Monde

L'impatience dangereuse de Donald Trump face à la Corée du Nord

Fred Kaplan, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 28.04.2017 à 16 h 52

Les armes nucléaires de la Corée du Nord sont un problème à long terme, pas une crise immédiate à gérer dans l’urgence. La hargne de Trump pourrait changer la donne.

Donald Trump au Capitol, à Washington, le 25 avril 2017 | MANDEL NGAN / AFP

Donald Trump au Capitol, à Washington, le 25 avril 2017 | MANDEL NGAN / AFP

Donald Trump n’exclut pas «un conflit majeur» avec la Corée du Nord. Certes, la Corée du Nord est un problème épineux, mais il n’y a aucune raison de sombrer dans l’hystérie que le président Trump et ses conseillers œuvrent à exciter ces derniers temps; il est temps de calmer le jeu avant que cela ne tourne au vinaigre.

Le souci (et il est légitime) est que, dans un avenir proche, les Nord-Coréens testent un nouveau missile ballistique ou une arme nucléaire, ce qui, une nouvelle fois, violerait une résolution de l’Onu et concrétiserait encore un peu plus la menace qu'ils représentent pour les forces armées américaines et leurs alliés dans l’Est asiatique –et peut-être, d’ici quelques années, pour les États-Unis eux-mêmes. Mais il n’y a pas de crise immédiate, pas de menace qui nécessite d’être écartée tout de suite ou jamais. Et pourtant, le président Trump envoie un porte-avions et un sous-marin lanceur de missiles vers les rives nord-coréennes. Au même moment, il convoque les cent sénateurs américains à un briefing secret sur le sujet le 26 avril à la Maison-Blanche, dirigé par le secrétaire à la Défense et le secrétaire d’Etat, le directeur des renseignements nationaux et le chef d’État-major des armées.

Trump prépare quelque chose

Les exercices militaires dans la région sont monnaie courante, tout comme les briefings top-secret de législateurs triés sur le volet. Mais organiser un briefing pour tous les sénateurs, dirigé par les plus hauts fonctionnaires en charge de la sécurité, c’est inhabituel. Le tenir à la Maison-Blanche (ou plus précisément dans l’Executive Office Building juste à côté) au lieu de le faire au Capitole, c'est du jamais vu. Et faire tout cela tandis que les plus dangereux navires de guerre de la flotte non-nucléaire américaine foncent vers le pays en question —franchement, les dirigeants de la région n’ont pas besoin d’être paranoïaques pour en déduire que Trump est peut-être en train de préparer une attaque contre la Corée du Nord.

Pourtant, il est peu probable que Trump ait vraiment l’intention d’attaquer. De l’opinion générale, il semblerait que ses plus hauts conseillers, les alliés des États-Unis dans la région (surtout les dirigeants de la Corée du Sud et du Japon) et son nouveau meilleur ami, le président chinois Xi Jinping, déconseillent une action militaire. Mais qui peut dire ce qui passe par la tête de Trump d’une minute à l’autre? Son imprévisibilité et son impulsivité pourraient avoir un effet dissuasif, un genre de version accidentelle de la «théorie du fou» de Richard Nixon. Justement parce qu’il ne sait pas quelle sera la réaction de Trump, le leader nord-coréen Kim Jong-un pourrait revoir ses provocations à la baisse, voire adopter une certaine prudence.

Mais imaginons que Kim passe outre la manifestation de force irréfléchie du président américain et qu’il risque un nouvel essai nucléaire ou de missiles. Est-ce que Trump —agacé par l’obstination de Kim ou parce qu’il ressentira le besoin de montrer sa «résolution» et sa «crédibilité»— va lancer une volée de missiles de croisière ou pire encore sur les sites des essais, sur certaines installations nucléaires ou même sur les lieux fréquentés par Kim à Pyongyang?

La plupart des observateurs de la Corée du Nord sont convaincus que dans ce cas, Kim riposterait en lançant une attaque —éventuellement dans le genre si je tombe, vous tombez tous avec moi— contre des bases américaines et les alliés des États-Unis, pas nécessairement avec des armes nucléaires mais avec des tirs de barrage. L’armée nord-coréenne a des milliers d’obus déployés le long de la frontière avec la Corée du Sud (dont la capitale, Séoul, n’est qu’à 55 kilomètres) ainsi que sur sa côte est (à portée de tir du Japon). Les exercices de tirs de missiles longue portée conduits par la Corée du Nord le mardi 25 avril étaient sans nul doute un «signal» de ce à quoi Trump doit s’attendre s’il va jusqu’au bout de sa menace.

Une mixture potentiellement mortelle

Personne ne peut souhaiter un conflit militaire qui ferait des centaines de milliers, peut-être même des millions de morts dans chaque camp. Mais un mélange de bluff mutuel et de fanfaronnades, d’ego et d’insécurité –alimenté par une grosse puissance de feu et un ou deux doigts très chatouilleux posés sur la gâchette– peut donner une mixture potentiellement mortelle. Dans les annales de l’histoire, on a vu des guerres éclater pour moins que ça.

L'ancien général John Kelly, aujourd’hui secrétaire à la Sécurité intérieure des États-Unis, a déclaré cette semaine qu’à «la minute» où la Corée du Nord aura ne serait-ce qu’un seul missile nucléaire susceptible de toucher les États-Unis, «notre nation encourra un risque grave». Vraiment? Les États-Unis ont survécu à trente ans de Guerre froide à une époque où l’Union soviétique possédait plus de 1.000 de ces missiles; et si Kim –comme son père et son grand-père qui ont régné à Pyongyang avant lui– semble plus volubile et plus susceptible de prendre des risques que les commissaires du peuple qui régnaient sur le Kremlin, son principal impératif reste de préserver le régime. Rien ne prouve qu’il rende obsolètes les principes de base de la dissuasion nucléaire.

Au moins Kelly reconnaît-il que le spectre d’un missile balistique intercontinental n’est pas à envisager avant plusieurs années. Certains de ses collègues semblent plus pressés. Le vice-président Mike Pence, lors de sa visite en Corée du Sud à la mi-avril, a déclaré que «l’âge de la “patience stratégique” était révolu». Il faisait référence à l’expression que le président Obama avait utilisée pour qualifier une politique qui reconnaissait les limites de la force militaire américaine contre la Corée du Nord et qui se concentrait à la place sur les sanctions et l’endiguement pour éroder peu à peu le régime de Kim. La patience stratégique n’a peut-être pas porté beaucoup de fruits jusqu’à présent. Mais quelle alternative Pence propose-t-il, l’impatience stratégique?

Trump n’ordonnera pas de frappe contre la Corée du Nord, pas même en représailles à un autre test de missile ou nucléaire, tant que la Corée du Sud ou le japon auront leur mot à dire. S’il ordonne une frappe en faisant fi de leurs protestations, alors dites adieu à la Corée du Sud et au Japon, entre autres, dans les rangs de nos alliés —et ça, c’est dans le meilleur des cas (dans le pire c’est la fin de l’alliance et une hécatombe).

De l’autre côté, si les Nord-Coréens testent un nouveau missile ou une arme nucléaire et si Trump, dans sa grande sagesse, ne réagit pas militairement, alors ses avertissements belliqueux de la mi-avril—les tweets menaçants, les briefings alarmistes, la politique de la canonnière— auront l’air, rétrospectivement, des rugissements d’un tigre de papier.

Il est fort probable que le problème nord-coréen ne se résoudra pas tant que le régime de Kim n’aura pas disparu, mais une intervention militaire n’est pas le seul moyen d’accéder à un changement de régime et les frappes aériennes américaines se sont avérées particulièrement mal adaptées en l’occurrence. Il ne fait aucun doute, comme on peut le lire dans le dernier numéro de Foreign Affairs (dans un article intitulé «Getting Tough on North Korea»), que la famille Kim a exploité toutes les initiatives d’engagement diplomatique et d’aide économique et payé la confiance et les services accordés à grands coups d’autoglorification et de tromperie.

Il n’y a pas d’alternative à la diplomatie

Pourtant, ce jeu a déjà été couronné de succès par le passé; le Agreed Framework de 1994, négocié par l’administration de Bill Clinton, avait démantelé l’usine nord-coréenne de retraitement du plutonium, envoyé des inspecteurs internationaux et presque ouvert de nouvelles voies, notamment une interdiction des tests de missiles, jusqu’à ce que le fil diplomatique ne se rompe—en partie parce que le Congrès américain n’avait pas financé les aides énergétiques prévues par l’accord, en partie parce que la Corée du Nord avait commencé à enrichir de l’uranium (alternative aux armes nucléaires que l’accord n’interdisait pas), et en partie parce que George W. Bush s’en était retiré après son élection.

Il est également vrai que les pressions économiques —tout particulièrement l’ensemble des sanctions secondaires mises en place par Obama vers la fin de sa présidence— ont commencé à avoir quelques effets sur la volonté de la Chine à faire pression sur Kim. Le régime de Kim s’est également mis à s’adapter à des marchés proto-capitalistes à qui il fournit des biens de consommation. Cela a débouché sur l’ouverture de la Corée du Nord, au contact et à l’influence de l’Occident, qui, même si elle reste très limitée pour le moment, pourrait générer des ruptures dans un avenir proche.

Enfin, pour le meilleur ou pour le pire, nous n’avons pas d’autre choix que de gérer nos relations avec la Corée du Nord sur le plan diplomatique. La Corée du Sud est probablement sur le point d’élire un président bien mieux disposé à l’engagement avec la Corée du Nord et bien plus rétif à l’affrontement; la Chine —le pays le mieux placé pour faire pression sur Kim— n'usera pas de son influence au point de provoquer un soudain effondrement du régime, une crise des réfugiés et l’accaparement par la Corée du Sud (et donc soutenu par les Etats-Unis) de toute la péninsule. Il n’y a par conséquent pas d’alternative à la diplomatie. Il faut que cette diplomatie soit complexe, faite d’un savant mélange de coercition et de concessions. Mais ce qui ne doit surtout pas y figurer —ce qui est le plus susceptible de retarder les progrès souhaités—, c’est la menace de l’exercice d’une force militaire que personne ne désire voir être exécutée et qui ne peut pas l’être sans de catastrophiques conséquences. C’est la voie que Trump semble emprunter aujourd’hui, et il faut absolument que les adultes de son entourage le convainquent d'y renoncer.

Fred Kaplan
Fred Kaplan (133 articles)
Journaliste
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