France

Les vies de Macron et Le Pen nous racontent une histoire de la Ve République

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 02.05.2017 à 10 h 45

Récit de deux destins et de deux trajectoires politiques au rythme des grandes dates de la Ve République.

Emmanuel Macron lors d'un sommet du barreau de Paris, le 12 décembre 2014, et Marine Le Pen en meeting à Monswiller le 5 avril 2017. FRANCOIS GUILLOT / AFP et ALAIN JOCARD / AFP.

Emmanuel Macron lors d'un sommet du barreau de Paris, le 12 décembre 2014, et Marine Le Pen en meeting à Monswiller le 5 avril 2017. FRANCOIS GUILLOT / AFP et ALAIN JOCARD / AFP.

Nous avons changé de génération, et de régime. Avec Emmanuel Macron et Marine Le Pen, ce sont pour la première fois deux enfants de la Ve République qui s'affrontent au second tour de la présidentielle et, pour la première fois également, deux candidats qui n'ont jamais été députés, par choix pour l'un, par défaut pour l'autre.

Au rythme des scrutins présidentiels, à coup d'avances rapides de cinq ou sept ans, leur éducation et leur ascension politique racontent l'histoire de ce régime, de De Gaulle à Hollande. Et, en même temps, deux types de destins –l'héritière et le météore– et deux trajectoires politiques: celle d'une extrême droite qui s'est rêvée part intégrante du bloc des droites, avant de devenir une force déstabilisatrice en elle-même; et celle de ce centre longtemps maudit, cette année en train de déborder de son lit pour devenir potentiellement majoritaire.

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Cette histoire, on peut commencer à la raconter en son milieu. Ce jour où la France est passée «de l'ombre à la lumière», selon la formule pompeuse de Jack Lang, qui fut aussi le «premier jour de la réaction nationale» –cette formule-là est de Jean-Marie Le Pen. Le 10 mai 1981. Ce jour qui marque le retour de la gauche à l'exercice du pouvoir, et annonce celui des échecs et du «On a tout essayé» dont le Front national fera son miel.

Quand François Mitterrand est élu président de la République par 51,75% des voix, Emmanuel Macron a trois ans et demi et vit à Amiens, «enfant de cette province française», comme il le lancera trente-six ans plus tard en meeting à Lyon. De cette province où l'implantation, de la Haute-Marne au Cantal, de la Nièvre à la Corrèze, est souvent vue comme un préalable indispensable à l'Élysée.

Le père est professeur de neurologie, la mère médecin à la Sécurité sociale: les deux, qui se sont rencontrés l'année de l'élection de Giscard, ont voté Mitterrand. La famille a regardé les résultats chez Germaine Noguès, surnommée Manette, la grand-mère maternelle, une femme de gauche autodidacte admiratrice de Pierre Mendès France, chez qui le jeune Emmanuel passera de longues heures à lire et faire ses devoirs après l'école. À 20 heures, de nombreux Français ont cru un instant, en voyant le sommet d'un crâne dégarni se dessiner ligne après ligne sur l'écran, que VGE était réélu, mais ce président jeune, ultradiplômé, qui prédisait comme une calculatrice qu'il serait réélu avec 53%, a bel et bien été battu. Ce chef de l'État surdoué auquel Macron ne cesse d'être comparé a été plombé, notamment, par un chômage enkysté, dont la persistance va marquer des générations: l'année de la naissance du futur candidat à la présidentielle, on a passé la barre symbolique du million.

L'après-midi du 10 mai 81, Jean-Marie Le Pen et ses partisans ont défilé à Paris, de la place de la Concorde à la place des Pyramides, aux cris de «Nous votons Jeanne d'Arc». Entre Mitterrand et Giscard, le président du FN a appelé ses partisans à s'abstenir ou voter blanc ou nul, une façon de punir ce président sortant pour qui il s'était prononcé en 1974 mais qui, en rehaussant le ticket d'entrée de la campagne présidentielle à 500 signatures, l'a empêché de présenter à nouveau sa candidature. Marine Le Pen a alors treize ans. Un septennat plus tôt, la première tentative élyséenne de son père, bandeau de pirate sur les récepteurs de télévision en noir et blanc, a été l'occasion, écrivent deux de ses biographes, David Doucet et Mathieu Dejean, de «son premier acte politique», au retour d'un meeting, à Orly:

«Sous le soleil couchant de mai, en voyant sa silhouette massive, ses larges épaules et son torse bombé se dégager au sommet de l'escalier d'accès, sa fille brandit son drapeau tricolore et l'agite frénétiquement. [...] Arrivé au centre du petit attroupement, [Le Pen] balaye ses proches du regard et s'immobilise en voyant sa benjamine. Son premier geste, plus éloquent que toute parole, est de la prendre dans ses bras.»

La famille Le Pen pendant la présidentielle 1974. De gauche à droite: Marie-Caroline Le Pen, Marine Le Pen, Jean-Marie Le Pen, Pierrette Le Pen et Yann Le Pen. AFP.

Le 5 mai 1974, Jean-Marie Le Pen recueille 0,75% des suffrages, 191.000 voix environ. À peu près autant que ce que sa progéniture rassemble, quarante-trois ans plus tard, dans le seul département du Var.

Une escapade aux Antilles

Le 8 mai 1988, François Mitterrand est réélu président par 54,02% des voix. C'est encore chez sa grand-mère qu'Emmanuel Macron, dix ans, assiste au triomphe du président sortant, sur une ligne bien différente de celle adoptée sept ans plus tôt. Fini les «110 propositions» dans la lignée du Programme commun PS-PCF, place au clavier bien tempéré de la «France unie» et aux promesses d'ouverture vers le centre. À Amiens, ville teintée d'une double culture communiste et centriste, «Tonton» a recueilli 60% des voix.

Lors du rassemblement du 1er mai, Jean-Marie Le Pen a enjoint ses électeurs –dont Marine, qui s'apprête à fêter ses vingt ans– de ne pas apporter leur bulletin au président sortant, leur concédant à regret la possibilité de voter pour Jacques Chirac, ce «candidat résiduel» qui a boudé ses appels du pied de l'entre-deux-tours. En un septennat, le FN a changé de statut, devenant avec ses 11% des européennes 1984 l'égal du Parti communiste. Cette année-là, le grand public a découvert les trois filles Le Pen, Marie-Caroline, Yann et Marine, s'affichant sur le plateau de «L'Heure de vérité». «Un bal des débutantes d'un genre un peu spécial», écrira la benjamine, que leur père conclut d'une phrase promise à la postérité: «J'aime mieux mes filles que mes cousines, mes cousines que mes voisines, mes voisines que les inconnus et les inconnus que les ennemis.»

Au soir du 24 avril 1988, les trois, soudées par le départ retentissant de leur mère Pierrette du foyer conjugal, s'affichent aux côtés de leur père dans le manoir de Montretout, légué douze ans plus tôt par le cimentier Hubert Lambert. Radieuses, elles embrassent celui qui vient cette fois d'obtenir 14,38% des voix. Un choc pour la France, un glorieux échec pour lui: avant de faire scandale en qualifiant, à l'automne 1987, les chambres à gaz de «point de détail de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale», il s'était longtemps persuadé de pouvoir défier François Mitterrand au second tour, et de devenir ainsi le leader de la droite. Dans les derniers jours avant le vote, il avait expédié Marine en mission dans les Antilles: «J'envoie ce que j'ai de plus précieux au monde. Je veux témoigner aux populations d'outre-mer l'attachement que j'ai pour leur appartenance française et pour leur défense.» Un reportage photo de l'époque montre l'étudiante en droit fêtarde, un gros coquillage contre l'oreille, en train d'essayer un chapeau de paille ou sirotant un cocktail sous les palmiers. En Guadeloupe et en Martinique, Le Pen a plafonné sous les 2%.

Le 7 mai 1995, Jacques Chirac est (enfin) élu président par 52,64% des voix. Avec 15%, Le Pen bat une nouvelle fois son record au premier tour, mais avec la désagréable impression d'avoir vu sa dynamique freinée par les 4,74% de Philippe de Villiers. Avec des scores canons (un tiers des voix environ) chez les ouvriers, qui font parler d'un «ouvriéro-lepénisme», il extirpe néanmoins le FN du bloc des droites pour en faire un objet non identifié, une troisième force potentielle. Il faut dire que la politique française n'en manque cette année-là pas, avec le triomphe d'un Chirac parti de la droite pour l'emporter sur la «fracture sociale»... Évidemment, là encore, Marine Le Pen est aux premières loges de la soirée électorale du premier tour, entourant avec son père sa nièce Marion, fille de sa sœur Yann et du dirigeant frontiste Samuel Maréchal. Avec lui, la jeune femme, encore avocate, déjà politique (elle s'est présentée pour la première fois aux législatives, deux ans plus tôt, dans l'Ouest parisien), a été au cœur d'un incident retentissant de la campagne: fin mars, elle a défendu en comparution immédiate deux militants du FN, dont son beau-frère, après qu'une bagarre entre frontistes et étudiants a fait un blessé à Auch.

Emmanuel Macron, lui, n'a pas voté –il ne fêtera ses 18 ans que fin décembre– mais s'il l'avait fait, cela aurait été à gauche. Au collège-lycée jésuite La Providence d'Amiens, il était le «copain de gauche», écrivait il y a quelques mois Claude Askolovitch dans un portrait du ministre, citant un copain de l'époque, Renaud Dartevelle: «C’était la première fois que je rencontrais quelqu’un qui disait Mit-ter-rand, pas “Mitrand”, comme chez moi, dans les familles de droite qui ne l’aimaient pas.» À la rentrée scolaire précédant l'élection, le jeune lauréat du concours général de français a été envoyé à Paris par ses parents passer son bac puis une prépa littéraire à Henri-IV, où il fréquente les élites en devenir, comme Jean-Baptiste de Froment et Sébastien Veil, futurs conseillers de Nicolas Sarkozy. Une manière pour sa famille de l'éloigner d'Amiens et de son histoire d'amour avec sa prof de théâtre de vingt ans plus âgée que lui, Brigitte Auzière, membre de la bonne société amiénoise –sa famille, les Trogneux, forme une dynastie de chocolatiers réputés. L'histoire se poursuivra à Paris jusqu'au mariage, en octobre 2007.

Un 21-Avril à Lagos

Le 5 mai 2002, Jacques Chirac est réélu président de la République par 82,21% des voix. Mais avant le 5 mai, il y a eu le 21 avril, cette implosion d'un système politique dont le 23 avril 2017 a fourni la réplique au carré. Emmanuel Macron, qui a raté Normale Sup, a intégré quelques mois plus tôt l'ENA. C'est de Lagos, en stage à l'ambassade de France au Nigéria, qu'il vit ce qu'il qualifiera de «moment politique qui a défini [sa] génération», dont il a tiré pour enseignement principal, a-t-il confié à sa biographe Anne Fulda, qu'«il n'y a eu aucune recomposition politique derrière, aucune conséquence politique n'a été tirée». Celui qui, selon un camarade de promotion qui lui succédera à l'Élysée, Boris Vallaud, «était identifié plutôt de gauche, mais pas perçu comme engagé politiquement», a voté à gauche. Mais pas où on l'attendrait forcément: pour... Jean-Pierre Chevènement, dont il apprécie le sens de l'État. Paradoxal quand on se rappelle de l'ancien ministre comme incarnation du souverainisme de gauche, moins quand on se souvient que sa candidature, qui fit brièvement turbuler le système (14% dans les sondages fin janvier 2002, avant de tomber à 5,33%), avait pour but de rassembler les «républicains des deux rives». La promo Léopold-Sedar-Senghor, à laquelle appartient Macron, poursuit en tout cas l'œuvre du «Che», l'énarque pourfendeur de ces «mandarins de la société bourgeoise», en remettant en cause le classement de sortie et les enseignements reçus. Au point de s'attirer une mise au point officielle du ministre de la Fonction publique, le chiraquien Renaud Dutreil, devenu en 2016 un «marcheur» assidu...

Marine Le Pen, le 21 avril 2002, peu de temps après l'annonce des premières estimations donnant Jean-Marie Le Pen au second tour. ERIC FEFERBERG / AFP.

Le troisième homme du premier tour ne s'appelle pas Jean-Pierre Chevènement mais Lionel Jospin, et le deuxième homme Jean-Marie Le Pen. Derrière les 16,86% recueillis par le président du FN, on trouve notamment sa fille, à la tête d'une bande de conseillers trentenaires désireux de lisser son image, dont Éric Iorio, qu'elle épousera à la fin de l'année, ou son futur compagnon Louis Aliot. Au soir du 21 avril, en fin d'après-midi, elle apprend sa probable qualification aux dépens du Premier ministre socialiste: «Lorsque j'entre dans son bureau, il lève le pouce. Je l'ai embrassé, tout en craignant que les résultats des DOM-TOM n'inversent la tendance.» Dix-huit ans après «L'Heure de vérité», les Français la redécouvrent, cette fois-ci pleurant devant les objectifs.

Mais le 5 mai 2002, Le Pen est écrasé, progressant de moins d'un point. Si, en 1988, il avait gâché une dynamique positive, et stagné en 1995, il échoue cette fois-ci à se débarrasser de son ennemi juré Jacques Chirac («Jospin, en pire», lançait-il sept ans plus tôt) et lui offre même une réélection triomphale, qui matérialise en creux à quel point il reste le diable pour 80% des Français. La «fille du diable», elle, éclate dans les médias, fustigeant sur différents plateaux, durant la soirée du second tour, «la campagne de rééducation psychologique dont les Français ont fait l'objet dans l'entre-deux-tours» et la victoire du sortant avec «un score à la Ceausescu et une campagne à la Pol Pot». Voilà celle qui est dépeinte comme un clone de son père en position pour la relève, en remplacement de l'aînée Marie-Caroline, qui a trahi pour Bruno Mégret. En novembre, Jean-Marie Le Pen juge qu'«elle a l'étoffe pour devenir, le jour venu, présidente du Front national, et peut-être mieux que cela».

Mais avant, il compte bien s'offrir un dernier tour de piste lors du scrutin de 2007. La campagne de trop pour celui qui, à 78 ans, rétrograde à 10,44% quand Sarkozy siphonne ses voix pour dépasser les 31% au premier tour et être facilement élu au second, avec 53,06% des voix. Emmanuel Macron, cette année-là, est dans le camp des perdants, très officiellement encarté au PS, où il est rentré l'année précédente– une des fameuses adhésions à vingt euros destinées à gonfler les rangs du parti. Un adhérent du PS déjà courtisé par... la droite qui, au Touquet, la très chic cité balnéaire où les Trogneux ont une résidence secondaire, cherche un candidat dissident pour partir à l'assaut de la mairie en 2008. Le jeune inspecteur des finances est intéressé par l'idée mais recule quand un des conjurés lui lance: «Emmanuel, pour être candidat à la mairie, n’oublie pas d’adhérer à l’UMP.» S'il devient, sur proposition de Jacques Attali[1], rapporteur de la commission pour la libération de la croissance mise en place par le nouveau chef de l'État, il refuse le poste en cabinet qu'on lui propose au ministère du Budget, sous la direction d'Éric Woerth, et ce alors même qu'un de ses mentors à l'inspection des finances, Jean-Pierre Jouyet, intègre le gouvernement comme secrétaire d'État aux Affaires européennes. Comme lui, il est d'ailleurs compagnon de route des Gracques, ce groupe de hauts fonctionnaires qui réclame une alliance entre socialistes et centristes.

Du Touquet à Hénin-Beaumont

De cette époque, il dit aussi avoir milité sur le terrain au PS, au Touquet, à Étaples ou Berck. Des engagements dont la presse a eu bien du mal à trouver trace concrète, tandis que lui s'est plaint d'avoir été, en tant que haut fonctionnaire parisien, mal accueilli sur place: «Sarkozy m’a beaucoup aidé, et les socialistes du Pas-de-Calais aussi», expliquait-il en 2012 à Médiapart pour justifier son engagement. Sur les terres de la première fédération socialiste de France, Marine Le Pen, cette même année 2007, poursuit elle son ascension locale, en devenant la seule candidate FN qualifiée pour le second tour des législatives: à Hénin-Beaumont, elle recueille 41% au second tour, cinq ans après avoir atteint les 32% dans la circonscription voisine de Lens. Une percée qui relativise le lourd échec du premier tour de la présidentielle, où elle a fait office de directrice de campagne de son père. Cette fois, la succession est ouverte: «C'est d'ici, de Hénin-Beaumont, je l'espère, que doit partir la reconquête du pays», lance-t-elle au soir du premier tour des législatives.

Cinq ans plus tard jour pour jour, c'est sûr, Marine Le Pen, entretemps devenue présidente du FN, va être élue au Parlement. Au soir du 18 juin 2012, pourtant, elle doit concéder de 118 voix sa défaite au socialiste Philippe Kémel, une semaine après avoir obtenu 42% dès le premier tour. Le double de Jean-Luc Mélenchon, l'homme qui la qualifiait de «semi-démente», qu'elle avait déjà nettement devancé au premier tour de la présidentielle... Avec près de 18% des voix, la candidate y a battu le record de son père avant d'annoncer un vote blanc au second tour. Une manière d'acter la future défaite de Nicolas Sarkozy face à François Hollande, scénario qu'elle juge le plus propice à son ascension: une dizaine de mairies, deux sénateurs et une première place aux européennes de 2014, 62 conseillers départementaux et un score record aux régionales (28%) en 2015.

«J’étais convaincu que c’était l’homme de la situation après cinq ans de sarkozysme. Il a la France dans sa chair», a dit Macron de son patron à l'Élysée. À 35 ans, il fait partie de l'aventure, pas comme député (un «cursus d'un ancien temps», dira-t-il), mais comme secrétaire général adjoint de l'Élysée, chargé des affaires économiques. Devenu banquier d'affaires chez Rothschild quelques jours avant la faillite de Lehman Brothers, à l'automne 2008, il a mené en parallèle une carrière de conseiller de François Hollande, achetant à la baisse quand toute la gauche voyait alors Dominique Strauss-Kahn à l'Élysée. Ses fonctions (il boucle notamment, dans les derniers jours de la campagne électorale, un gigantesque deal, l'achat par Nestlé de la branche nutrition infantile du groupe Pfizer) lui interdisent de figurer dans l'organigramme officiel, mais l'équipe de François Hollande lâche son nom à la presse qui suit la campagne, explique le journaliste Nicolas Prissette dans sa biographie: «Si vous faites un sujet sur le programme économique de François Hollande, il faut voir Macron.» Le conseiller rédige des notes pour son patron ou anime des réunions d'économistes à la Rotonde, cette brasserie où il célébrera cinq ans plus tard sa qualification pour le second tour.

Emmanuel Macron, alors secrétaire général adjoint de l'Élysée, et François Hollande, le 26 mars 2014. ALAIN JOCARD / AFP.

Quand son candidat promet une taxe à 75% sur les hauts revenus, il s'étouffe, décrivant la mesure comme «Cuba, sans le soleil». Moins de deux ans plus tard, il sera, depuis le secrétariat général adjoint de la présidence, l'un des artisans du virage vers la politique de l'offre, avec le pacte de compétitivité. Il rêve de Bercy, échoue à l'obtenir au printemps 2014, quitte l'Élysée pour revenir dans le privé puis obtient finalement l'Économie à la fin de l'été quand Hollande et Valls congédient Arnaud Montebourg. Comme, avant lui, Giscard et Chirac en 1974 ou Sarkozy en 2007, il va ensuite jouer sa carte avec talent pour tenter d'imposer cet rareté de la vie politique française: l'alternance au sein d'un même camp. Il lui reste à battre Marine Le Pen, celle qui, à son arrivée au gouvernement, avait fait du «banquier d'affaires ultralibéral» une de ses cibles favorites pour mobiliser son camp, avec Christiane Taubira et Najat Vallaud-Belkacem.

«Un siège vide au cœur de la vie politique»

C'est aussi à cela qu'on mesure le saut de génération: Emmanuel Macron n'a pas connu Pompidou et De Gaulle présidents, et Marine Le Pen n'était pas née lors de la première présidentielle française au suffrage universel direct de 1965, quand son père faisait campagne pour le candidat d'extrême droite Jean-Louis Tixier-Vignancour et contre De Gaulle. Cela n'empêche pas les deux premiers présidents de la Ve République, emblèmes d'une France en croissance et sans chômage, de ressurgir régulièrement: la présidente du FN aime se référer à l'interventionnisme économique du pompidolisme et a reçu le soutien de son éminence grise Marie-France Garaud, quand Macron a vu en Pompidou, l'amoureux des lettres passé en une décennie de la banque Rothschild à l'Élysée, «un homme qui avait une vision complète de la France».

Quant à De Gaulle, Marine Le Pen mène campagne, depuis son arrivée à la tête du FN, sur le thème «plus gaulliste que moi, tu meurs», mettant en avant le 1er mai 2011, lors de son premier «discours de Jeanne d'Arc», la «France libre», vantant l'homme qui «s'est levé contre la capitulation [...] au nom de la nation» ou dénonçant la volonté de la gauche de le «liquider». Au point, dans un virage mal maîtrisé pour la présidente d'un mouvement fondé sur la nostalgie de Vichy et l'OAS, de reprendre la théorie gaullienne de l'irresponsabilité de la France dans les crimes de la Seconde Guerre mondiale... Macron, lui, cite De Gaulle dans quasiment tous ces discours, ressuscitant sa complicité avec Adenauer à Reims, le croquant en descendant de Henri IV à Pau, ranimant les souvenirs des résistants de l'île de Sein à Quimper ou de la libération de la Corse à Bastia. Quand Marine Le Pen en fait «le dernier grand nom de notre histoire», lui s'en servait, dès 2015, pour opérer, dans une interview à la revue Le 1, une dissection cruelle du vide du pouvoir contemporain:

«La Terreur a creusé un vide émotionnel, imaginaire, collectif: le roi n’est plus là! On a essayé ensuite de réinvestir ce vide, d’y placer d’autres figures: ce sont les moments napoléonien et gaulliste, notamment. Le reste du temps, la démocratie française ne remplit pas l’espace. On le voit bien avec l’interrogation permanente sur la figure présidentielle, qui vaut depuis le départ du général de Gaulle. Après lui, la normalisation de la figure présidentielle a réinstallé un siège vide au coeur de la vie politique.»

Le 7 mai, l'un de ces deux candidats s'installera dans ce siège vide.

1 — Cofondateur de Slate.fr Retourner à l'article

 

À lire, entre autres, sur les deux finalistes: Emmanuel Macron, en marche vers l'Élysée, de Nicolas Prissette (Plon); L'ambigu Monsieur Macron, de Marc Endeweld (Flammarion); Emmanuel Macron, le banquier qui voulait être roi, de François-Xavier Bourmaud (L'Archipel); Emmanuel Macron, un jeune homme si parfait, de Anne Fulda (Plon); La politique malgré elle. La jeunesse cachée de Marine Le Pen, de David Doucet et Mathieu Dejean (La Tengo); Le Front national. De 1972 à nos jours, le parti, les hommes, les idées, de Valérie Igounet (Le Seuil); Histoire du Front national, de Dominique Albertini et David Doucet (Tallandier).

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (918 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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