Economie

Le libéralisme assumé d’Emmanuel Macron pourrait se retourner contre lui

Gilles Bridier, mis à jour le 30.04.2017 à 10 h 36

En souhaitant bouleverser le système de l’indemnisation chômage, Emmanuel Macron risque de conforter les sceptiques sur les effets de son libéralisme. A l’inverse, Marine Le Pen préfère faire l'impasse sur les difficultés de l’Unedic en choisissant un quasi statu quo.

Emmanuel Macron à Arras, le 26 avril 2017 |
Eric FEFERBERG / AFP

Emmanuel Macron à Arras, le 26 avril 2017 | Eric FEFERBERG / AFP

On n’en connaît pas tous les détails, mais la réforme de l’actuelle assurance chômage en allocation universelle selon le projet d’Emmanuel Macron, constituerait un véritable bouleversement si elle était appliquée. Non seulement pour ceux qui seront concernés par la perte de leur emploi, mais aussi pour ceux qui financeront le système compte tenu du changement de paradigme.

Certes, le choix de société soumis aux électeurs pour le second tour de l’élection présidentielle porte sur des principes plus fondamentaux que la seule indemnisation du chômage. Mais alors que Marine Le Pen opte pour un statu quo (exception faite d’une taxe de 10% sur les contrats de travail souscrits avec un travailleur étranger), la réforme proposée par Emmanuel Macron pose bien des questions.

Car ce n’est pas en s’attaquant à l’indemnisation du chômage qu’on le fait reculer, mais en créant des emplois. Sans faire porter aux chômeurs les conséquences de la dérive d’un système dont ils ne sont pas responsables. Dans le credo d’Emmanuel Macron, sur un marché du travail où les non salariés (artisans, indépendants et auto-entrepreneurs) sans couverture chômage sont de plus en plus nombreux, le système doit s’adapter. En outre, compte tenu des déficits annuels de l’assurance chômage (4,2 milliards d’euros en 2016 et une prévision à 3,7 milliards en 2017) et une dette de 33 milliards d’euros à la fin de l’année, une nouvelle remise à plat se justifierait. Tout dépend du contenu de la réforme.

D’un système d’assurance à une allocation de solidarité

Rappelons que le candidat d’En marche! à l’Elysée souhaite passer d’un système assurantiel géré par les partenaires sociaux à un système d’allocation contrôlé par l’Etat, ouvert aux démissionnaires (par périodes de cinq ans), travailleurs indépendants, entrepreneurs et agriculteurs en plus des salariés licenciés. Les cotisations chômage des salariés seraient supprimées, mais la CSG –payée par tous  les citoyens– serait relevée pour alimenter la caisse de cette allocation. Un profond coup de couteau dans soixante ans de paritarisme pour passer dans une logique de financement par l’impôt, auquel seraient assujettis tous les contribuables. Les retraités seraient notamment sollicités (exception faite des plus petites pensions) bien qu’ils ne soient plus concernés par un risque de chômage, ce qu’Emmanuel Macron affirme assumer totalement.

En outre, compte tenu des scénarios qui ont été élaborés, l’allocation universelle serait d’un niveau inférieur aux niveaux actuels d’indemnisation qui, dans une logique assurantielle, dépendent des cotisations et donc des salaires. Dans la logique de solidarité de cette réforme, on irait plutôt vers un abaissement des plafonds, et un alignement des indemnités. De même, l’âge auquel les salariés seniors peuvent bénéficier d’une couverture sur trois années, au lieu de deux dans le cas général, serait repoussé.

Enfin, les chômeurs qui refuseraient deux offres «décentes» d’emploi seraient exclus du système d’allocation. Comment qualifier cette contrainte purement théorique? Cette disposition a déjà été introduite sous le vocable d'«offre raisonnable d’emploi» (ORE) au cours du quinquennat Sarkozy, sans avoir jamais pu être véritablement appliquée. Une offre raisonnable, ou décente, implique t-elle que l’on accepte une déqualification, et à quelle hauteur? Comment juger une règle qui, si elle n’était pas mieux encadrée, ne pourrait que créer des injustices entre les demandeurs d’emploi et développer la précarité?

La potion magique de la formation

Le fondateur d’En marche! met en avant le recours à la formation pour aider les demandeurs d’emploi à relever leur niveau de qualification professionnelle pour revenir plus facilement sur le marché du travail. Mais voilà trente ans que les gouvernements annoncent à grands renforts de communication de profondes réformes pour mieux utiliser les quelque 32 milliards d’euros annuels de la formation (dont seulement 10% sont destinés aux chômeurs), sans que les projets n’aient jamais été à la hauteur des objectifs. Des freins au changement existent, à cause des montants en jeu et des intérêts qui en profitent. On aimerait savoir quelles dispositions seront prises pour garantir un meilleur accès à la formation, avant que ne soient mises en place les mesures qui réduiront l’actuel filet de sécurité.

À l’inverse, sur cette même période, les plans sociaux n’ont jamais faibli malgré les assouplissements incontestables dans la réglementation sociale et les exonérations de charges pour abaisser le coût du travail. Les salariés de plus de cinquante ans obligés de rechercher un emploi ont tous expérimenté la difficulté, voire l’impossibilité, de retrouver un poste. Ce n’est pas un hasard si, dans un contexte d’augmentation du chômage de longue durée (la durée moyenne d’inscription à Pôle emploi est passée de 468 jours en juin 2012 à 581 jours à la fin 2016), la place des seniors dans cette catégorie de chômeurs est supérieure à la moyenne.

En outre, et si la durée maximale de la couverture chômage est ramenée de trois ans à deux ans pour les demandeurs d’emploi seniors, et si les entreprises ne modifient pas leurs critères d’embauche relatives à l’âge, on risque de voir de plus en plus de travailleurs encore loin de la retraite privés de ressources et sombrer dans des situations de détresse… juste à cause des stratégies des entreprises en matière de ressources humaines. Ce qui ne risque pas de redorer l’image d’Emmanuel Macron dans les milieux défavorisés les plus menacés par la perte de leur emploi.

La responsabilité des entreprises

Ainsi les entreprises ont-elles une responsabilité dans la mise en œuvre de la réforme Macron, pour que les salariés ne soient pas les seuls à payer le prix de la «flexisécurité» qui consiste à déréglementer le marché du travail pour en améliorer la fluidité. Jusqu’à présent, les avancées dans cette direction n’ont pas débouché sur des succès probants. Les entreprises seraient-elles prêtes à accompagner la réforme Macron sur le chômage si elle devait un jour être appliquée? Par exemple en modifiant leur politique d’embauche? Ou continueraient-elles à considérer la masse salariale comme une des principales variables d’ajustement pour abaisser leurs coûts d’exploitation? Sans tenir compte d’un changement de couverture chômage moins protecteur pour les salariés.

On a vu le résultat en Grande-Bretagne où le système d’allocation est proche de celui qu’Emmanuel Macron envisagerait de mettre en place, et où le vote contestataire favorable au Brexit a été majoritaire dans les régions les plus touchées par le chômage. En France aussi, c’est dans les régions les plus marquées par la désindustrialisation et le chômage de longue durée que le vote frontiste s’est développé.

Si, au cas où le candidat remportait son duel face à Marine Le Pen, une réforme devait se traduire par encore plus de précarité pour ceux qui se retrouvent exclus du marché du travail, on n’en finirait pas de faire le lit de l’extrême droite pour les futures élections. Le libéralisme assumé d’Emmanuel Macron se retournerait contre lui. L’accueil tendu que lui ont réservé les salariés de l’usine d’Amiens de Whirpool, après le passage de Marine Le Pen en terrain conquis, a déjà donné le ton: il n’y aura plus de chèque en blanc.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (645 articles)
Journaliste
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