Monde

Lawrence Lessig, l'ami des damnés du web

Grégor Brandy, mis à jour le 10.06.2017 à 12 h 54

L'universitaire américain a récemment rencontré Edward Snowden à Moscou pour un documentaire. Il avait été le mentor d'Aaron Swartz, le génie à l'origine des flux RSS et de Reddit. L'occasion de revenir sur la longue et riche carrière de cet homme qui a aussi voulu entrer à la Maison-Blanche.

Lawrence Lessig, à Washington, en novembre 2015. Chip Somodevilla/Getty Images/AFP

Lawrence Lessig, à Washington, en novembre 2015. Chip Somodevilla/Getty Images/AFP

À 56 ans, Lawrence Lessig a un CV plus long que le bras (littéralement) et accompli plus que certains ne pourraient le faire en dix vies. Universitaire, constitutionnaliste, figure de proue des défenseurs d'internet, il est une icône geek qui s'attaque aujourd'hui à la corruption et à la défense de réformes pour la démocratie, mais qui a aussi été candidat à la Maison-Blanche... La liste pourrait continuer ainsi pendant longtemps, mais l'ancien candidat à la primaire démocrate était à Paris, mi-avril. Qu'avait-il à défendre cette fois? Sa présence dans le documentaire de Flore Vasseur, Meeting Snowden, (diffusé ce samedi 10 juin sur Arte). Il y rencontre pour la première fois le lanceur d'alerte Edward Snowden, en compagnie de la cheffe du parti pirate islandais, et ancienne membre de WikiLeaks, Birgitta Jónsdóttir.

Le documentaire de Flore Vasseur est assez éloigné de celui de Laura Poitras, Citizenfour. Là où l'on sentait beaucoup de tension dans Citizenfour, et potentiellement la peur d'être découvert pour le lanceur d'alerte et les journalistes, Meeting Snowden s'appuie surtout sur la rencontre de ces trois esprits du XXIsiècle –Snowden, Lessig et Jónsdóttir–, et détaille leur vision de la démocratie, leurs discussions sur le sujet, et leurs idées pour tenter de la sauver.

Lawrence Lessig estime énormément Snowden. Avant ce documentaire, il avait déjà parlé publiquement avec Snowden en octobre 2014, lors d'une intervention organisée à Harvard, l'université où il enseigne, quelques mois à peine après les révélations sur la surveillance de masse organisée par la NSA, nous explique-t-il en avril, dans un taxi, entre deux interviews:

«Avant la conférence, j’ai lu tout ce que pouvais sur les décisions qui l’ont poussé à faire ce qu’il a fait. Ce qui m’a le plus frappé, c’est la façon très précautionneuse avec laquelle il évaluait ce qu’il faisait, ce qu’il refusait de faire, et les raisons derrière ses actes. Snowden semblait très concentré sur ce qu’il voulait faire, tout en minimisant le mal fait aux individus, et en montrant à tous à quel point le gouvernement était dans l’illégalité. Ça m’a impressionné qu’il pense à tout cela si prudemment. Quand je l’ai interviewé, je pouvais voir, là encore, l’équilibre minutieux et cette façon de penser qui l’ont amené à faire ce qu’il a fait.

C'est ce qui m'a encouragé à le soutenir. [...] Il est très sérieux, brillant. Ce n’est pas le lanceur d’alerte typique.»

Lawrence Lessig a demandé en septembre dernier à ce qu'il soit grâcié, en raison de l'utilité publique des informations divulguées.

L'assistant progressiste d'un juge conservateur

Lawrence Lessig ne s'imaginait pas un tel destin quand il s'est lancé dans une carrière d'universitaire au début des années 1990. Avant cela, il a été l'assistant d'un des juges les plus conservateurs de la Cour suprême américaine: Antonin Scalia, décédé en 2015.

«Scalia avait pour habitude –à cette époque, en tout cas– de prendre un assistant progressiste, pour conserver son honnêteté, je pense. À l’époque, les assistants devaient accepter le premier poste qu’on leur proposait. Il fallait postuler auprès de tous, et accepter la première proposition, en sachant que si l’on ne postulait pas auprès de tous les juges, on ne vous proposait rien. J’étais content d’obtenir ce poste. C’était un juge très intelligent. J’avais hâte d’apprendre et de travailler à ses côtés.»

Lui, le progressiste, raconte n'avoir eu qu'un seul cas de conscience au cours des deux années aux côtés du juge originaliste.

«Il y avait quatre assistants, et pas énormément d’affaires, donc on pouvait choisir. J’essayais de choisir des affaires sur lesquelles je n’aurais pas de conflit intérieur. Mais il y a eu une affaire où j’ai dû écrire quelque chose contre lequel j’étais opposé. C’était sur la torture: les peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.»

Pour autant, cette expérience ne l'a pas poussé à consacrer sa vie à devenir un des neuf juges de la Cour suprême, tous nommés par le président, et dont le choix doit être confirmé par le Sénat.

«Si j’avais voulu devenir juge de la Cour suprême, j’aurais vécu une toute autre vie. Je voulais juste être libre de dire ce que je pensais être vrai, et je ne voulais pas calculer ce que je devrais dire selon si cela allait changer les maigres chances que je puisse devenir juge de la Cour suprême. Si je suis devenu un universitaire, c’est parce que je voulais être libre.»

S'il n'est pas devenu juge à la Cour suprême, reste que Lawrence Lessig a laissé sa trace, explique Laura Lambert dans son livre The Internet: A Historical Encyclopedia qui compile de brèves biographies d'acteurs clés de l'internet. À commencer par l'évolution du matériel informatique...

«Lessig a convaincu la Cour d'abandonner son système d'ordinateurs archaïque et d'adopter un nouveau système [en passant de terminaux Atex à des PCs]. En 1998, un autre assistant de la Cour avait expliqué au Chicago Tribune que ce changement s'est produit après que Lessig a montré au Juge Scalia la fonction de dictionnaire de synonymes de son propre ordinateur, que le juge avait qualifié de “meilleure chose qu'il avait jamais vue”.»

Le «Elvis du droit numérique»

Devenu universitaire, il travaille sur le constitutionnalisme, et les constitutions post-communistes, dont il explique avoir retenu que, «la chose la plus importante, ce n’est pas la loi, mais la culture. Il fallait construire une culture légale pour soutenir ces constitutions». Ce qui lui permettra ensuite d'aider à composer la première version de la constitution... géorgienne. Et lui vaudra notamment un hommage dans la série The West Wing. Il recentre ensuite ses travaux autour de technologie, et s'intéresse particulièrement à cette chose qui commence à exciter les universitaires américains: internet.

«J’ai toujours été intéressé par la technologie. Et quand je me suis intéressé à internet, qui commençait à émerger, il est devenu clair qu’il y avait une dynamique similaire: la loi n’était pas vraiment la chose la plus importante, c’était la technologie, l’architecture; comme pour le constitutionnalisme. Il faut penser aux conditions, au contexte au sein duquel la loi peut s’appliquer. C’est pourquoi c’est devenu si intéressant. Personne n’avait jamais enseigné le droit dans le cyberespace. Je suis allé à Yale, en professeur invité, pour enseigner ça en 1995. Je suis revenu à Chicago un an plus tard et parti à Harvard en 1997.»

À la fin des années 1990, une affaire montre l'importance des recherches de Lessig à propos d'internet. Sa réputation dans le domaine lui permet d'attirer l'attention du juge Thomas Penfiled Jackson dans l'affaire opposant les États-Unis à Microsoft, une affaire d'antitrust, pour éviter la concentration économique du géant américain. Il est nommé «special master» à la fin de l'année 1997, mais les avocats de Microsoft, inquiets, finiront par le faire éjecter 54 jours après sa nomination, le jugeant trop «biaisé» pour être juste. Les avocats de l'entreprise américaine s'étaient notamment appuyés sur ses écrits sur le code, le fait qu'il utilisait un Mac, et un email envoyé par Lessig à un cadre de Netscape, où il lui demandait si sa version d'Internet Explorer mettait la pagaille dans les favoris de son Mac.

«Lessig a fait une blague sur l'installation sur logiciel, et a mis une citation entre parenthèses: “Vendu mon âme et rien ne s'est passé.”»

Lessig expliquera en 2002 à Wired avoir été très frustré par la tournure qu'avaient prises les choses.

«Vous savez, l'affaire Microsoft était un cadeau tombé du ciel: le problème était que c'était tellement intéressant et amusant; ne pas pouvoir la conclure dans un contexte où beaucoup de gens pensent que j'ai été mis de côté parce que j'étais biaisé était encore plus frustrant.»

Lessig «est un penseur intellectuel qui a des principes», et qui «n'a pas d'animosité envers qui que ce soit ou quoi que ce soit», admettra l'un des avocats de Microsoft –s'il ne reconnaît pas l'avoir traité injustement. Wired souligne également que, dans cette affaire, les juges de la cour d'appel qui l'ont éloigné de cette affaire «auraient pu, en théorie, ajouter une ligne pour indiquer qu'ils avaient regardé les arguments de Microsoft contre Lessig et qu'ils les avaient trouvés dénués de fondement. Qu'ils ne l'aient pas fait continue de l'irriter». Laura Lambert précise pourtant dans The Internet: A Historical Encyclopedia, qu'il retravaillera finalement sur l'affaire: «une immense contribution», selon un professeur de droit de l'université de Georgetown.

Un an plus tard, en 1999, celui que Wired appelle désormais le «Elvis du droit numérique» publie Code et autres lois du cyberespace, sans savoir l'impact que le livre allait avoir, nous assure-t-il aujourd'hui.

«Une partie de la liberté que l’on a en tant qu’universitaire vient du fait que –et c’est étrange– personne ne lit ce que l'on écrit et c'était encore plus vrai à l'époque. Je pouvais juste écrire sans m’inquiéter des retours, essayer de comprendre les choses.» 

Pourtant, comme le raconte Le Monde, l'impact de ses recherches va devenir important, puisqu'il «démontre que le code informatique n’est pas neutre, mais constitue une norme incontournable. Il en tire une maxime célèbre, “code is law”, “le code est loi”. Une grille d’analyse qui a remarquablement résisté à l’évolution, pourtant ultrarapide, du réseau– et anticipe de plusieurs années les débats, encore largement d’actualité aujourd’hui, sur les questions de vie privée, de liberté d’expression ou de propriété intellectuelle».

La rencontre avec Aaron Swartz

Sur ces questions, s'il a réussi à convaincre de nombreuses personnes du bienfondé et de la légitimité de sa pensée, ce n'est pas le cas de tous. En particulier la Cour suprême américaine. Ainsi, dans l'affaire Eldred v. Aschcroft (entre 2002 et 2003) portant sur la remise en cause de l'allongement de la durée du copyright, la Cour vote à sept contre deux en sa défaveur. 

«C’était difficile parce que je pensais que la Cour suprême respecterait plus ses principes, que les conservateurs respecteraient plus leurs principes. Mais ça m’a forcé à chercher à convaincre le grand public du besoin de ce type de changements.»

Pour cela, il passe par les Creative Commons, une organisation qu'il a créée deux ans plus tôt et qui permet aux internautes de voir leurs œuvres protégées de certains usages tout en maximisant les possibilités de partages légales sur internet. C'est aussi à cette période qu'il rencontre Aaron Swartz, encore adolescent, dont il deviendra le mentor.

Swartz, c'est ce jeune activiste américain derrière le développement des licences Creative Commons, des flux RSS, de Reddit ou encore derrière les manifestations contre le projet de loi SOPA, un projet de loi controversé qui prévoyait notamment que «tout site internet soit tenu responsable du contenu posté par ses utilisateurs, et puisse être bloqué aux États-Unis s'il contient la moindre infraction au droit d'auteur –ne serait-ce qu'un lien hypertexte». En signe de protestation, plusieurs sites (dont Wikipédia) avaient fermé le temps d'une journée. Le projet de loi avait été abandonné quelques jours plus tard

Swartz avait notamment été invité par Lessig à venir assister à sa plaidoirie devant la Cour suprême dans l'affaire Eldred v. Aschcroft. Dans un long portrait consacré au jeune homme après son suicide, en 2013, Justin Peters écrit que, malgré la défaite de Lessig, «l’expérience fut formatrice pour Swartz, qui fut un ardent réformateur des lois sur les droits d’auteur tout le reste de sa vie». Il existe une photo d'eux, prise en 2001, «un peu une photo de famille, le cliché de deux générations de cyber-idéalistes».

Lawrence Lessig and Aaron Swartz

 

Swartz raconte, trois ans plus tard sur son blog que, incapable de se faire des amis de son âge à l'université de Stanford où il étudie, il préfère traîner avec les professeurs, et notamment Lawrence Lessig.

«Je me promène pour aller voir Larry Lessig et mon professeur de sociologie pendant leurs heures de permanence pour discuter. C'est sympa, même que ça m'embête de les déranger.»

Swartz note, en 2006, que la façon de parler du professeur donne plus de poids à ses mots, et pense qu'il faut s'en inspirer, car cela «donne plus de chair que l'écriture ne le peut».

«Il y a Lawrence Lessig dont les présentations sont si puissantes et influentes qu'on pourrait donner son nom à ce style. Je l'ai vu parler à la conférence O'Reilly de l'open-source devant un public qui cherchait ensuite à lancer une révolution. Le rythme de Lessig, presque hypnotique, et sa présentation impressionnent continuellement ceux qui l'écoutent.»

Aaron Swartz s’est suicidé en janvier 2013, alors que son procès fédéral devait commencer quelques jours plus tard et qu'il risquait plus de trente ans de prison pour avoir téléchargé des millions d'articles scientifiques illégalement. Lawrence Lessig a fait part de sa douleur sur le sujet à de nombreuses reprises, dans des posts de blogs, des conférences ou des documentaires, et très souvent on le sent touché quand il évoque le jeune homme. Aujourd'hui encore, Lessig présente ce suicide comme la défaite qui l'a le plus touché.

«J’ai rencontré Aaron quand il avait quinze ans. C’était un gamin un peu boulot. Il était très sérieux et précoce. Il n’avait pas encore de sagesse, il était juste brillant.»

 

«J'aimais ce gamin, comme j'aime mon fils»

Il a appris la nouvelle de sa mort au Mexique, par téléphone, apprend-t-on dans le documentaire Killswitch

«J'aimais ce gamin, comme j'aime mon fils, mais on l'a laissé tomber.»

Il y raconte également à quel point le gouvernement américain s'était retourné contre quelques-uns de ces activistes. Chose qu'il a élaboré lors de notre rencontre:

«Un de mes amis, Florian Henckel von Donnersmarck, qui a réalisé La Vie des Autres, m’a écrit un email après la mort d’Aaron dans lequel il disait que l’Amérique vivait une période un peu fasciste, où les personnes qui pensent différemment sont traitées sans que l’on montre de compassion: comme si cette compassion était un signe de faiblesse. Et je pense que c’était une façon très pertinente de décrire l’opinion américaine. Agir avec compassion ou pardonner, c’est se montrer faible, et la dernière chose que l’on veuille être, c’est faible. C’est ce qu’ils ont fait avec Aaron. Il a téléchargé des articles académiques et il risquait à 35 ans de prison, ce qui du point de vue européen peut paraître étrange. Il aurait pu tuer toute sa famille et ne pas passer 35 ans en prison. Et certaines personnes ont réagi de la même façon envers Snowden: “Peine de mort!” même si ce n’était pas possible légalement, mais c’était ce qu’ils disaient. Soit ça, soit la perpétuité.
Ils ont placé Chelsea Manning en isolement. L’Amérique fonctionne comme ça actuellement: être aussi dur que possible. C’est vraiment dévalorisant par rapport à nos traditions.»

Mais Lawrence Lessig ne place pas tous les «damnés du web» dans le même sac. Par exemple, Kim Dotcom, le fondateur de MegaUpload, poursuivi également par la justice américaine n'a pas droit à la même révérence que Swartz ou Snowden.

«Kim Dotcom explique cette différence très bien. Il dit qu’il faisait ça pour l’argent. Aaron Swartz ne faisait pas ça pour l’argent, et Edward Snowden non plus. Je pense que ce que font les États-Unis à Kim Dotcom viole les principes fondamentaux d’un procès en bonne et due forme. J’étais prêt à le défendre, non pas parce que je croyais en lui, ou parce que je soutenais ses actions –je ne défends pas le piratage– mais le principe de droit me pousse à le défendre.»

2007: le changement, c'est maintenant

C'est peu dire que Lawrence Lessig ne s'est jamais choisi des combats faciles. En 2007, après une discussion avec Swartz, il décide de laisser de côté la technologie pour se concentrer sur la corruption et trouver une façon de s'y attaquer.

«Aaron m’avait demandé comment je comptais faire avancer les choses, alors que nous vivions dans ce système corrompu. Je lui ai un peu résisté mais, à la fin de la conversation, il m’avait convaincu. J’ai laissé de côté l’aspect internet, le copyright… et décidé d’embrasser cette nouvelle cause. J’ai fini mon dernier livre, Remix, et à l'automne, j’ai lancé un groupe, Change Congress, le premier effort pour fédérer les soutiens autour de l’idée de réformer le Congrès.»

Selon lui, les élus passent de 30 à 70% de leur temps à essayer de lever des fonds pour faire campagne. Il explique que cet argent provient de 50.000 Américains, qui sont les contributeurs principaux de leurs campagnes électorales, et qu'il ne faut donc pas être surpris que les lois votées «n'aient aucun lien avec ce qui intéresse les Américains moyens».

Après avoir été seul pendant un moment dans ce combat, de nombreuses personnes le rejoignent pour protester contre l'arrêt rendu par la Cour suprême américaine en 2010, depuis surnommé «Citizens United», qui permet le financement de campagnes électorales nationales par des entreprises.

«Depuis 2007, je voyageais un peu partout aux États-Unis pour que les gens réalisent qu’il faut changer la façon dont les campagnes sont financées, qu’elles soient financées par l’argent public. Les gens ne comprenaient pas vraiment comment le Congrès pouvait être corrompu, pourquoi des fonds publics devraient être utilisés pour les campagnes. Et puis il y a eu Citizens United, et ce problème est devenu “sexy”. On parlait d’amender la Constitution pour casser cet arrêt. Ce qui était évident à nos yeux, c’est que Citizens United était une mauvaise chose, mais ce n’est pas comme si nous vivions dans une démocratie jusque-là. Citizens United n’était qu’une balle dans un cadavre déjà froid. Il fallait alors construire un mouvement pour résoudre ce problème-là, pas pour amender la constitution.  Comme c’était sexy, et beaucoup d’associations ont décidé de changer de direction et de se concentrer sur ce combat. Ça m’a rendu cynique. Ils n’allaient pas remporter ce combat-là, mais ça allait les aider à agrandir leur liste de membres et à lever de l’argent.»

Vers la Maison-Blanche

Il a continué à se battre, malgré tout, et s'est finalement lancé dans la campagne présidentielle en septembre 2015, en tentant de passer par les primaires démocrates. Son programme se résume à une seule et unique mesure rédigée en deux semaines: le Citizen Equality Act. Son objectif est d'obtenir l'investiture démocrate, battre le candidat républicain, forcer le Congrès avec cette légitimité à adopter son projet de loi, avant de démissionner, et de laisser son co-candidat ou sa co-candidate (il propose alors Bernie Sanders ou Elizabeth Warren) prendre la tête du pays.

 

Il résumait son projet de loi en trois points dans l'émission américaine de critique des médias, «On the Media»:

«Numéro un: une liberté égale de voter. Les stratégies utilisées pour empêcher quelqu'un de voter ne seraient plus autorisées. Numéro deux: nous aurions une représentation égale. Changer la façon dont sont découpés les districts et les règles selon lesquelles sont élus les membres du Congrès pour qu'autant de personnes que possible puissent être correctement représentées au Congrès. Et enfin, la partie qui est la plus importante pour moi: changer la façon dont nous finançons les élections pour que nous n'ayons plus ce système pervers pour élire des candidats au Congrès.»

Dans l'idéal, raconte-t-il à Forbes, il ne voudrait être président qu'une heure ou un jour, avant de retourner à Cambridge, à l'université d'Harvard, où il vit et enseigne. Il avait ensuite fait marche arrière sur ce dernier point, pour qu'on arrête de lui en parler et que le parti le prenne au sérieux.

Pas de débat, pas de candidat

Il lève un million de dollars en un mois, condition qu'il avait posée pour la poursuite de sa campagne. Mais, pour présenter sa plateforme au public américain, il espère participer aux débats. Problème: il doit atteindre 1% dans des sondages où son nom n'est pas proposé aux interrogés.

«C’était absurde: Il fallait faire 1% dans les sondages, mais on n’était pas dans les sondages. Et puis, après le premier débat et mes efforts, ils ont ajouté mon nom dans les sondages, je pensais que j’allais être qualifié pour le débat suivant, mais ils ont changé les règles. Il n’y avait plus aucune raison de continuer.»

Le parti lui explique que, pour participer aux débats, il fallait obtenir ce petit point, six semaines plus tôt. Sans possibilité d'y apparaître, Lawrence Lessig sait que sa mission compliquée devient impossible, et il décide de se retirer.

Depuis, il a pris un congé sabbatique d'un an d'Harvard, et a quitté les États-Unis. Pas à cause de Donald Trump, précise-t-il, rappelant qu'il est parti bien avant avec sa famille. D'août à décembre, il a vécu avec sa femme et ses trois enfants en Islande, avant de partir au Rwanda, sans oublier un détour par la Russie pour finalement rencontrer Edward Snowden.

«On en parlait, on essayait de prévoir, mais ce n’était jamais clair. Ce n’est que deux semaines avant que l’on a finalement acheté les billets d’avion pour Moscou. J'ai eu peur que ça n'ait jamais lieu. Birgitta était en négociations pour devenir Première ministre islandaise. On ne savait pas précisément s’il allait pouvoir être présent. Il y avait beaucoup d’incertitudes à cause des élections. Et mon calendrier était assez chargé, parce que j’étais en Islande à l’automne, mais on devait déménager au Rwanda début janvier, et je n’allais pas laisser ma famille partir en Afrique, pendant que moi je me rendais en Russie.»

Une influence significative

Il a finalement réussi à rencontrer Snowden en compagnie de la cheffe du parti pirate islandais (qui n'est finalement pas devenue Première ministre). Au delà de la discussion sur la démocratie, Lessig rapporte que Snowden lui confie alors que l'une de ses sources d'inspiration n'était autre qu'Aaron Swartz.

«Quand il a vu ce qu’Aaron avait fait, il a pensé plus sérieusement à agir. Il y a une similarité entre les deux, même si toute personne qui rencontrerait Snowden remarquerait sa plus grande maturité. Aaron était encore un gamin. Mais, d’une certaine façon, quand Aaron devenait sérieux, et développait son argumentaire, cela aurait beaucoup ressemblé à Snowden.»

Avant son suicide, Swartz avait été mis en examen pour fraude électronique et fraude par ordinateur. Snowden, lui, a notamment été inculpé pour espionnage, et vit sur le sol russe depuis 2013. Aaron Swartz évoque Snowden dans la préface de Celui qui Pourrait Changer le Monde (une compilation des écrits de Swartz): «peu d’entre nous auront une influence ne serait-ce que vaguement comparable à celle qu’a eue ce garçon».

«Les deux seront reconnus comme les déclencheurs de quelque chose qui va prendre forme. Quand on regardera en arrière, on les considérera comme d’importants fondateurs de quelque chose qui a grandi. Aux États-Unis, des esclaves ont lancé une révolte contre l’esclavagisme et ont été vaincus, mais on se souvient d’eux comme ceux qui ont lancé un combat important. Je pense que l’on se souviendra de Snowden et Swartz de la même façon.»

Dans ce panthéon à part, nul doute que Lawrence Lessig devrait trouver une petite place à leur côté.

À VOIR 

Meeting Snowden, de Flore Vasseur

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Grégor Brandy
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