France

La vérité méchante de Macron à Whirlpool valait mieux que les promesses de miel de Marine Le Pen

Claude Askolovitch, mis à jour le 28.04.2017 à 15 h 44

Si Macron a sauvé sa présidentielle à Whirlpool, cela ne concerne pas que lui. C’est le sort des ouvriers dont on parlait, et cela nous concerne.

Emmanuel Macron à Whirlpool, le 26 avril 2017 à Amiens | Eric FEFERBERG / AFP

Emmanuel Macron à Whirlpool, le 26 avril 2017 à Amiens | Eric FEFERBERG / AFP

Les ouvriers de Whirlpool méritaient mieux que les selfies avec Marine Le Pen et, simplement pour cela, il est heureux qu’Emmanuel Macron soit venu s’exposer, mercredi à Amiens, dans une usine vouée à la disparition, au contact des escroqués de la libre entreprise. Leur employeur va transférer en Pologne sa fabrication des sèche-linges, et leur vie est bouleversée de cet inéluctable changement. Macron leur a dit que l’escroquerie ne serait pas punie, que la tragédie surviendrait, et qu’il ferait en sorte de la rendre supportable; c’était peu réconfortant. Cette vérité méchante valait pourtant mieux que les promesses de miel de la candidate frontiste.

Il y a plusieurs manières de raconter une histoire. On essayera d’éviter l’héroïsation d’Emmanuel Macron, arrivé sous les sifflets, reparti en serrant des mains et promettant de revenir, «pour rendre des comptes». Cela n’est pas rien, dans une campagne, qu’un candidat que l’on croyait flottant ait prouvé qu’il était volontaire, décidément pugnace, et donc rassurant. Juste avant, le petit monde du commentaire s'attardait sur le joli «coup médiatique» de Marine Le Pen, venue sourire sur le piquet de grève, l’amie du peuple et des luttes, bisoutant et prenant la pose, et sussurant gaiement contre «le mépris» dont Macron faisait preuve, lui qui n’était pas là; juste avant, Macron, rencontrant l’intersyndicale loin de l’usine, semblait éviter le contact du peuple dans sa vérité; juste avant, accueilli à l’usine dans le bruit et les huées, entouré des caméras qui l’emprisonnaient de son statut, il semblait à la fois perdu et inaccessible, inaudible, définitivement égaré de majesté. Et puis les caméras l’abandonnèrent et, seul avec les ouvriers, dans un long échange retransmis sur sa page facebook, micro en main, il parla, sans rien lâcher en dépit des blagues et des regrets; et l’on pouvait, alors, commenter sa renaissance?

Le surplomb inévitable

On en restera là dans l’apologie. Il faut se souvenir de Brel et de son Jaurès, et ne pas se tromper de héros. Ah not’ Monsieur, Ah not’bon maitre? Les héros de Whirlpool sont les Whirlpool eux-mêmes, qui ressemblent à d’autres héros, floués avant eux par les lois du profit. Quand un futur, une future, président, présidente de la République s’en va voir des menacés, le surplomb est inévitable, et avec tous les pièges; la condescendance comme la démagogie, le sourire mielleux, et surtout, quand on le raconte, ensuite, la captation de la vie et de la souffrance des ouvriers par la splendeur du pouvoir; ils ne sont alors qu’un décor d’une aventure supérieure, et ceci est odieux.

Si Macron a sauvé sa présidentielle à Whirlpool, cela ne concerne pas que lui. C’est leur sort, dont on parlait, et cela nous concerne, ensuite, citoyens avertis. Il y avait, dans la démarche de Macron, un sens politique inédit, une idéologie à l’oeuvre. Il ne s’agissait pas seulement d’étouffer la démagogie de l’extrême droite, mais aussi de faire accepter aux victimes du libéralisme une fatalité de l’injustice. «Il y aura toujours des entreprises qui se comportent mal», disait Macron? C’était, dignement, un discours de l’acceptation. Dans un pays travaillé par le doute et la rage, prêt à faire valdinguer les cadres et les tabous, un dirigeant politique est venu expliquer la mondialisation devant ceux qu’elle assassinait, et les assassinés l’ont écouté, et ont intégré ce qui leur arrive. Macron est venu voir les Whirlpool pour leur dire qu’il ne pourrait pas les satisfaire, qu’il ne saurait empêcher la fermeture du site, qu’un Etat ne savait pas interdire une délocalisation, qu’il ne voudrait pas nationaliser l’usine, et que le capitalisme avait ses lois, auxquelles on ne dérogerait pas.

Bloquer Whirlpool, disait Macron, empêcherait les investisseurs de venir dans notre pays. Fermer les frontières, sortir de l’Europe et du monde, ne ferait que sacrifier d’autres emplois, «vos collègues de Procter et Gamble qui en vivent perdraient leur travail», disait-il. Alors il ne resterait que d’autres soins, pas forcément palliatifs; l’état ne validerait pas un plan social insuffisant; il serait attentif aux dossiers de reprise; il faudrait former les ouvriers débarqués –et il aurait fallu, avant, les former au temps de l’emploi. «On n’a pas été formé ici», lui disait un ouvrier, et Macron acquiesçait.

Il était, micro en main, haussant la voix, donnant la parole, répondant à chacun, s’imposant, dans la construction de son monde, il n’imposait pas simplement une parole, un style, un charisme, mais son idéologie. Ce qu’on appelle le social-libéralisme, ou la flex-sécurité, l’alpha et l’omega du capitalisme schumpeterien, qui détruit de la valeur pour en recréer; il faut, alors, organiser, prévoir, élever, ne plus détruire des hommes, mais on attend la preuve. Macron prétend l’administrer. Oui, on formerait, et oui, les plus anciens aussi, et oui, alors, il y aurait du travail…

Il s’est passé cela ce mercredi après-midi. Emmanuel Macron n’a pas seulement rencontré des ouvriers qui se sentaient, jusque-là, oubliés. Il n’a pas simplement corrigé la futilité intellectuelle de son soutien Jacques Attali, qui avait, le matin, qualifié «d’anecdote» la tragédie des Whirlpool, dérisoire en regard des mutations économiques. Macron –ses lieutenants ayant fustigé Attali– s’est lavé du soupçon d’inhumanité… Mais il a aussi montré à l’opinion qu’il ne changeait pas de discours au gré des circonstances, et que même dans le chaudron d’une grève, il restait ce défenseur du libéralisme, que Whirlpool illustre si mal, mais qu’on ne jettera pas avec l’eau du bain. 

Un monde réel

Par facebook, il s’adressait à la France; celle qui communie avec la détresse des cols bleus, sans doute; mais aussi celle qui rejette la tentation du «dégagisme», et se sent bien, somme toute, européenne et mondialisée. Macron s’est montré fidèle aux siens: la classe dirigeante, pour appeler les gens par leur nom. S’adressant aux ouvriers, il leur vantait les mérite de leur intersyndicale, «qui a pris ses responsabilités» -qui n’avait pas, en demandant trop, effrayé d’éventuels repreneurs. Il opposait la sagesse des syndicalistes de Whirlpool aux surenchères de la CGT de GoodYear, autre usine martyre d’Amiens, longtemps prétexte des lyrismes du pouvoir, au temps où Arnaud Montebourg, notamment, se voulait le champion de la défense industrielle, puis finalement abandonnée à sa disparition; c’était donc la faute des ouvriers ou de leurs représentants, si leur sort avait été cruel? Macron le disait sans mépris, mais le disait, avant de dialoguer encore, de fixer, sans mentir un instant, les limites du possible. Ah not’ Monsieur? Il n’est pas de «bon maître», ni de «Monsieur», mais simplement un monde réel, qui transige peu, et que le candidat exposait.

On peut comparer à l’envi Marine Le Pen et son rival. Effectivement, ils sont antinomiques. La première était onctueuse jusqu’à l’écoeurement, parlant d’amour et minaudant des selfies, et disant aux Whirlpool qu’elle empêcherait l’inéluctable, et nationaliserait, fut-ce temporairement, leur site, voulant prouver sa différence pour 300 ouvriers. On eut voulu le croire? Marine Le Pen vendait du rêve, mais le rêve est frelaté, de la came mielleuse, et la vendeuse en faisait trop…

Macron est libéral

Macron n’est pas tactile dans son costume bien coupé, ni souriant. Bien que natif d’Amiens, il était en terre étrangère, dans l’Amiens prolétaire que les anciens bons élèves du quartier Henriville ne connaissent pas; et face à des ouvriers que le technocrate et ancien banquier ne fréquente guère. Le monde ouvrier est une terre de confusion. La femme d’un des syndicalistes qui avaient accueilli Macron, s’était fait prendre en photo avec Marine Le Pen –le syndicaliste disait «Marine». Rien n’était simple ni borné. Cela ne ressemblait pas à Macron? De cette étrangeté, il a fait une netteté, donc une force. Il n’a pas joué, grasseyé, tutoyé. Il a dit. Il ne rechigne pas sous l’engueulade. On le croit hésitant? Il est déterminé. On le dit démagogue? Il dit non, au contraire, à des gens désespérés, et cela s’appelle du respect. Mais aussi, on le dit libéral, adepte du système économique actuel? Il l’est. Absolument. Sans aucun complexe, faux nez, artefact. Il est de ce libéralisme qui est notre norme, et qu’il s’agit de nous faire accepter, et si nous l’acceptons, nous saurons l’adapter à nous-mêmes, et survivre, et changer, et en prospérer. Macron, face aux Whirlpool, était de fait un représentant du système, plaidant pour que nous l’intégrions, sous peine de mourir d’illusion. Il exprimait la vérité de son être et de sa campagne. Avec François Ruffin, autre amiénois, journaliste et politique, militant anti-mondialisation, le dialogue prenait une autre tournure. Ruffin affirmait que Whirlpool était la norme du libéralisme, quand Macron en faisait une exception honteuse. Il ne prolongea pas le dialogue idéologique. Tout était clair, et Ruffin avait salué son courage, respectait l’adversaire. On savait tout. Il n’y avait pas pour Macron, «d’autre monde possible», mais celui-là qu’il promettait de rendre vivable. On s’en arrangerait?

Il y eut, par le passé, d’autres politiques venus dire à des mécontents que tout n’était pas possible. Mal leur en prit. Il y a quelques semaines, François Fillon était taxé de froideur, quand il expliquait à des aides-soignantes que leur bien-être relatif créait des déficits. Il y a quinze ans, Lionel Jospin, confronté aux ouvriers en lutte en Lu, à Evry, ruinait son crédit d’homme de gauche  et sa campagne présidentielle, en grommelant: «Si à chaque fois qu'il y a un plan social il faut nationaliser...» Macron n’a rien dit d’autre que Jospin, mais l’a dit plus heureusement, et lui n’a rien à regretter, n’étant pas socialiste, et n’a rien à se faire pardonner, n’ayant trahi ni sa jeunesse ni ses convictions. On ne l’attend pas en révolutionnaire, juste en homme de pouvoir assez digne pour ne pas nous illusionner. Cette homme jeune, aisé et bien portant, est sans mépris ni culpabilité. C’est sa plus grande force, quand il s’avance vers les colères des perdants, sous les sifflets du malheur ou d’une manipulation frontiste, de ne pas douter de ce qu’il va dire, de ne pas hésiter sur ce qu’il est. Nous devons simplement le comprendre, comprendre ce qui arrive, ici, et le choisir en connaissance de cause. Est peut-être arrivé celui qui nous fera accepter? Il faudra donc apprendre, accepter, endurer, construire, sans se sentir humilié? C’est une autre idée de la Révolution. 

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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