France

J'ai écouté Marine le Pen sur TF1, son outrance m'a fait rire. Puis, le rire s'est crispé. Étais-je le seul?

Claude Askolovitch, mis à jour le 26.04.2017 à 16 h 23

La candidate du Front national est douée pour faire de belles images, mais qui écoute vraiment ce qu'elle dit.

Martin BUREAU / AFP

Martin BUREAU / AFP

À regarder Marine Le Pen sur TF1, mardi soir, à l’entendre prononcer une nouvelle fois ce mot, «oligarchie», qui lui servait de doudou verbal, un rire nerveux m’est venu et un souvenir, d’un dirigeant frontiste qui me disait ceci, il y a dix-neuf ans ans:

«Il n’y a pas de danger fasciste en France, parce que nous n’avons aucune chance d’arriver au pouvoir. Et si nous y parvenions, ça serait une catastrophe pour le pays. Ca durerait une semaine. On se ridiculiserait; on serait chassés dans un éclat de rire général.»

Il s’appelait Franck Timmermans et avait connu toutes les aventures du FN, le dirigeait en Seine-Saint-Denis et sa fille se faisait agresser parce qu’enfant de fasciste. Le parti sentait encore le soufre, pas la banalité. Timmermans –il n’est plus au Front– a-t-il regardé sur TF1 cette Le Pen puissante et vide à la fois, dont le discours s’étiolait au fil des minutes pour devenir une loghorée surréelle, faite de slogans et de mots repères, auxquels elle s’accrochait comme dans un naufrage?

Mais était-ce un naufrage, si l’on oublie de penser?

Manques, trous et vides

Marine Le Pen sera peut-être présidente, si l’on oublie d’y penser, et si l’on se contente des images qu’on nous sert, pour nous décerveler. À ce jeu, elle excelle. Ce mercredi 26 avril, Marine Le Pen est allée devant l’usine Whirlpool d’Amiens, se montrer avec des ouvriers menacés quand Emmanuel Macron, dans la même ville, discutait avec l’intersyndicale de l’entreprise. Des ouvriers prenaient des selfies ou lui claquait la bise, elle disait «mépris» en parlant de son adversaire, et les images tourneraient en boucle.


Nous vivons un temps sevré de raison, où l’instantanéité tient lieu de projet. Il faut pourtant raisonner encore, refuser l’hypnose du happening, et jauger la candidate frontiste en dehors de sa bulle.


La veille au soir, l’émission de TF1 et LCI valait qu’on s’y arrête: moins hachée et séquencée que ses concurrentes, forçant ainsi le politique à l’argument raisonné et à la construction intelligente, sans pouvoir reprendre son souffle et son aplomb. À ce jeu, on voit les manques et les trous, les vides. Marine Le Pen a sonné creux. Questionnée au fond, elle n’a pas tenu la distance. Ce n’est pas un détail médiatique. C’est une démonstration politique.  Elle ne dit et n’imprime que par brutalités ou manipulations subliminales. Passées dix minutes, tout se décompose. Au fil de la soirée, les redites et les outrances ont envahi son verbe, et son discours est devenu une loghorée d’apocalypse, dépourvu de sens, mélangeant tout dans des logiques surréelles.

Le grand complot

Elle décrivait avec passion un complot à la Prévert, expliquant que «la FNSEA, le Parti socialiste, les Républicains, le Président de la Commission européenne, les patrons de presse, les éditorialistes et l’UOIF» participaient d’une même «oligarchie» – cette catégorie politique grecque signifiant le gouvernement d’une caste– destinée à «déposséder» le peuple français de son bien-être et de son identité. J’imaginais alors le banquet où siégerait ensemble un prêcheur frériste, un céréalier de la Beauce et Monsieur Juncker, ourdir avec Alain Duhamel et François Baroin le malheur du pays et l’élection d’Emmanuel Macron. Elle posait des sociologies de mots-clés, martelant les syllabes, affirmant l’irrésistible enchaînement de l’immigration, du communautarisme, de la société multiculturelle et de l’islamisme. Tout se tenait. Elle n’aurait pas su, je le parie, définir un seul de ces mots-valises. Je me trompe peut-être.

Rire de Le Pen, ou s’en désoler? Elle avance en dissonance langagières, alternant les simplicités verbales qui sont la marque du Front –«on nous raconte des craques»– et un jargon de technocrate souverainiste devenu son autre nature depuis la prise du pouvoir idéologique de Monsieur Philippot: «La nation est la structure la plus performante pour défendre l’identité.» Des vocabulaires se métissent curieusement dans la propagande nationaliste. Il n’en reste qu’une étrangeté, et l’on se demande si l’étrangeté, pour d’autres, est une musique.

Rire de Le Pen? Il y eut un moment-clé, après un petit quart d’heure de discussion qui l’avait déjà amenée au bout de ses réserves. Elle avait déjà fait donner l’oligarchie, De Gaulle, les petits villages de campagne qu’elle seule visitait, les suicides d’agriculteurs, le choix à faire entre «la mondialisation sauvage et la Nation», le refus du «règne de l’argent roi et de la dérégulation totale», elle avait déjà assigné Macron à résidence idéologique, expliquant qu’il comptait diriger la France «comme une salle des marchés» –bref, elle avait été dense, et il lui fallut parler sérieusement. On veut dire de programme. De choses un peu réelles, qui adviendraient si d’aventure… Les journalistes, sans esbrouffe ni faiblesse, journalistes normaux d’une campagne digne, l’interrogèrent sur la fin de l’euro, qu’elle souhaitait. Elle répondit sur l’immigration. Il faut restranscrire un moment fascinant, presque trumpien.

-«Vous dites, Madame Le Pen, que l’euro a fait exploser les prix. Tous les chiffres disent le contraire, l’Euro a permis de limiter l’inflation.
-Il y a encore des gens qui disent aussi que l’immigration s’est arrêtée en 1974.
-Sur l’Euro, Madame Le Pen!

-Je vais vous répondre sur ce que je veux. Depuis 1974, l’immigration s'est arrêtée en France. Vous croyez que les Français croient à ça? Pour l’euro, c’est exactement pareil. Tous les Français ont constaté une explosion des prix au moment du passage à l’euro.
-Les chiffres mentent?
-Les chiffres mentent. J’appelle à témoin tous ceux qui nous regardent et qui ont vu que les prix de la consommation courante avaient considérablement augmenté.»

Amalgames et injures

Et elle redémarrait ensuite sur la prime au pouvoir d’achat qu’elle offrirait aux Français et la baisse du prix du gaz et de l’électricité et l’augmentation du minimum vieillesse «qui est actuellement sous le seuil de pauvreté». «Moi, je me rends compte des souffrances des français.» Et puis le «cercle vertueux de l’économie» dans lequel nous ferait entrer le «patriotisme économique», et l’exonération de charges du premier emploi d’un jeune. Vertueux.

Comment?

Parce que.

Mais encore?

C’est ainsi.

Moment trumpien, dit-on, au sens où la réalité n’a aucune importance, récusée par le ressenti, le ressentiment, l’approximation populaire, qui justifie le slogan et la propagande. L’Euro n’est pas inflationniste, c’est simplement vrai. Marine Le Pen balaye le vrai, et construit son château de fantaisie sur un socle réinventé. Les journalistes peuvent rectifier. Ils sont, sans doute, d’autres oligarques. On en rit?

Il est vraisemblable que, la regardant, ceux qui l’attendent ne riaient pas, ils entendaient dans son refus de la raison l’écho d’un désarroi; la fameuse colère, qui a des raisons. Marine Le Pen enchaînait slogans et mots-repères, qui résonnaient: l’État, le gouvernement, les technocrates, la concurrence internationale déloyale, l’Union européenne et ses règles qui nous enferment, «je veux protéger le peuple français», etc. Elle monterait en gamme pour combler le temps. Elle en diffamerait. Elle convoquerait bientôt «les femmes violées de Cologne» en renfort de nos terreurs, et expliquerait que l’immigration était «un des secrets les mieux gardés de notre époque».

Elle construirait, d’amalgames en injure, un cauchemar de propagande où tout se tenait. Emmanuel Macron, qui avait la «vision d’un tradeur de salle de marché», poussé «par une ambition inouïe», voulait une «France soumise», considérait que «les chômeurs, les retraités», «ne valaient plus rien», préparait un monde «exclusivement marchand», était, au demeurant, «soumis aux communautaristes et à l’UOIF», et, préparant et annonçant «une guerre sociale» voulait «jeter les communautés les unes contre les autres, les entreprises les unes contre les autres».

La «séquence» Whirlpool

Tout ceci fut dit en quelques minutes, autour de 22 heures. L’émission s’achevait. Elle n’avait, sur elle-même, prononcé que des banalités, et sur le pays, évoqué les feux de l’enfer. Ce n’était pas nouveau. Cela s’était vu, sur la durée. J’en riais donc et j’invoquais Timmermans. Cette femme ne pourrait aller au pouvoir et, si elle y parvenait, serait chassée dans l’hilarité générale?

Un jour a passé, et le rire se fige. Ai-je ri seul? Et si les autres ne riaient pas? Et si tout ceci, le refus même du raisonnement construit et l’outrance pour salir et terrifier, était la vérité du temps? Et si on allait si mal, finalement, que le refus de l’intelligence devenait une qualité?

Le lendemain, elle était souriante. Elle prenait des selfies devant Whirlpool, ayant offert aux ouvriers quelques promesses qui peuvent aider à vivre, elle n’est pas la première, et y croit-elle? Brouillonne et risible la veille sur TF1, elle était, images en boucles, adéquate et ravie en touchant le peuple. Elle était à Whirlpool comme elle était allé dans ces communes rurales où des agriculteurs désespèrent. Simplement se montrer, y être, qu’on la touche, qu’elle les ressente, et il suffit.

Penser n’est pas jouer. Elle était à la fois dans la superficialité de l’âge de la com, telle qu’on la raconte dans les media dans des bouillies de mots –«Notre sondage montre que Marine Le Pen fait un bon début de campagne, Emmanuel Macron n’a pas maîtrisé cette séquence»– et dans l’éternité monarchique, du souverain venant au peuple. Que le souverain n’ait pas la moindre idée de l’intendance, ni ne soit capable, au-delà d’une interview de punchline, de soutenir la moindre interrogation, n’offusquera que les délicats. Ceux-là n’ont qu’à voter Macron!

Tromperie

Les délicats font-ils une majorité? Il est de bon ton de considérer que Macron serait à la fois le favori des sondages et l’idéal de l’idéologie dominante, un choix à main forcé imposé au peuple, et dont, au fond, on ne voudrait pas. On le critique alors, comme se pensant déjà arrivé, sur des histoires sans intérêt, on l’inspecte comme un homme peu fiable, un trompeur possible, un homme factice, fabriqué par les media et respirant leur inauthenticité. C’est une erreur et une inversion. S’il est une tromperie qui s’annonce et un vote à l’aveugle, sans que l’on sache un instant où il nous conduirait, il s’agit du vote Le Pen.

Il ne s’agit pas tant de l’assigner au fascisme ou à la dictature, et les affolements sont inaudibles. Mais constater qu’il n’y a pas, dans ce qu’elle expose, d’autre cohérence que la médisance et la terreur, l’amalgame et l’outrance, et constater que cet inconnu absolu campe à quelques malentendus de l’Élysée, et nul ne peut deviner ce qu’elle ferait de ce palais, puisqu’elle ne ait rien en dire… Elle est, cette femme souriante, la propagande et le vide, l’image et le slogan, la diffamation corrigée d’un selfie, que l’on commente ensuite, et encore, et encore. Marine Le Pen est furieusement contemporaine. Je ne parie plus sur le rire, quand je la vois sur TF1.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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