Culture

L'auteur de «Max et les Maximonstres» a attendu 80 ans pour révéler un émouvant secret

Elise Costa, mis à jour le 27.04.2017 à 15 h 16

Maurice Sendak est l’auteur et illustrateur d’un des plus grands classiques de la littérature pour enfants, «Max et les Maximonstres». De lui, les lecteurs et critiques ne savaient que peu de choses. Mais l’année de ses 80 ans, il a confié au New York Times un secret qui le consumait depuis son adolescence.

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Maurice Bernard Sendak est né la même année que Mickey Mouse. La légende raconte que c’est en voyant pour la première fois Fantasia, de Walt Disney, que le futur illustrateur alors âgé de 12 ans décida de devenir dessinateur pour enfants. Son talent de conteur lui viendrait de son père, immigré juif-polonais, qui le nourrit de récits de la Torah. Philip Sendak est lui-même auteur de livres jeunesse lorsqu’il ne travaille pas comme tailleur à Brooklyn.

C’est une affaire de famille, puisque son autre fils, Jack Sendak, publiera également plusieurs recueils pour enfants. Maurice est celui qui réussira le mieux: en 1963, Max et les maximonstres –l’histoire d’un petit garçon qui part en vadrouille dans un monde imaginaire après avoir été envoyé au lit sans manger– le propulse immédiatement au rang des écrivains favoris des petits.

«[Une fois,] un petit garçon m’a envoyé une charmante carte avec un dessin dessus. Je l’ai adorée. Je réponds à toutes les lettres que m’envoient les enfants –parfois très vite– mais pour celle-là, j’ai pris mon temps. Je lui ai envoyé une carte où dessus j’ai dessiné une illustration de maximonstre. J’ai écrit: “Cher Jim: j’ai adoré ta carte.” Et là j’ai reçu une lettre de sa mère qui disait: “Jim a tellement aimé votre carte qu’il l’a mangée.” Pour moi, ça a été l’un des plus beaux compliments qu’on m’ait fait. Il s’en fichait que ce soit une illustration originale de Maurice Sendak ou quoi. Il l’a vue, il l’a adorée, il l’a mangée.»

Cette anecdote montre à quel point Sendak chérissait sa carrière. Ou à quel point le monde des adultes le terrifiait. Que ce soit pour l’une ou l’autre raison, l’homme tenait à sa tranquillité.

«Vous avez encore le temps de devenir portier»

En 2008, pour son 80e anniversaire, la journaliste du New York Times Patricia Cohen est envoyée dans sa maison du Connecticut pour réaliser une interview. Elle tombe nez-à-nez avec un personnage complexe. L’auteur, qui assume sa misanthropie, admet être isolé et affaibli par son triple-bientôt-quadruple pontage. Il n’apparaît pas pour autant détestable, rattrapé par son sens de l’humour. La journaliste rappelle à l’occasion ce qui s’est passé le jour où Bill Clinton lui a remis une distinction, en 1996. Le président lui révèle que, petit, il rêvait de porter un long manteau avec des boutons en laiton. Ce à quoi Sendak répondit:

«Mais Monsieur le Président, il ne vous reste plus qu’une année de mandat. Vous avez encore le temps de devenir portier

Patricia Cohen a alors une dernière question, une question bien souvent facile et peu déterminante, à la limite du désespoir. Mais qui ici, tel le reflet d’un miroir, donne une occasion inespérée à Maurice Sendak de se livrer. La journaliste demande: «Y a-t-il quelque chose que l’on ne vous ait jamais demandé? »

Maurice Sendak réfléchit un instant et répond: «Eh bien, si j’étais gay.»

Eugene Glynn, psychanalyste, a partagé sa vie durant cinquante ans. Il est décédé un an avant l’entretien avec le NY Times.

«Tout ce que je voulais, c’était être hétéro pour faire plaisir à mes parents. Ils n’ont jamais, jamais, jamais su.»

Un auteur gay, à New York, ne pouvait pas être exceptionnel à l’époque… Et pourtant.

«Coupable de ne pas avoir assez fait pour lui»

Dans d’autres interviews filmées qui ont suivi, Sendak précise: «Quand j’étais jeune, j’étais investi dans ma carrière. Et qu’est-ce qui pouvait saborder une carrière? Un homme gay qui fait des livres pour enfants? Je veux dire… hello!»

Lorsqu’il réalisa qu’il était homosexuel, vers 19 ou 20 ans, Sendak ne l’a pas très bien pris. Si plus tard il finit par l’accepter, se faire à l’idée peut-être, une part de lui semble l’avoir regretté. «Une sorte d’anomalie dangereuse», selon ses propres termes, qui l’a empêché de s’amuser et de profiter pleinement de l’existence. Moins par rapport à lui-même que par rapport à sa génération.

«Pour moi à l’époque, c’était un vrai dilemme de l’ordre de… franchir la chaîne des Alpes. Comment m’amuser? Me dévoiler comme je le fais aujourd’hui, c’était impossible quand j’étais jeune. Et maintenant je me sens triste parce que c’est fini

Maurice Sendak est décédé dans sa demeure du Connecticut en 2012.

Dans une interview poignante l’année précédent sa mort, il dit, à propos d’Eugene Glynn: «Je rêve tout le temps de lui. Je me sens toujours coupable à l’idée de ne pas avoir fait assez pour lui. […] J’aurais aimé être plus démonstratif, mais ce n’est pas quelque chose que je sais très bien faire.» À la fin de sa vie, Sendak marchait avec une canne et se justifiait en ces termes: «C’est pour frapper les gens.» Son dernier livre, My Brother’s Book, a été publié en 2013 et est dédié à Eugene Glynn.

Elise Costa
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Journaliste
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