverses virulentes. Le philosophe Raphaël Glucksmann évoque les «injonctions» et les «injures». Le sociologue Gérald Bronner, auteur d’un article peu élogieux sur Jean-Luc Mélenchon, prévient ainsi ses «amis»: «Cette fois, je ne souhaite pas de commentaires svp pour que les choses ne s’enveniment pas sur ce mur». Cette tension reflète l’importance du débat aux yeux des utilisateurs et explique, pour une part, la mobilisation sur les réseaux sociaux qu’elle entraîne. Il devient urgent de dire et de prévenir, de choisir et de convaincre. Mais si la campagne connaît d’intenses échanges sur Facebook, c’est aussi parce que le débat oppose essentiellement des individus proches les uns des autres. Raphaël Glucksmann comme Denis Robert s’adressent d’abord à leurs amis qui, à la veille du second tour, ne partagent pas leur position. Le clivage concerne les membres d’une même famille ou d’une même communauté de pensée qui correspond, peu ou prou, à la notion des «amis» Facebook. Dès lors, l’espace du réseau social semble le lieu naturel pour échanger et affirmer.

L’un des autres aspects qui a frappé les observateurs de cette déferlante est la forme de ces prises de position: de longs posts aux allures d’éditoriaux qui semblent faire de chaque utilisateur un analyste averti de la vie politique. Une particularité qui a suscité la critique ou la raillerie de journalistes professionnels comme Renée Greusard de L’Obs ou Violaine Morin, du Monde, qui parle «d’opinions souvent convenues, d’analyses à l’emporte-pièce, d’appels à voter ceci ou cela, de textes écrits trop vite lancés». De même Xavier de La Porte, sur France Culture, ironise-t-il: «Les réseaux sociaux ont fait naître une vocation d’éditorialistes chez des millions de gens, y compris chez ceux qui écrivent des éditoriaux politiques pour dénoncer les éditorialistes politiques.»

Une prise de parole des cantonnés au silence

Cette dynamique de l'entre-deux-tours est bien sûr le reflet de l’importance prise dans la société par cette forme de sociabilité (30 millions d’utilisateurs Facebook, pour ne parler que du principal réseau), qui fait des réunions publiques dans les cafés surchauffés où l’on débattait avec virulence, des distributions de tracts ou des collages d'affiches des éléments anecdotiques d’une présidentielle qui ne se joue plus dans l’espace public traditionnel. Elle reflète aussi l’intérêt persistant, malgré la défiance accentuée envers nos dirigeants, des Français pour le débat politique. Parce qu’ils appartiennent à la fois à la sphère publique et privée, les réseaux sociaux portent une nouvelle forme de démocratie directe, constituant une sorte de gigantesque amphithéâtre où chacun exprime ses idées, défend ses convictions et partage ses informations.

Si les plus pessimistes y voient un immense café du commerce où l’invective, les trolls, les rumeurs, les fake news et les théories du complot prospèrent sans médiateurs ni modérateurs, il n’en demeure pas moins que ces échanges constituent une prise de parole inédite de la part de ceux qui, traditionnellement dans l’Histoire, sont cantonnés au silence. La facilité avec laquelle n’importe quel utilisateur peut faire part de ses espoirs ou de ses rancœurs, délivrer ses analyses ou partager une information est à mettre en perspective avec l’effort que nécessitaient autrefois la prise de parole dans des salles houleuses et lointaines, la difficulté de se faire entendre par quelques dizaines de militants convaincus et l’impossibilité de trouver des infos en dehors de la propagande des partis. La démocratie est désormais à portée de clic, et les débats se font via Facebook ou Twitter.

Mais les critiques formulées contre ces débats ne sont pas anodines et disent, en creux, l’importance prise par Facebook et l’ensemble des réseaux sociaux. Les social media, parce qu’ils sont à la fois des lieux d’affirmation des idées mais aussi des lieux d’information, concurrencent, en effet, de plus en plus les médias traditionnels. Une étude américaine menée après l'élection présidentielle de 2016 montre, par exemple, que pour 35% des digital natives (18-29 ans), les principales sources pour connaître les éléments de la campagne ont été les réseaux sociaux.

Un terrain longtemps laissé au FN

Les partis politiques, du reste, ont compris depuis longtemps l’importance de cet espace central de sociabilité. Le Front national a été, en France, un des précurseurs du net parce qu’il se sentait mis à l’écart et mal traité par les médias traditionnels. Les réseaux sociaux lui offraient un moyen de les contourner à une époque où il était pratiquement le seul à disposer d’un maillage de militants jeunes, très impliqués et familiarisés avec les nouvelles pratiques de communication. Toujours attentif à mettre en place une stratégie de conquête des masses mais souvent en butte à l’hostilité, le FN a vu tout l’intérêt d’une pratique militante qui permet de se passer du difficile porte-à-porte et autre démarchage dans l’espace public, et constitue un moyen facile de pénétrer chez les électeurs sans frapper à leur porte. Cet activisme est d’autant plus efficace qu’il peut toucher des milliers de personnes en même temps et être instantanément propagé par les électeurs, provoquant un effet «boule de neige».

Les dirigeants ont vite compris aussi qu’il y avait moyen de peser sur l’opinion en intervenant dans tout l’espace social même hostile du net, en menant de véritables campagnes concertées ou en s’appuyant sur des sites, forums, plateformes qui constituent désormais une large nébuleuse, la «fachosphère». Cet activisme a aussi comme avantage de fédérer les électeurs en leur donnant le sentiment d’appartenir à une communauté sans être obligés de sortir de chez eux et de s’afficher en tant que tel. Les sondeurs ont noté que le net libère la parole et la revendication: les électeurs qui autrefois refusaient par téléphone d’admettre leur vote extrémiste se montrent beaucoup plus sincères en ligne. Le rapport indirect, la distance et l’écrit, alliés à la possibilité de rester anonyme ou d’utiliser un pseudo, poussent les plus timides, les plus réservés ou les plus honteux à s’exprimer à leur tour.

Les autres partis ont eux aussi investi le net et les réseaux sociaux mais, parce qu’ils n’ont pas la même culture de conquête, qu’ils ne disposent pas des militants très actifs du FN ou qu’ils ne partagent pas la même méfiance des médias traditionnels, ils semblent plus en retrait. Il a fallu attendre l’éclosion de la «France insoumise» de Jean-Luc Mélenchon pour voir apparaître une force politique qui investisse le net et dispute au FN sa suprématie.

Individualisme collectif et adhésion détachée

Cette volonté de ne pas laisser à l’extrême-droite l’arme de l’activisme online répond elle aussi à la méfiance, voire la défiance envers la presse, que le leader de gauche manifeste. Bénéficiant de peu de journaux «amis», s’estimant mal traité par les journalistes, il a lui aussi vu dans le net et les réseaux sociaux le moyen de bénéficier de l’écho médiatique que les médias traditionnels ne lui offrent pas. Comme le FN, il peut compter sur des militants très actifs mais, plus que le FN, il bénéficie d’une masse de sympathisants parmi les digital natives qui constituent un relais rêvé pour un leader politique.

Selon l’Ipsos, 30% des 18-24 ans ont voté pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour de la présidentielle, contre 21% pour Marine Le Pen et 18% pour Emmanuel Macron. La force du leader de la «France insoumise» réside dans le fait qu’il a, très tôt, voulu cibler cet électorat qui se désintéressait de la politique mais était très présent sur le net et les réseaux. En séduisant les digital natives, il a ainsi non seulement élargi sa base électorale mais surtout bénéficié de l’activisme online de consommateurs sociaux qui, sans être forcément des militants acharnés, se sont faits les relais de sa campagne.

Contrairement au Front national, qui tente de contrôler les infos propagées par ses partisans, notamment par peur des dérapages qui nuiraient à son image, les dirigeants de la «France insoumise» ont compris que l’efficacité des réseaux sociaux aujourd’hui ne résidaient pas tant dans la diffusion des idées –un militantisme en ligne déjà dépassé– que dans la capacité à créer une dynamique virale. Comme l’a rappelé le candidat lui-même, les plus de 450.000 adhérents de la «France insoumise» qui ont rejoint le mouvement, l’ont fait via le net, sans payer de cotisation ni donner leur identité: une simple adresse mail (même non valide), un code postal et un clic suffisent pour être inscrit instantanément. Il en ressort une communauté de sympathisants qui partage un combat mais ne se sent pas appartenir à un parti ni obéir à des directives. En cela, elle correspond parfaitement aux attentes et aux désirs du moment qui rejettent les partis traditionnels, l’encartement et le militantisme mais aspirent malgré tout à agir ensemble. On peut y voir le reflet de ce que sont les réseaux sociaux eux-mêmes: un individualisme collectif, une adhésion détachée, un consumérisme solidaire.

Sans doute la bataille du net menée par la «France insoumise» a-t-elle aussi été gagnée grâce à un fort réseau de militants actifs sur les forums, les plateformes et les sites. Des centaines de militants se retrouvaient ainsi sur un serveur Discord, «Les Insoumis», où ils ont coordonné des dizaines de projets (tentatives de persuasion, jeus vidéox, vidéos...) et des réponses. Cela a parfois pris une mauvaise tournure: le dessinateur Joann Sfar, en dénonçant les attaques et les trolls dont il a été victime de la part des partisans de Jean-Luc Mélenchon, a rappelé que l’activisme online pouvait prendre la forme d’un combat âpre et organisé, poussant un certain nombre de critiques à s’en tenir à un silence prudent.

Mais le succès du leader «insoumis» sur le net est aussi lié à sa capacité de convaincre. De ce point de vue, il n’y a qu’à comparer la chaîne YouTube de Jean-Luc Mélenchon (320.000 abonnés et des millions de vues) à celle de Marine le Pen (22.000 abonnés et de milliers de vues) pour le constater. Et ce n’est pas faire injure à la candidate du Front national que de dire que ses messages vidéos sont moins en phase avec les codes actuels que ceux de son rival. La réussite de la campagne de l’ancien ministre de Lionel Jospin est passée par le succès de ce support aujourd’hui essentiel dans l’univers du net. Il a donné un impact important à son discours et a permis de mesurer (en nombre de vues) l’écho réel qu’il avait, même s’il faut toujours prendre les chiffres avec prudence.

Ce n'est pas celui qui fait le plus de bruit qui gagne

Pour autant, cet écho peut être trompeur. La caisse de résonance qu’ont constitué les réseaux sociaux dans la campagne a laissé croire au succès final de celui qui les avait les mieux utilisés. Des sociétés d’études d’opinion ont cru pouvoir affirmer que le «poids numérique» reflétait l’adhésion des électeurs. Ainsi, pour certains, le «volume de personnes» parlant d’un candidat «dans l’ensemble des interactions et conversations» permettait de déterminer le résultat à venir. Pourtant, les scores atteints par François Fillon en plein «Penelopegate» laissaient entrevoir que la surreprésentation de ce dernier dans les réseaux sociaux n’était pas signe d’adhésion mais juste le reflet de l’écho rencontré par le scandale. L’adage «Parlez de moi, même en mal, mais parlez de moi» a fait long feu.

De même, le verdict des urnes a montré que le candidat «le plus populaire sur les réseaux sociaux», Jean-Luc Mélenchon, n’était pas le plus populaire auprès des électeurs. L’adhésion et l’écho, réels, qu’il a rencontrés sur le net n’ont pas eu l’importance qu’il espérait ou croyait. Les réseaux sociaux ne sont pas représentatifs: on sait que leur utilisation varie selon l’âge, la situation, le milieu social. Si Jean-Luc Mélenchon a convaincu nombre de jeunes, nés avec le numérique, il est peu représenté (13% environ) chez les électeurs de plus de soixante ans, qui constituent un quart de la population et ont un usage modéré des réseaux sociaux.

Au-delà de la représentativité des utilisateurs, c’est aussi leur part de visibilité qui pose question. Les mouvements et partis qui bénéficient de militants nombreux et mobilisés sont beaucoup plus actifs, et donc visibles, sur le net. De même leurs partisans, fédérés en communauté, s’expriment-ils beaucoup plus facilement. Le profil type de l’électeur d’Emmanuel Macron est un cadre trentenaire qui, sociologiquement et générationnellement, est présent sur les réseaux sociaux mais dont l’adhésion ou la sympathie pour le candidat n’engendre pas une grande activité sur le net. Au soutien visible et enthousiaste pour Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen s’oppose la conviction silencieuse en faveur du candidat d’En Marche! Cet appui discret a, du coup, échappé aux sondeurs du net et fondé une part de l’incrédulité de Jean-Luc Mélenchon face aux résultats du premier tour. Si le nombre de likes sur Facebook déterminait le nombre de voix dans les urnes, le leader de la «France insoumise» aurait été qualifié avec Marine Le Pen, 1,3 million de likes pour cette dernière contre plus d’un million pour Mélenchon alors qu’Emmanuel Macron, en quatrième position, peine à atteindre les 400.000. Contrairement à ce que peut laisser croire l’écho des réseaux sociaux, il existe une France politiquement silencieuse. Il est encore des électeurs qui refusent de dire pour qui ils votent et d’autres qui ne veulent pas être assimilés à un parti ou à un candidat, même s’ils votent pour lui.

L’omniprésence de militants actifs et de sympathisants réactifs de la gauche de la gauche comme de la droite de la droite, les attaques fréquentes sur le net dont Macron a été la cible, ont sans doute accentué la discrétion de l’électorat centriste, généralement moins impliqué et peu enclin à en découdre. La règle veut que plus on s’éloigne du centre pour aller vers les extrêmes et plus les sympathisants sont actifs et vindicatifs. La personnalité du candidat, peu clivante, ne fait pas naître chez ses partisans agressivité, récrimination ou frustration. Son positionnement et son programme attirent un électorat peu belliqueux, guère revendicatif et majoritairement optimiste, qui n’a pas un rapport au chef comparable à celui des partisans de Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen. De plus, le leader d’En Marche! n’est soutenu que par son propre mouvement créé l’an passé, dont les adhérents (250.000 environ) sont beaucoup moins nombreux que ceux des structures rivales. Enfin, l’ancien ministre de l’Économie ne ressent pas le besoin d’investir les réseaux sociaux pour contourner les médias traditionnels car il ne s’en plaint pas.

Cet ensemble de facteurs explique le peu d’écho rencontré par Emmanuel Macron sur les réseaux sociaux. Ce relatif silence dans une campagne qui, pour beaucoup, devait se jouer sur le net et, parallèlement, le succès du candidat, montrent que les social media ne font pas (encore?) l’élection. La croyance de beaucoup dans la force du net et l’écho qu’il a eu au cours de cette campagne a, au contraire, créé l’illusion d’un engouement massif pour Jean-Luc Mélenchon, d’une vague qui, parce qu’elle faisait beaucoup de bruit, semblait plus forte qu’elle n’était. L’activisme online n’est peut-être pas si différent du militantisme d’autrefois, où les partisans très mobilisés des partis populaires ne faisaient guère le poids face à la majorité silencieuse. Même à l’heure de la démocratie numérique, ce n’est pas celui qui fait le plus de bruit, ou suscite le plus de tweets, qui gagne.

Vincent Quivy
Vincent Quivy (5 articles)
Journaliste et historien. Auteur de «Qui n'a pas tué John Kennedy?» (Seuil).
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