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Toutes derrière et lui devant?

Jean-Marc Proust, mis à jour le 07.05.2017 à 15 h 50

Les beaux jours reviennent, voici la balade du dimanche. Dans la rue, le mouvement est presque invisible. En couple ou en famille, presque toujours, l’homme marche devant. De quelques centimètres ou d'un bon mètre. Mais devant. Comportement social ou animal?

«Convoi de femmes» (western féministe de William Wellman, 1950)

«Convoi de femmes» (western féministe de William Wellman, 1950)

Le phénomène est facile à observer. Une famille passe: lui a quelques centimètres d'avance. Elle, derrière, manœuvre la poussette. En groupe, deux ou trois mecs ouvrent la marche, tandis qu'à l'arrière, leurs nanas papotent, à proximité des enfants. L'on objectera que l'homme, souvent plus grand, marche plus vite. Absurde, lorsqu'un couple marche du même pas, l'écart demeure alors qu'il devrait s'accroître. Quand il se tiennent la main, le dos de la main de l'homme est devant, comme s'il entraînait la femme et c'est également vrai lorsqu'elle s'accroche à son bras.

Donne-moi ta main, je prends la tienne...

Les photos qui illustrent cet article ont été prises en une demi-heure, avenue des Champs-Elysées. Sept à huit fois sur dix, l'homme devance la femme. Installez-vous sur un banc. Observez les passants.

Il y a donc autre chose en jeu, dans notre manière de marcher. À mi-chemin entre la construction sociale et l'héritage biologique.

Dans la rue, chacun son rôle

 

Pour Chris Blache, consultante en socio-éthnographie, marcher devant participe de la «représentation de l’hégémonie masculine» dans l’espace public. «Sur le trottoir, qui évite l’autre? La femme, qui s’écarte pour laisser passer les hommes…» Ces derniers sont en quelque sorte propriétaires de la rue.

«Observez un homme et une femme à un arrêt de bus. Lui peut très bien ne rien faire, car il est chez lui. À l'inverse, la femme devra toujours s'occuper, en fouillant dans son sac, en téléphonant...»

Dans la rue, «les femmes ne flânent pas, mais occupent une fonction».

«C'est la théorie des deux sphères, confirme Lucie Roussel, chargée de cours à l'université de Caen: à l'homme l'espace public, à la femme l'espace privé. De fait, la rue est un espace plutôt masculin.» Depuis le XIXe siècle, cette répartition des rôles est particulièrement prégnante. Le comportement de la femme dans la rue est quasiment codifié. Il existe «des manuels pratiques avec des chapitres indiquant la marche à suivre, comme s'effacer en se tenant de côté. Les femmes n'ont pas la même détermination ni la même aisance à circuler dans la rue. La société nous a appris que la ville était utilisée par les hommes pour flâner, qu'elle leur appartenait, tandis qu'elle était un danger pour la femme, qui y devient une proie.»


Champs-Elysées, 30 avril 2017 (écarts homologués de 5 à 50 centimètres)

La galanterie d'Indiana Jones

Inversement, l'espace privé est dévolu aux femmes. «Les femmes vont aux bains, les hommes au café, poursuit Lucie Roussel. Ce sont des univers très différents, l'un clos, l'autre ouvert.» Il en est de même dans l'univers des grands magasins, observe Chris Blache pour qui «il s’agit d’un univers construit. Longtemps les femmes bourgeoises recevaient dans leur salon car elles n’avaient pas droit à la rue, à la différence de la plèbe. Au Bonheur des dames est un magasin conçu ainsi, comme un espace de liberté» extérieur. La femme y est «protégée des regards.» Mais ce moment de «liberté est un moment commercial.»

Champs-Elysées, 30 avril 2017 (contrôle vidéo avec la délimitation des dalles)

De cette répartition sexuée de l'espace découle la mise en avant de l'homme, lorsqu'il est en couple ou en famille. La galanterie n'est qu'une forme détournée de l'image de l'explorateur ouvrant la piste de la jungle à grands coups de machette. En entrant le premier dans un restaurant, l'homme protège la femme des regards malveillants.

«Sous prétexte de protection, on reste dans une logique de domination. Le restaurant a longtemps été un lieu mal famé. Il s’agissait en quelque sorte de préparer la route.»

Marcher devant témoigne aussi d'une forme de disponibilité sexuelle chez le «pater familias», poursuit Chris Blache. Il y a dans les couples «une phase de désamour. On se libère des contingences et l’on se met le nez au vent. Les hommes osent davantage cela que les femmes. Celles-ci sont derrière, avec les enfants. Et ce que l’homme ne voit pas, il n’a pas à s’en occuper. Il marche. Son espace n’est obstrué par rien, y compris les contingences de la famille.»

Attrape-moi si tu peux (spoiler: elle n'y parvient jamais).

Marcher devant pour affronter le danger?

 

Marcher de côté témoigne encore d'une logique de domination. La promenade au bois a été largement traitée dans la littérature, analyse Lucie Roussel. «La femme est dans la calèche, tandis que l'homme l'accompagne, à côté, à cheval. Comme la calèche est à l'effigie de son époux., la femme incarne la réussite sociale de celui-ci.»

La rue entière est donc territoire masculin puisque, même lorsqu'il marche derrière, l'homme domine. «Il ne faut pas oublier que 100% des femmes ont été suivies dans la rue. C'est une menace pour elles.» Devant, à côté, derrière... «C’est un puzzle en fait!», conclut-elle.

Champs-Élysées, 30 avril 2017 (écarts probables de 3 à 46 centimètres)

À cette représentation, analysée par la sociologie ou la littérature, faut-il ajouter un héritage génétique. Chez les animaux aussi, marcher devant est souvent l'apanage du mâle, observe Cédric Sueur, maître de conférences à l’université de Strasbourg, car il s'agit «d'assurer la protection du groupe, face à d'éventuels prédateurs. Les mâles adoptent des comportements à risques, les femelles beaucoup moins, surtout lorsqu'elles ont des petits à protéger.»

Ainsi, chez les chimpanzés, dans la quasi-totalité des cas, c'est un mâle qui traversera une piste dangereuse en premier, avant de laisser le groupe passer. Une mission de «patrouille» que l'on retrouve chez d'autres espèces, comme les nasiques lorsqu'ils traversent les rivières, «au risque de se faire bouffer en premier.» Même constat pour la chasse où les mâles chimpanzés partagent avec les femmes ce qu'ils ont chassé.

Est-ce que les singes traversent quand le feu est rouge?

Et d'évoquer une étude à plusieurs mains, consacrée au comportement des piétons face aux feux rouges, dans laquelle il a été observé que les hommes observaient souvent un «comportement à risques lorsque les femmes font bien plus attention»

Comme chez les animaux? Pour Odile Petit, éthologiste au CNRS, les mâles ne sont pas tous adeptes des comportements à risques: «chez les mandrills, le premier qui monte à l'arbre en cas de danger est le mâle. Et il la fait ça discrètement, vérifiant que personne ne l'a vu... Pour la protection du groupe, c'est bof bof!» Au Costa Rica, chez les capucins moines, on «se bat si la femelle regarde...»

Beaucoup de mâles, observe-t-elle, «n'ont pas conscience de la paternité.» La protection du groupe peut également se manifester dans un «rôle d'alerte. Chez les primates, ce sont les cris de certains mâles. Ils s'assurent un effet d'audience, montrant aux femelles qu'ils sont capables de défendre le groupe», estime Marie Bourjade, maître de conférences en psychologie du développement à l'université de Toulouse.

À quatre pattes, le mâle marche devant... parfois

Chez les chimpanzés, poursuit Cédric Sueur, «les déplacements de groupe s'organisent en une «structure assez précise. Un mâle ouvre la marche, suivi des femelles qui entourent les petits, et un autre mâle ferme la marche. Il est probable que les humains se déplaçaient de la même manière en Afrique il y a 70.000 ans...»

Les zèbres mâles se déplacent devant ou derrière, en général parce qu'ils «ont des besoins physiologiques plus importants», indique Cédric Sueur, ce qui les pousse à brouter davantage. Un comportement que l'on retrouve chez les buffles. Mais les besoins physiologiques pourraient aussi être liés à l'âge plutôt qu'au sexe et les zèbres mâles ne sont pas toujours en tête, loin de là.

Chez les ongulés, «la position n'est pas aléatoire», estime Marie Bourjade. Un étalon fera «tampon entre son groupe et les prédateurs potentiels, mais pas forcément devant. Il peut ainsi avancer derrière le groupe, sur une ligne parallèle, afin d'avoir sous les yeux toute la famille. En cas de danger, il ajustera son positionnement. Son comportement est orienté vers la défense de ses juments mais ce sont elles qui décident des déplacements, des moments de pause...»

(Tout parallèle avec une calèche n'est pas à exclure.)

Certains comportements sont réservés aux mâles, poursuit Marie Bourjade. «L'étalon se rendra en premier à un point d'eau, car c'est le lieux de tous les dangers. Les juments s'arrêtent. Si la voie est libre, l'étalon remonte toute la ligne et le groupe y va à son tour.» Une organisation qui s'observe même en situation de domestication, avec un abreuvoir. Du côté des moutons, les mâles se déplacent plus vite en paissant que les femelles, ce qui les amène à se trouver plus souvent devant.

Reproduction et prédateurs: tout est dans le contexte

Odile Petit estime nécessaire de distinguer l'initiation des déplacements et le placement au sein du groupe. Une récente observation des déplacements de chevaux domestiques en Bourgogne et dans les Vosges s'est traduite par des résultats sans appel:

«Les mâles ne sont jamais en tête et ils n'initient pas particulièrement les déplacements. Leur rôle consiste à regrouper les individus. C'est particulièrement vrai lorsqu'il s'agit d'éviter le contact des femelles avec des groupes de chevaux célibataire. Un cheval crée un groupe en volant des femelles à d'autres mâles. C'est ce qui explique cette surveillance permanente.»

«Je ne pense pas que les mâles marchent devant, tempère à son tour Elise Huchard, chercheuse au CNRS, spécialiste des babouins chacma. Ceux-ci «se déplacent en groupes et ce sont rarement les dominants, mâles comme femelles, qui sont en tête. Il n'est pas impossible que ce soit les jeunes mâles subordonnés mais il 'y a rien de flagrant.» En revanche, face à un danger (attaque, compétition sexuelle), les mâles adultes seront devant. Mais c'est «plutôt anecdotique: l'attaque d'un léopard survient trois ou quatre fois par an...»

Surtout, le contexte peut modifier radicalement les comportements. «Pendant la période d'ovulation, le mâle suit une femelle systématiquement. C'est ce qu'on appelle le mate-guarding», phénomène qui s'observe chez bien des espèces (que l'on songe aux canards...).

«Puis, une fois le petit arrivé, c'est la femelle qui suit le père. Ce dernier tolère cette présence et assurera la protection en cas de menace.»

Planète des singes, planète des signes?

Devant, derrière, à côté... Ou même, comme chez les singes capucins, en lignes parallèles, mâles et femelles se déplaçant parfois chacun de leur côté pour aller au même endroit. Même si l'humain est plus proche du chimpanzé que du canard, force est d'admettre que, chez les animaux, c'est compliqué.

«Il ne faut pas simplifier la situation», résume Odile Petit, car les comportements diffèrent et doivent être ramenés dans le contexte: déplacement, période de reproduction... Surtout, observe-t-elle, il faut se garder d'un biais dans les observations:

«Dans un groupe, le mâle est très souvent plus facile à reconnaître parce qu'il est plus gros ou a un caractère sexuel secondaire très visible... Du coup, il y a dans la littérature scientifique un biais cognitif de représentation sociale, une forme de vision machiste. On présuppose que le mâle aura un rôle dominant mais ce n'est pas toujours le cas.»

Mâle, femmele; qui marche devant? C'est variable. Davantage en tout cas que ce qui peut être observé facilement dans la rue (en France et ailleurs, d'autres l'ont vu aussi, et ici, et , là encore) pour les humains.

Illustrant la caricature du mâle des cavernes, les hommes marcheraient-ils devant par construction sociale? Odile Petit m'assène cet uppercut méthodologique: «Mais... les hommes qui marchent devant? Ça a été étudié? C'est scientifique?» Non, pas encore. Mais on compte désormais sur le CNRS pour analyser nos promenades.

(Merci à Mathilde Proust pour le floutage et le gif)

Jean-Marc Proust
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